Libre opinion: Quand rendre public n'est pas la solution
François Filiatrault - Professeur de psychologie sociale au cégep de Saint-Laurent
8 décembre 2005
Dans l'édition du Devoir du 22 novembre, Brian Myles évoquait, en le déplorant, le tabou qui règne au sujet du phénomène du suicide dans le métro de Montréal, un des rares faits divers dont les médias ne parlent pas encore. Il exposait quelques chiffres et expliquait cette absence en rapportant la décision de la police et de la Société de transport de Montréal (STM) de ne pas faire état de ces suicides, ratés ou réussis, «sous prétexte que la publicité incitait d'autres malheureux à passer à l'acte dans les jours suivants».
J'ignore les motifs qui ont mené la STM (sans doute soucieuse tant de la vie humaine que de la bonne marche d'un service public essentiel) à adopter cette position, mais celle-ci n'est sûrement pas un «prétexte»! Qu'elle ait été basée sur des études sérieuses, sur la simple intuition ou sur un principe de précaution, cette décision est la seule qui vaille en ce domaine.
M. Myles évoquait la nécessité de tout mettre en oeuvre pour prévenir le suicide dans le métro, et cela est tout à fait louable. Mais penser qu'il suffise de parler d'un problème sur la place publique pour contribuer à le régler n'a ici aucune pertinence, bien au contraire.
La «preuve sociale»
Dans son passionnant Influence et manipulation (First Documents, [1990] 2004), Robert B. Cialdini rapporte avec beaucoup de détails les résultats des recherches de David Phillips, professeur à l'université de la Californie à San Diego. Décrivant ce qu'il nomme l'«effet Werther», celui-ci «a démontré qu'immédiatement après une histoire de suicide sensationnelle, le taux de suicide augmente très nettement dans les zones où la nouvelle a été largement diffusée». D'après ses calculs, dans les deux mois qui suivent la relation de l'événement, le nombre de suicides augmente en moyenne de 58 cas!
Ces données sont extrêmement troublantes. Même s'il fallait tenir compte de la densité de la population et d'autres facteurs démographiques, un accroissement chez nous ne serait-ce que d'une dizaine de cas (et même, sur le plan moral, d'un seul) serait déjà beaucoup trop considérable.
Ce phénomène relève du processus d'influence que les psychologues sociaux nomment la «preuve sociale» et qui rend compte d'une foule de comportements et d'attitudes dans notre vie de tous les jours. Sans que nous en soyons conscients le moins du monde, ce processus est à l'oeuvre au moment où le comportement des autres (et ce, d'autant plus qu'ils nous ressemblent par l'âge, la condition sociale et d'autres caractéristiques) nous sert de référence ou d'exemple. Comme le dit Cialdini, «nous jugeons qu'un comportement est plus approprié à une circonstance particulière si nous voyons d'autres personnes l'adopter».
Ce n'est pas différent dans le cas du suicide: s'il est montré ou rapporté, ne serait-ce qu'indirectement, ce comportement apparaîtra comme une «solution» ou un incitatif aux personnes qui vivent de graves difficultés ou de grandes souffrances. Si on peut affirmer que quelqu'un qui veut se suicider le fera selon toute probabilité et par n'importe quel moyen, il est néanmoins certain que, par une sorte de mimétisme, le fait de parler publiquement et à grande échelle de ces cas fera augmenter le nombre des personnes qui voudront s'enlever la vie. Et le passage à l'acte se fera dans des circonstances similaires à celles qui auront été observées chez le «modèle».
L'intérêt de capter l'attention
De plus, pour ce qui est du métro, la possibilité d'affecter momentanément la vie de centaines de personnes est sans doute très attirante pour ceux qui veulent capter l'attention. Ceci laisse supposer que le fait de dire, chaque fois que c'est le cas, que le service a été interrompu pourrait être également un puissant incitatif à utiliser le transport public pour autre chose que voyager d'un point à un autre.
On pourrait cependant croire, comme M. Myles semblait le suggérer, que ferait réfléchir le fait de diffuser l'information disant que la plupart des tentatives de suicide dans le métro ratent et causent des blessures pour toute la vie. Je crains cependant que ces renseignements n'auraient hélas aucun impact sur la décision d'employer ce moyen pour mettre fin à ses jours, le syndrome du «ça n'arrive qu'aux autres» jouant son rôle ici comme ailleurs.
Les médias ne sont pas neutres quand ils rapportent les faits divers; ils ne sont pas qu'un reflet informatif de la réalité sociale. Ils participent à bien des égards, pour le meilleur et pour le pire, aux événements qu'ils relatent. À cet égard, on s'interroge sur le nombre relativement élevé des assassinats perpétrés par des hommes sur des membres de leur famille, gestes le plus souvent suivis de suicides. Comme ces événements sont racontés par les médias dès qu'ils se produisent, il y a fort à parier que leur nombre est fonction de cette publicité.
Sans compter que, loin de présenter une quelconque possibilité d'aide aux personnes en difficulté, la volonté de briser le «tabou» du métro ne fasse que mener à plus de sensationnalisme dans les journaux et sur nos écrans.
La très respectable intention de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour prévenir le suicide dans le métro ne saurait s'accompagner de l'intrusion des caméras sur les lieux de ces événements tragiques, même au nom du «droit à l'information». La seule solution qui s'offre aux médias, aussi paradoxale soit-elle, c'est de ne pas en parler. Jusqu'à preuve du contraire, respecter cette «prohibition» est un devoir d'humanité.
J'ignore les motifs qui ont mené la STM (sans doute soucieuse tant de la vie humaine que de la bonne marche d'un service public essentiel) à adopter cette position, mais celle-ci n'est sûrement pas un «prétexte»! Qu'elle ait été basée sur des études sérieuses, sur la simple intuition ou sur un principe de précaution, cette décision est la seule qui vaille en ce domaine.
M. Myles évoquait la nécessité de tout mettre en oeuvre pour prévenir le suicide dans le métro, et cela est tout à fait louable. Mais penser qu'il suffise de parler d'un problème sur la place publique pour contribuer à le régler n'a ici aucune pertinence, bien au contraire.
La «preuve sociale»
Dans son passionnant Influence et manipulation (First Documents, [1990] 2004), Robert B. Cialdini rapporte avec beaucoup de détails les résultats des recherches de David Phillips, professeur à l'université de la Californie à San Diego. Décrivant ce qu'il nomme l'«effet Werther», celui-ci «a démontré qu'immédiatement après une histoire de suicide sensationnelle, le taux de suicide augmente très nettement dans les zones où la nouvelle a été largement diffusée». D'après ses calculs, dans les deux mois qui suivent la relation de l'événement, le nombre de suicides augmente en moyenne de 58 cas!
Ces données sont extrêmement troublantes. Même s'il fallait tenir compte de la densité de la population et d'autres facteurs démographiques, un accroissement chez nous ne serait-ce que d'une dizaine de cas (et même, sur le plan moral, d'un seul) serait déjà beaucoup trop considérable.
Ce phénomène relève du processus d'influence que les psychologues sociaux nomment la «preuve sociale» et qui rend compte d'une foule de comportements et d'attitudes dans notre vie de tous les jours. Sans que nous en soyons conscients le moins du monde, ce processus est à l'oeuvre au moment où le comportement des autres (et ce, d'autant plus qu'ils nous ressemblent par l'âge, la condition sociale et d'autres caractéristiques) nous sert de référence ou d'exemple. Comme le dit Cialdini, «nous jugeons qu'un comportement est plus approprié à une circonstance particulière si nous voyons d'autres personnes l'adopter».
Ce n'est pas différent dans le cas du suicide: s'il est montré ou rapporté, ne serait-ce qu'indirectement, ce comportement apparaîtra comme une «solution» ou un incitatif aux personnes qui vivent de graves difficultés ou de grandes souffrances. Si on peut affirmer que quelqu'un qui veut se suicider le fera selon toute probabilité et par n'importe quel moyen, il est néanmoins certain que, par une sorte de mimétisme, le fait de parler publiquement et à grande échelle de ces cas fera augmenter le nombre des personnes qui voudront s'enlever la vie. Et le passage à l'acte se fera dans des circonstances similaires à celles qui auront été observées chez le «modèle».
L'intérêt de capter l'attention
De plus, pour ce qui est du métro, la possibilité d'affecter momentanément la vie de centaines de personnes est sans doute très attirante pour ceux qui veulent capter l'attention. Ceci laisse supposer que le fait de dire, chaque fois que c'est le cas, que le service a été interrompu pourrait être également un puissant incitatif à utiliser le transport public pour autre chose que voyager d'un point à un autre.
On pourrait cependant croire, comme M. Myles semblait le suggérer, que ferait réfléchir le fait de diffuser l'information disant que la plupart des tentatives de suicide dans le métro ratent et causent des blessures pour toute la vie. Je crains cependant que ces renseignements n'auraient hélas aucun impact sur la décision d'employer ce moyen pour mettre fin à ses jours, le syndrome du «ça n'arrive qu'aux autres» jouant son rôle ici comme ailleurs.
Les médias ne sont pas neutres quand ils rapportent les faits divers; ils ne sont pas qu'un reflet informatif de la réalité sociale. Ils participent à bien des égards, pour le meilleur et pour le pire, aux événements qu'ils relatent. À cet égard, on s'interroge sur le nombre relativement élevé des assassinats perpétrés par des hommes sur des membres de leur famille, gestes le plus souvent suivis de suicides. Comme ces événements sont racontés par les médias dès qu'ils se produisent, il y a fort à parier que leur nombre est fonction de cette publicité.
Sans compter que, loin de présenter une quelconque possibilité d'aide aux personnes en difficulté, la volonté de briser le «tabou» du métro ne fasse que mener à plus de sensationnalisme dans les journaux et sur nos écrans.
La très respectable intention de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour prévenir le suicide dans le métro ne saurait s'accompagner de l'intrusion des caméras sur les lieux de ces événements tragiques, même au nom du «droit à l'information». La seule solution qui s'offre aux médias, aussi paradoxale soit-elle, c'est de ne pas en parler. Jusqu'à preuve du contraire, respecter cette «prohibition» est un devoir d'humanité.
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