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Montréal 2005 - Kyoto prend son envol

Louis-Gilles Francoeur   12 décembre 2005 
Avec l'adoption aux petites heures du matin, samedi, d'un plan de pourparlers en vue de définir une deuxième tranche de réduction de gaz à effet de serre (GES) par les pays industrialisés après 2012, le protocole de Kyoto — en gestation depuis 1997 — a véritablement pris vie avec ce qu'on appellera probablement désormais le Plan d'action de Montréal.

Mais au moment où repartaient les quelque 10 000 personnes qui ont participé à cet événement diplomatique sans précédent par son ampleur à Montréal, bien peu mesuraient l'énormité du changement qui s'amorce sur la planète.

Après 20 ans de débats sur la libéralisation des échanges et d'élargissement de la marge de manoeuvre des acteurs privés, on a peut-être assisté à Montréal à un retour du balancier. En effet, la communauté internationale, de plus en plus consciente de la menace qui pèse sur la sécurité biologique de la planète, a décidé d'encadrer l'activité économique du monde industrialisé par des règles du jeu, pour ne pas dire une première génération de règlements, qui placent l'intérêt général au-dessus des intérêts nationaux, privés et sectoriels tout en leur dictant désormais la marche à suivre.

De plus, la révolution des politiques énergétiques qui s'amorce déclasse partout dans le monde cette génération de planificateurs traditionnels qui ont été sans le savoir les apprentis sorciers du dérèglement climatique. Le danger, c'est que peu d'hommes et de femmes politiques ont présentement la vision nécessaire pour voir venir le risque et le coût économique des retards en vue, ce qui commanderait d'écarter rapidement cette classe de hauts fonctionnaires dépassés, toujours aux commandes de la planification des transports, des budgets et des politiques fiscales et environnementales trop étroites, pour ne pas dire désormais dangereuses.

Depuis un an, plusieurs agences de presse nord-américaines, des commentateurs et, plus récemment, jusqu'à des sénateurs et de grands journaux états-uniens ont annoncé que «Kyoto est mort». Si on fait une recherche sur Internet en demandant «Kyoto is dead», on obtient 1,7 million de textes sur le moteur de recherche Google...

Et pourtant, le protocole ressort de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques plus fort que jamais. Quarante décisions balisent désormais son application. Mais, surtout, la communauté internationale a envoyé un message sans ambiguïté aux marchés en décidant de faire face à la principale menace planétaire en engageant les pays développés dans un deuxième cycle de négociations pour définir une deuxième tranche de réductions pour l'après-2012. Cela traduit le «sentiment d'urgence» que le ministre canadien de l'Environnement, Stéphane Dion, qui présidait la conférence, a dit avoir perçu tout au long de ces difficiles pourparlers de la part de tous ses interlocuteurs.

Même les pays en développement comme la Chine et l'Inde, qui refusent présentement d'évoquer la moindre réduction de leurs émissions croissantes et importantes, s'approchent du rendez-vous de l'histoire. Ils vont devoir minimalement se prononcer d'ici quelques années sur la nature de leurs efforts pour l'après-2012, quitte à élaborer des plans différents mais qui devront être substantiels s'ils désirent, eux aussi, s'éviter le pire. Le président de l'Agence internationale de l'énergie, Claude Mandil, devait préciser dans les derniers jours de la conférence que, sans un plan de match serré, l'utilisation des combustibles fossiles allait augmenter de 50 % d'ici à 2030. Les scientifiques disent de leur côté que la stabilisation minimale du réchauffement en cours exigera plutôt une réduction de 50 % des GES.

D'ailleurs, les nouvelles règles du protocole vont aussi changer les rapports Nord-Sud. Devant les menaces qui pèsent sur leur sécurité et leur confort, les pays développés sont désormais désireux d'obtenir, à terme, l'engagement des principaux pays en développement, de façon substantielle et équitable.

D'autre part, la «troisième voie» créée aux petites heures samedi matin sous l'autorité de la Convention sur les changements climatiques, plutôt que sous le protocole, ouvre des perspectives beaucoup plus grandes que le rapprochement feutré entre les États-Unis et la communauté de Kyoto, comme on l'a dit jusqu'ici. En effet, la révision du protocole, amorcée à Montréal sous le signe de la collaboration et de l'innovation stratégique, élargira la «collaboration» avec la communauté de Kyoto non seulement aux États-Unis, mais aussi aux grandes associations industrielles, aux grandes villes du monde, voire à des États américains plus progressistes ou à des provinces, qui pourraient à terme enregistrer des programmes de mesures volontaires pour élargir la lutte contre les changements climatiques. Ce qui, par ricochet, marginalisera aux États-Unis l'administration Bush et les lobbies qu'elle protège.

Les négociations lancées à la dernière minute samedi matin par la Russie, et qui ont failli faire déraper le plan de match de la période post-2012, ont fait ressortir un des points faibles du protocole: il n'y a aucun mécanisme pour accueillir un pays comme la Biélorussie, qui voudrait prendre des engagements volontaires en plus de ceux de l'Annexe I. Évidemment, la Biélorussie ne voulait pas réduire ses émissions, mais obtenir des crédits pour l'effondrement de son économie. Néanmoins, le problème posé par les Russes de façon malhabile — une crise dénouée au sommet par la délégation canadienne et le Kremlin — demeure réel.

Mais la véritable dimension du Plan d'action de Montréal va commander des virages bien plus déchirants.

Au Canada, pour atteindre l’objectif de la Phase I de Kyoto, il faudra réduire nos émissions de GES de 30 % d’ici à 2012 et d’une autre tranche de 15 à 20 % vraisemblablement entre 2012 et 2017, ce qu’on ne pourra faire sans débourser des milliards en achats de crédits d’émissions, qu’on investira dans la modernisation d’autres pays plutôt que chez nous. Ottawa aurait plutôt avantage à élargir le marché des droits d’émissions et de crédits à tous les acteurs énergétiques, au lieu de limiter le marché des échanges d’émissions aux seuls grands émetteurs de GES, ce qui oblige les contribuables à financer l’essor des énergies de substitution renouvelables au lieu de laisser le marché faire le travail. Encore plus impérativement, le gouvernement fédéral devrait facturer aux consommateurs de combustibles fossiles le captage de leurs émissions de carbone par des taxes sur l’essence et le pétrole. De la même façon, Ottawa devrait facturer aux Américains plutôt qu’aux contribuables canadiens le coût de captage des GES émis lors de la production du pétrole qu’on leur vend.
À l’échelle internationale, une hausse des prix incluant l’annulation des émissions de GES aurait probablement plus d’effet que toutes les technologies disponibles. La règle du consommateur-payeur pourrait aussi modifier des tendances économiques qu’on juge incontournables depuis deux décennies, comme la délocalisation des entreprises. Si le prix du pétrole utilisé dans les transports incluait celui des GES, on verrait moins de petits pois venus en avion de l’autre côté de la planète sur le marché montréalais!
La révolution de l’énergie, que l’ex-président états-unien Bill Clinton évoquait vendredi à Montréal, repose pour l’instant sur la bonne volonté de chacun, pour ne pas dire d’individus plus conscients de ces enjeux. Mais la remise en question qu’annonce la phase 2 du protocole de Kyoto va progressivement remodeler les marchés de l’énergie, les productions qui en dépendent et, finalement, un certain mode de vie, à l’évidence insoutenable à long terme.






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