Bataille perdue
Josée Boileau
10 décembre 2005
Il fallait soit du cran, soit de l'inconscience pour s'attaquer à ce symbole du modèle québécois que sont devenus les CPE, mais il fallait surtout de la préparation pour pouvoir monter au front devant les attaques féroces que le projet de loi 124 allait inévitablement s'attirer. La ministre Carole Théberge s'est avérée si piètre générale qu'elle devrait rendre les armes.
Le dernier espoir qu'avait la ministre de la Famille, Carole Théberge, de sauver le projet de loi 124 qui réforme les services de garde reposait sur les amendements qui, avait-elle promis, tiendraient compte des critiques.
De fait, ceux déposés jeudi corrigent de sérieux irritants. Par exemple, les parents garderont les deux tiers des sièges, plutôt que d'être simplement majoritaires, aux conseils d'administration des CPE et des nouveaux bureaux coordonnateurs. Plus besoin de dénoncer la pseudo-perte de pouvoir des parents.
On maintient aussi l'obligation pour les services de garde d'offrir un «programme éducatif» plutôt qu'une «démarche éducative», expression qui faisait craindre à certains que la garde d'enfants relèverait dorénavant du «gardiennage» plutôt que d'une préoccupation pédagogique. Fini, les chicanes de mots.
Enfin, enjeu crucial, il est dorénavant écrit noir sur blanc ce que le projet de loi laissait déjà clairement entendre: les fameux bureaux coordonnateurs de la garde en milieu familial seront des CPE.
Hélas, la ministre n'a pas su contrer deux critiques fondamentales: la commercialisation et la bureaucratisation du système. Sur le premier aspect, qui touche la création de chaînes de garderies privées, Mme Théberge s'est contentée d'explications alambiquées en oubliant de mentionner qu'en fait, une décision de la Cour d'appel lui imposait certaines contraintes.
Pour ce qui est de la bureaucratisation, le seul fait qu'elle maintienne le nombre de 130 bureaux coordonnateurs pour remplacer les 884 CPE desquels relèvent à l'heure actuelle les 14 000 services de garde en milieu familial prouve que le pragmatisme politique lui échappe. Pire encore, elle a déclaré: «Ça pourrait être moins que ça, mais pas beaucoup.» Est-ce ainsi qu'elle entend rassurer les éducatrices en milieu familial qui craignent d'être considérées comme des numéros dans la nouvelle structure? Il fallait les augmenter, ces bureaux, pas songer à les réduire!
La ministre, en fait, a tout raté. Elle n'a pas su expliquer son projet de loi ni répondre aux attentes suscitées par sa promesse d'amendements. Elle n'a vu venir aucun coup de l'Association québécoise des CPE (AQCPE) qui, forte de ses regroupements régionaux, de son personnel, de ses dizaines de milliers de parents et de la sympathie naturelle du public, a su occuper tout le terrain. Elle n'a pas non plus dissipé le climat de suspicion qui règne à son endroit.
Elle n'a même pas su s'adresser au premier groupe visé par le projet de loi 124: les éducatrices en milieu familial, qu'il aurait fallu sonder directement et auprès de qui, il y a encore quelques semaines, elle aurait pu trouver de nombreux appuis. Trop tard. Le climat est maintenant tel que c'est l'AQCPE qui se sent assez solide pour mener elle-même cette opération demain et lundi.
Bien sûr, la ministre pourra faire adopter sa loi sous le bâillon. Mais la mobilisation qui ne cesse de s'étendre — et qui se mesure depuis deux jours à coups de communiqués virulents, d'avalanche de lettres d'opinion et de demandes de démission de la ministre — fait bien voir que l'application de la réforme sera quasi impraticable.
La ministre a perdu non seulement la bataille mais sa crédibilité. On ne voit plus comment elle pourrait rester en poste.
jboileau@ledevoir.ca
Le dernier espoir qu'avait la ministre de la Famille, Carole Théberge, de sauver le projet de loi 124 qui réforme les services de garde reposait sur les amendements qui, avait-elle promis, tiendraient compte des critiques.
De fait, ceux déposés jeudi corrigent de sérieux irritants. Par exemple, les parents garderont les deux tiers des sièges, plutôt que d'être simplement majoritaires, aux conseils d'administration des CPE et des nouveaux bureaux coordonnateurs. Plus besoin de dénoncer la pseudo-perte de pouvoir des parents.
On maintient aussi l'obligation pour les services de garde d'offrir un «programme éducatif» plutôt qu'une «démarche éducative», expression qui faisait craindre à certains que la garde d'enfants relèverait dorénavant du «gardiennage» plutôt que d'une préoccupation pédagogique. Fini, les chicanes de mots.
Enfin, enjeu crucial, il est dorénavant écrit noir sur blanc ce que le projet de loi laissait déjà clairement entendre: les fameux bureaux coordonnateurs de la garde en milieu familial seront des CPE.
Hélas, la ministre n'a pas su contrer deux critiques fondamentales: la commercialisation et la bureaucratisation du système. Sur le premier aspect, qui touche la création de chaînes de garderies privées, Mme Théberge s'est contentée d'explications alambiquées en oubliant de mentionner qu'en fait, une décision de la Cour d'appel lui imposait certaines contraintes.
Pour ce qui est de la bureaucratisation, le seul fait qu'elle maintienne le nombre de 130 bureaux coordonnateurs pour remplacer les 884 CPE desquels relèvent à l'heure actuelle les 14 000 services de garde en milieu familial prouve que le pragmatisme politique lui échappe. Pire encore, elle a déclaré: «Ça pourrait être moins que ça, mais pas beaucoup.» Est-ce ainsi qu'elle entend rassurer les éducatrices en milieu familial qui craignent d'être considérées comme des numéros dans la nouvelle structure? Il fallait les augmenter, ces bureaux, pas songer à les réduire!
La ministre, en fait, a tout raté. Elle n'a pas su expliquer son projet de loi ni répondre aux attentes suscitées par sa promesse d'amendements. Elle n'a vu venir aucun coup de l'Association québécoise des CPE (AQCPE) qui, forte de ses regroupements régionaux, de son personnel, de ses dizaines de milliers de parents et de la sympathie naturelle du public, a su occuper tout le terrain. Elle n'a pas non plus dissipé le climat de suspicion qui règne à son endroit.
Elle n'a même pas su s'adresser au premier groupe visé par le projet de loi 124: les éducatrices en milieu familial, qu'il aurait fallu sonder directement et auprès de qui, il y a encore quelques semaines, elle aurait pu trouver de nombreux appuis. Trop tard. Le climat est maintenant tel que c'est l'AQCPE qui se sent assez solide pour mener elle-même cette opération demain et lundi.
Bien sûr, la ministre pourra faire adopter sa loi sous le bâillon. Mais la mobilisation qui ne cesse de s'étendre — et qui se mesure depuis deux jours à coups de communiqués virulents, d'avalanche de lettres d'opinion et de demandes de démission de la ministre — fait bien voir que l'application de la réforme sera quasi impraticable.
La ministre a perdu non seulement la bataille mais sa crédibilité. On ne voit plus comment elle pourrait rester en poste.
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