L'élection des divisions
Serge Truffaut
16 décembre 2005
Pour la troisième fois cette année, les Irakiens ont voté. Selon les premières estimations, le scrutin d'hier se distingue des précédents par un taux de participation élevé. Ce fait mérite d'être salué deux fois plutôt qu'une car il met en lumière la volonté des sunnites de participer pleinement à cet exercice démocratique. Mais...
En janvier dernier, des élections avaient été organisées afin d'élire un gouvernement provisoire chargé de rédiger la Constitution de l'Irak. Un nombre imposant de sunnites ayant boudé les urnes, les chefs de file des formations chiites et kurdes avaient alors formé une coalition. Dans les mois qui ont suivi, les membres de cette coalition ont pris un soin particulier à composer une loi fondamentale traduisant leurs intérêts particuliers. Plus précisément, sous la direction du premier ministre Ibrahim al-Jaafari, les représentants kurdes et chiites ont accouché d'un texte collant aux clivages ethniques et religieux du pays.
Grosso modo, le résultat a été le suivant: une forte dose de fédéralisme a été injectée pour satisfaire l'appétit autonomiste des Kurdes; une préséance a été accordée à l'islam pour répondre aux inclinations religieuses des chiites. Les sunnites? Leur sentiment d'aliénation a grimpé en flèche à la vitesse grand V. Et ce, essentiellement pour deux raisons: la vigueur de leur nationalisme irakien nourrit leur haine de tout ce qui altère l'intégrité territoriale du pays, le fédéralisme au premier chef.
Ensuite? Leur suspicion à l'endroit des chiites est plus vive que jamais à cause de la nature même de l'Alliance irakienne unifiée (AIU), principale alliance politique du pays. La présence au sein de cette dernière du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII) et du parti Dawa leur rappelle constamment qu'ils sont dirigés par des personnes qui ont vécu en exil en Iran lors de la guerre. Ces deux formations, c'est à retenir, ont été créées en Iran, soutenues par les autocrates de Téhéran.
Cette configuration politique ainsi que le jeu constitutionnel mentionné ont évidemment nourri l'insurrection. À tel point que le nombre d'attentats constatés sur une base quotidienne a passablement augmenté au cours des derniers mois. Cette flambée de violence a eu pour conséquence un changement d'attitude de la part des autorités américaines.
Au lendemain de la guerre officielle et après le court intérim assuré par le général Jay Gardner, l'administration Bush a nommé Paul Bremer, un gestionnaire, ambassadeur en Irak. Tout le monde s'accorde pour dire que son bilan est catastrophique, notamment sa décision de dissoudre l'armée irakienne. Ce fut ensuite le tour de John Negroponte, un diplomate de carrière, qui n'a pas fait grand-chose avant que Zalmay Khalilzad, un politique, ne le remplace.
Sous sa gouverne, un changement fondamental de l'objectif poursuivi par Washington a été apporté. Avant son arrivée, Bush et ses alliés irakiens, notamment ceux du Congrès national irakien, voulaient faire du nation building modelé sur les paramètres qui ont cours en Occident. Mais voilà, instaurer la démocratie est un but, pas une stratégie. Bref, Khalilzad a abandonné ce rêve pour s'atteler à ceci: faire en sorte que la Constitution et les élections d'hier soient conçues et tenues afin d'éviter la guerre civile. On le répète, le scrutin d'hier a été organisé de manière à écarter la menace d'un conflit interethnique et religieux.
Il est vraisemblable qu'une fois connus les résultats des élections, une autre coalition rassemblant les principaux partis kurdes et chiites formera le prochain gouvernement. Mais son poids sera certainement moins imposant qu'il ne l'a été jusqu'à présent. Les sunnites s'étant rendus en nombre aux bureaux de vote, ils devraient être en mesure de former un bloc allant de 40 à 45 députés sur un total de 275. Et comme le paysage politique irakien est très éclaté, voire encombré, leur influence sera quelque peu lourde.
De cette influence, les députés sunnites vont user afin de mettre en avant leur principale ambition: amender la Constitution. Mais voilà, il est tout aussi vraisemblable que les chiites et les Kurdes ont eux aussi voté en fonction des clivages religieux et ethniques qui caractérisent l'Irak. Ces élections annoncent peut-être la division à moyen terme de l'Irak en deux, voire en trois nations. Chose certaine, jamais les Kurdes n'accepteront une soustraction des droits qu'ils ont obtenus cette année. Ils sont suffisamment armés pour le rappeler à quiconque.
En janvier dernier, des élections avaient été organisées afin d'élire un gouvernement provisoire chargé de rédiger la Constitution de l'Irak. Un nombre imposant de sunnites ayant boudé les urnes, les chefs de file des formations chiites et kurdes avaient alors formé une coalition. Dans les mois qui ont suivi, les membres de cette coalition ont pris un soin particulier à composer une loi fondamentale traduisant leurs intérêts particuliers. Plus précisément, sous la direction du premier ministre Ibrahim al-Jaafari, les représentants kurdes et chiites ont accouché d'un texte collant aux clivages ethniques et religieux du pays.
Grosso modo, le résultat a été le suivant: une forte dose de fédéralisme a été injectée pour satisfaire l'appétit autonomiste des Kurdes; une préséance a été accordée à l'islam pour répondre aux inclinations religieuses des chiites. Les sunnites? Leur sentiment d'aliénation a grimpé en flèche à la vitesse grand V. Et ce, essentiellement pour deux raisons: la vigueur de leur nationalisme irakien nourrit leur haine de tout ce qui altère l'intégrité territoriale du pays, le fédéralisme au premier chef.
Ensuite? Leur suspicion à l'endroit des chiites est plus vive que jamais à cause de la nature même de l'Alliance irakienne unifiée (AIU), principale alliance politique du pays. La présence au sein de cette dernière du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII) et du parti Dawa leur rappelle constamment qu'ils sont dirigés par des personnes qui ont vécu en exil en Iran lors de la guerre. Ces deux formations, c'est à retenir, ont été créées en Iran, soutenues par les autocrates de Téhéran.
Cette configuration politique ainsi que le jeu constitutionnel mentionné ont évidemment nourri l'insurrection. À tel point que le nombre d'attentats constatés sur une base quotidienne a passablement augmenté au cours des derniers mois. Cette flambée de violence a eu pour conséquence un changement d'attitude de la part des autorités américaines.
Au lendemain de la guerre officielle et après le court intérim assuré par le général Jay Gardner, l'administration Bush a nommé Paul Bremer, un gestionnaire, ambassadeur en Irak. Tout le monde s'accorde pour dire que son bilan est catastrophique, notamment sa décision de dissoudre l'armée irakienne. Ce fut ensuite le tour de John Negroponte, un diplomate de carrière, qui n'a pas fait grand-chose avant que Zalmay Khalilzad, un politique, ne le remplace.
Sous sa gouverne, un changement fondamental de l'objectif poursuivi par Washington a été apporté. Avant son arrivée, Bush et ses alliés irakiens, notamment ceux du Congrès national irakien, voulaient faire du nation building modelé sur les paramètres qui ont cours en Occident. Mais voilà, instaurer la démocratie est un but, pas une stratégie. Bref, Khalilzad a abandonné ce rêve pour s'atteler à ceci: faire en sorte que la Constitution et les élections d'hier soient conçues et tenues afin d'éviter la guerre civile. On le répète, le scrutin d'hier a été organisé de manière à écarter la menace d'un conflit interethnique et religieux.
Il est vraisemblable qu'une fois connus les résultats des élections, une autre coalition rassemblant les principaux partis kurdes et chiites formera le prochain gouvernement. Mais son poids sera certainement moins imposant qu'il ne l'a été jusqu'à présent. Les sunnites s'étant rendus en nombre aux bureaux de vote, ils devraient être en mesure de former un bloc allant de 40 à 45 députés sur un total de 275. Et comme le paysage politique irakien est très éclaté, voire encombré, leur influence sera quelque peu lourde.
De cette influence, les députés sunnites vont user afin de mettre en avant leur principale ambition: amender la Constitution. Mais voilà, il est tout aussi vraisemblable que les chiites et les Kurdes ont eux aussi voté en fonction des clivages religieux et ethniques qui caractérisent l'Irak. Ces élections annoncent peut-être la division à moyen terme de l'Irak en deux, voire en trois nations. Chose certaine, jamais les Kurdes n'accepteront une soustraction des droits qu'ils ont obtenus cette année. Ils sont suffisamment armés pour le rappeler à quiconque.
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