Libre opinion: Par pitié, cessez d'aider les Amérindiens !
Denis Blondin - Anthropologue au collège François-Xavier-Garneau
21 décembre 2005
Lettre à Paul Martin, premier ministre du Canada
Je sais que vous êtes en campagne électorale et que vous ne serez peut-être plus à la tête du gouvernement le 23 janvier prochain. Si cela se produit, vous n'aurez qu'à transmettre ma lettre à votre successeur. En attendant, le monde continue de tourner et il y a des questions qui ne peuvent être laissées en suspens.
Votre gouvernement vient d'annoncer son intention d'augmenter de quatre ou cinq milliards de dollars les budgets consacrés à une réduction des écarts qui se sont creusés entre le niveau de vie des Amérindiens et celui des autres Canadiens. S'il y avait la moindre chance que l'objectif soit atteint, de près ou de loin, je vous dirais: «bravo, encore!», mais je suis persuadé qu'il n'en sera rien et que ces milliards ne feront qu'alimenter le cycle infernal de la dépendance que les milliards précédents ont mis en place. Il y a lieu de s'interroger sur la rationalité d'un procédé qui consiste à appliquer avec persévérance, à titre de remède, le poison qui a rendu quelqu'un malade.
Pourquoi l'«aide gouvernementale» a-t-elle créé et entretient-elle cette situation? Cela ne devrait pas être si difficile à comprendre. Imaginez un instant, M. Martin, que vous êtes enfant dans un village canadien et que des envahisseurs étrangers viennent y installer une école confessionnelle obligatoire — imaginez la religion que vous comprenez le moins —, où l'enseignement se ferait dans une langue inconnue, qu'en plus ils mettent en vigueur leur système de lois et tout leur appareil de contrôle social, des travailleurs sociaux jusqu'aux gardiens de prison, qu'ils arrosent le tout d'une propagande médiatique incessante et que, pour faire avaler la pilule, ils vous donnent un peu d'argent chaque mois en vous interdisant l'accès aux ressources de votre territoire et en s'assurant que votre état de mendicité vous prive collectivement de tout sentiment de fierté ou de dignité tant que vous n'aurez pas été parfaitement assimilés. Cela ferait-il votre bonheur, M. Martin? Cela vous permettrait-il d'avoir des relations harmonieuses avec vos grand-parents et votre entourage ou avec la société de vos bienfaiteurs?
Cet argent que vous annoncez en prétendant améliorer le sort des Amérindiens s'inscrit dans une longue tradition de paternalisme et de missionnariat qui a pris forme au XIXe siècle et qui a toujours eu bonne presse au sein de l'opinion publique canadienne. C'est cet esprit qui a notamment inspiré un programme d'assimilation forcée dans les pensionnats indiens. Je n'insisterai pas longuement sur cela, pas plus que sur l'utilisation des populations autochtones, déportées et délaissées, aux seules fins de servir les prétentions canadiennes sur les territoires arctiques. Mais j'insisterai tout de même un peu sur l'absurdité des dommages moraux causés, à coups de milliards de dollars, dans les programmes réguliers. En voici un exemple particulièrement caricatural qui me revient en mémoire. Cela remonte à une quinzaine d'années. Vos fonctionnaires vous fourniront les détails. En tant que citoyens de ce pays, nous apprenions, lors d'un bref reportage aux nouvelles télévisées, que le ministère des Affaires indiennes avait mis sur pied un généreux programme de soins d'orthodontie pour un groupe de jeunes Innus de deux communautés de la Basse-Côte-Nord du Saint-Laurent. Chaque mois, ils étaient pris en charge, transportés par avion à Sept-Îles ou à Québec, où ils recevaient gratuitement des traitements d'orthodontie. Il y avait là de quoi soulever la colère et l'indignation des autres citoyens, eux qui doivent payer très cher pour un tel privilège. Il y avait aussi de quoi alimenter leur racisme latent et leurs sentiments d'intolérance envers ces enfants gâtés qui se révélaient en même temps être des bons à rien, comme chacun sait. Quand on y regarde de plus près, la totalité de l'argent gaspillé allait dans les coffres d'une compagnie aérienne et dans les poches des orthodontistes. Quant aux Innus, ils en étaient quittes pour se trimbaler avec leur dents brochées dans une communauté aux prises avec le chômage, le désoeuvrement et leurs conséquences sociales trop bien connues. Qui pourrait penser un instant qu'une communauté amérindienne disposant d'un minimum d'autonomie aurait choisi comme priorité de tels traitements? Pourquoi pas aussi des liftings faciaux? Mais les experts du gouvernement avaient fait pour le mieux...
Non, M. Martin, ce n'est pas de l'aide du gouvernement que les Premières Nations ont besoin. C'est exactement le contraire. Ils ont besoin de dignité, de liberté et de responsabilité. Ils ont besoin qu'on reconnaisse leur existence propre, leur identité culturelle et surtout leur capacité d'organiser eux-mêmes des institutions cohérentes, inspirées par une culture en constante reconstruction, afin de prendre en charge leurs besoins matériels et autres, ces autres besoins qui sont encore plus essentiels, pour un être humain, que les conditions matérielles. Pour cela, ils ont évidemment besoin de ressources mais pas de budgets administrés par des experts et distribués sous condition, comme dans les programmes d'ajustement structurel de la Banque mondiale.
Ces ressources existent puisque les gouvernements prélèvent de généreuses redevances sur «nos» abondantes ressources naturelles. Il suffirait de les partager directement avec les Premières Nations tout en leur laissant la responsabilité d'organiser eux-mêmes les services qu'ils jugent prioritaires. Des sommes obtenues en juste paiement dans une relation contractuelle peuvent ressembler matériellement à des sommes dédaigneusement distribuées sous forme d'aide, mais elles ont des vertus diamétralement opposées. Vous, M. Martin, qui êtes un homme d'argent, vous devriez depuis longtemps avoir compris cette différence fondamentale.
Une telle approche coûterait beaucoup moins cher dans le budget de l'État canadien et produirait une richesse propre aux communautés autochtones, une richesse qui serait nécessairement partagée avec les autres habitants du pays. En prime, le Canada pourrait se pavaner sur la scène internationale sans traîner, comme une maladie honteuse ce scandale qui équivaut à des siècles de commandites. Bref, beaucoup plus de profits, beaucoup moins de coûts. C'est un langage qui devrait être intelligible à un ancien ministre des Finances.
Je sais que vous êtes en campagne électorale et que vous ne serez peut-être plus à la tête du gouvernement le 23 janvier prochain. Si cela se produit, vous n'aurez qu'à transmettre ma lettre à votre successeur. En attendant, le monde continue de tourner et il y a des questions qui ne peuvent être laissées en suspens.
Votre gouvernement vient d'annoncer son intention d'augmenter de quatre ou cinq milliards de dollars les budgets consacrés à une réduction des écarts qui se sont creusés entre le niveau de vie des Amérindiens et celui des autres Canadiens. S'il y avait la moindre chance que l'objectif soit atteint, de près ou de loin, je vous dirais: «bravo, encore!», mais je suis persuadé qu'il n'en sera rien et que ces milliards ne feront qu'alimenter le cycle infernal de la dépendance que les milliards précédents ont mis en place. Il y a lieu de s'interroger sur la rationalité d'un procédé qui consiste à appliquer avec persévérance, à titre de remède, le poison qui a rendu quelqu'un malade.
Pourquoi l'«aide gouvernementale» a-t-elle créé et entretient-elle cette situation? Cela ne devrait pas être si difficile à comprendre. Imaginez un instant, M. Martin, que vous êtes enfant dans un village canadien et que des envahisseurs étrangers viennent y installer une école confessionnelle obligatoire — imaginez la religion que vous comprenez le moins —, où l'enseignement se ferait dans une langue inconnue, qu'en plus ils mettent en vigueur leur système de lois et tout leur appareil de contrôle social, des travailleurs sociaux jusqu'aux gardiens de prison, qu'ils arrosent le tout d'une propagande médiatique incessante et que, pour faire avaler la pilule, ils vous donnent un peu d'argent chaque mois en vous interdisant l'accès aux ressources de votre territoire et en s'assurant que votre état de mendicité vous prive collectivement de tout sentiment de fierté ou de dignité tant que vous n'aurez pas été parfaitement assimilés. Cela ferait-il votre bonheur, M. Martin? Cela vous permettrait-il d'avoir des relations harmonieuses avec vos grand-parents et votre entourage ou avec la société de vos bienfaiteurs?
Cet argent que vous annoncez en prétendant améliorer le sort des Amérindiens s'inscrit dans une longue tradition de paternalisme et de missionnariat qui a pris forme au XIXe siècle et qui a toujours eu bonne presse au sein de l'opinion publique canadienne. C'est cet esprit qui a notamment inspiré un programme d'assimilation forcée dans les pensionnats indiens. Je n'insisterai pas longuement sur cela, pas plus que sur l'utilisation des populations autochtones, déportées et délaissées, aux seules fins de servir les prétentions canadiennes sur les territoires arctiques. Mais j'insisterai tout de même un peu sur l'absurdité des dommages moraux causés, à coups de milliards de dollars, dans les programmes réguliers. En voici un exemple particulièrement caricatural qui me revient en mémoire. Cela remonte à une quinzaine d'années. Vos fonctionnaires vous fourniront les détails. En tant que citoyens de ce pays, nous apprenions, lors d'un bref reportage aux nouvelles télévisées, que le ministère des Affaires indiennes avait mis sur pied un généreux programme de soins d'orthodontie pour un groupe de jeunes Innus de deux communautés de la Basse-Côte-Nord du Saint-Laurent. Chaque mois, ils étaient pris en charge, transportés par avion à Sept-Îles ou à Québec, où ils recevaient gratuitement des traitements d'orthodontie. Il y avait là de quoi soulever la colère et l'indignation des autres citoyens, eux qui doivent payer très cher pour un tel privilège. Il y avait aussi de quoi alimenter leur racisme latent et leurs sentiments d'intolérance envers ces enfants gâtés qui se révélaient en même temps être des bons à rien, comme chacun sait. Quand on y regarde de plus près, la totalité de l'argent gaspillé allait dans les coffres d'une compagnie aérienne et dans les poches des orthodontistes. Quant aux Innus, ils en étaient quittes pour se trimbaler avec leur dents brochées dans une communauté aux prises avec le chômage, le désoeuvrement et leurs conséquences sociales trop bien connues. Qui pourrait penser un instant qu'une communauté amérindienne disposant d'un minimum d'autonomie aurait choisi comme priorité de tels traitements? Pourquoi pas aussi des liftings faciaux? Mais les experts du gouvernement avaient fait pour le mieux...
Non, M. Martin, ce n'est pas de l'aide du gouvernement que les Premières Nations ont besoin. C'est exactement le contraire. Ils ont besoin de dignité, de liberté et de responsabilité. Ils ont besoin qu'on reconnaisse leur existence propre, leur identité culturelle et surtout leur capacité d'organiser eux-mêmes des institutions cohérentes, inspirées par une culture en constante reconstruction, afin de prendre en charge leurs besoins matériels et autres, ces autres besoins qui sont encore plus essentiels, pour un être humain, que les conditions matérielles. Pour cela, ils ont évidemment besoin de ressources mais pas de budgets administrés par des experts et distribués sous condition, comme dans les programmes d'ajustement structurel de la Banque mondiale.
Ces ressources existent puisque les gouvernements prélèvent de généreuses redevances sur «nos» abondantes ressources naturelles. Il suffirait de les partager directement avec les Premières Nations tout en leur laissant la responsabilité d'organiser eux-mêmes les services qu'ils jugent prioritaires. Des sommes obtenues en juste paiement dans une relation contractuelle peuvent ressembler matériellement à des sommes dédaigneusement distribuées sous forme d'aide, mais elles ont des vertus diamétralement opposées. Vous, M. Martin, qui êtes un homme d'argent, vous devriez depuis longtemps avoir compris cette différence fondamentale.
Une telle approche coûterait beaucoup moins cher dans le budget de l'État canadien et produirait une richesse propre aux communautés autochtones, une richesse qui serait nécessairement partagée avec les autres habitants du pays. En prime, le Canada pourrait se pavaner sur la scène internationale sans traîner, comme une maladie honteuse ce scandale qui équivaut à des siècles de commandites. Bref, beaucoup plus de profits, beaucoup moins de coûts. C'est un langage qui devrait être intelligible à un ancien ministre des Finances.
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