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La trêve

Denise Bombardier   17 décembre 2005 
Les bousculades dans les magasins, les décrets gouvernementaux et une campagne électorale givrée n'arrivent pas à freiner ce désir de trêve que nous impose le temps des Fêtes. Et cette trêve remplie de festivités, de rencontres familiales et amicales porte un grand nombre de gens vers un voyage intérieur. Qu'on s'en défende ou pas, la culture judéo-chrétienne dans laquelle nous baignons encore nous renvoie à ces valeurs partagées par nos ancêtres et que notre inconscient a emmagasinées parfois malgré nous. Si nous nous comportons en orphelins de notre enfance, c'est parce que nous n'arrivons pas à reproduire dans nos vies les rites passés sans lesquels la vie s'affadit et l'âme s'éteint.

On ne peut résister à voir dans le vandalisme d'une crèche de Noël, cette semaine dans le Vieux-Montréal, une métaphore de l'état actuel des esprits. On a volé l'Enfant-Jésus et brisé les mains de la Vierge et de saint Joseph. Qu'ajouter de plus? Tout a été mis en place pour faire disparaître Dieu de nos vies et on s'étonnerait que certaines têtes brûlées ne souhaitent pas qu'Il naisse? Quant à la paternité et à la maternité, le moins qu'on puisse dire, c'est que, officiellement du moins, leur éloge ne fait guère partie du discours dominant tel que relayé par l'univers médiatique.

Cette nostalgie dans laquelle nous plongeons à notre corps défendant, n'est-ce pas une forme d'attendrissement à l'égard de nous-mêmes? N'est-ce pas aussi un espoir plus ou moins vague de retrouver cette foi enfantine où Dieu et le père Noël se confondent? N'est-ce pas de plus un besoin irrépressible de laisser émerger le doute salutaire sans lequel seule l'angoisse devient la réponse au mystère humain? Cette nostalgie liée à la naissance de Jésus surgit plus fortement que celle qui s'empare de nous au moment de notre anniversaire car, jusqu'à un âge certain, il n'y a pas de regret à vieillir et, une fois vieux, l'apprivoisement de la mort s'impose en même temps qu'une certaine sagesse.

Noël symbolise tout à la fois ce dont l'âge adulte nous dépouille, ce qu'on a manqué et ce en quoi il est devenu impossible de croire. Comment se laisser émouvoir par un bébé-dieu, fût-il couché sur la paille, quand le désir même de donner la vie s'amenuise? Pourquoi tenter de croire en un sauveur fait homme quand la science s'apprête à fabriquer le petit de l'homme se déifiant lui-même? Pourquoi un enfant pourrait-il sauver le monde, ce monde qui ne s'embarrasse ni des faibles, ni des fragiles, ni des anges? Pourquoi fêter Noël, jour intimement lié à la famille à une époque où la définition de la famille est si élargie que le regroupement de celle-ci en devient hasardeux?

À Noël, on retourne en quelque sorte en enfance, mais l'expression prend ici un sens moins péjoratif. On peut constater que même les plus détachés des traditions (en apparence, sans doute, car on ne peut pas vivre en autarcie sociale, historique et psychologique), donc même ceux qui se la jouent dans l'indifférence, reçoivent le cadeau enrubanné avec une légère émotion. Il faut que la vie nous ait bien abîmés pour résister au plaisir de recevoir un présent, aussi modeste soit-il. Noël a aussi un sens grâce à cette distribution de cadeaux, peu importe par ailleurs l'hypercommercialisation qui la parasite.

À Noël, les églises font le plein de fidèles et, ce qui frappe particulièrement, c'est le nombre de jeunes gens qui assistent à la messe de minuit. Du folklore? Et alors? Tout geste et toute activité de cette nature qui s'inscrivent dans la continuité des choses humanisent ceux qui les vivent. J'ai assisté la semaine dernière au baptême d'un petit Thomas où de nombreux jeunes avaient été invités. Visiblement, la plupart d'entre eux ne fréquentent guère ce lieu sacré qu'est l'église. La plupart ne connaissaient pas les paroles du Notre Père, mais on les sentait recueillis, habités par la liturgie qui leur était étrangère. Car le sens du sacré n'est pas réservé à ceux qui font profession de foi et, à cet égard, Noël, fête du Dieu fait homme, ramène chacun au mystère de sa propre vie.

Durant cette trêve où on fera ripaille et où on deviendra sentimental, on échappera difficilement à l'interpellation spirituelle. Heureux soient les croyants qui ont l'inconscience ou l'humilité d'adhérer à cette espérance. Quant aux autres, rien ne les empêche d'éprouver les joies du partage et de s'attendrir sur cette part d'eux-mêmes que l'histoire de l'Enfant a jadis éblouie.

Je profite de l'occasion pour bénéficier aussi d'une trêve. Je souhaite à tous un Noël lumineux et une année où la sérénité marquera fortement nos divergences et nos débats. À l'an prochain!

denbombardier@videotron.ca






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  • Roland Berger
    Abonné
    samedi 17 décembre 2005 11h55
    Éloge la nostalgie
    « Un bon remède à la nostalgie du Québec catholique, dont madame Bombardier fait ici l'éloge, serait d'étudier d'un peu plus près l'histoire de la fabrication du mythe d'un bébé-Dieu plus tard déclaré historique par un empereur romain converti à la secte de Jésus par sa chrétienne de femme. Le Québec ne peut avancer vers la vérité et la liberté en regardant dans le rétroviseur. »

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