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Polytechnique, seize ans après - Le temps de la réparation

6 décembre 2005 
Comment réparer ce qui est irréparable? Nommer ce qui indicible? Le meurtre, il y a tout juste 16 ans, d'un groupe d'étudiantes de Polytechnique participe de ces événements, de ces irruptions de violence qui nous laissent sans mots, sonnés, KO debout.

Devant ce massacre des innocentes, le premier mouvement a été de garder le silence. Mais ce silence nécessaire dans un premier temps ne doit pas lui-même être sanctuarisé, comme s'il fallait conserver intacte la blessure collective et individuelle. Bien au contraire. Je suis de ceux qui croient qu'il est important d'en parler non pour s'abolir dans la douleur, commémorer un crime supplémentaire que les hommes-bourreaux ne cessent d'infliger aux femmes-victimes, mais pour comprendre, «humaniser» cet acte, connaître ce qui s'est joué en ce jour fatidique.

«Après Auschwitz, avait dit Adorno, il n'est plus possible d'écrire des poèmes.» Le philosophe voulait ainsi mettre à distance la faute des autres hommes de ne pas avoir pu ou su empêcher la Shoah et d'y avoir survécu. Certes, ces deux tragédies n'ont pas de commune mesure si ce n'est justement dans l'acte même de la séparation, de la division qui les a produites. Or la première division, la première différenciation qui induit toutes les autres est bien celle qui distingue la femme de l'homme. «Sexe» vient du latin secare qui veut dire justement «couper, diviser». Or qui a divisé à l'origine la femme de l'homme? Dieu. Sa finalité était claire: la reproduction de la vie, sa glorification. «Allez et multipliez-vous!», affirme l'injonction divine dans la Genèse.

L'inversion de cette séparation fondatrice conduit, elle, à son contraire: la mort. C'est pourquoi justement ce drame vient nous chercher dans notre chair propre et nous concerne tous, homme et femme où que nous soyons.

Dans un roman

J'étais à 4000 km de là lorsque j'ai appris la nouvelle de ce drame. Elle m'a frappé en plein coeur comme si j'avais été présent en cette journée fatidique dans les lieux mêmes où cela s'était passé. J'ai été interpellé d'abord en tant qu'homme; en tant que fils d'immigrant ensuite.

Que s'était-il donc passé dans la tête de ce jeune homme pour renoncer au nom de son père émigrant et accomplir ce geste irréparable? Que cherchait-il à nous «dire» qu'il ne pouvait transmettre par la parole des hommes?

Cette question m'a hanté des années durant. J'ai finalement essayé d'y répondre à ma manière dans un roman, La Coïncidence (Triptyque, 2005), dont les protagonistes se sont trouvés mêlés à un drame similaire qui est advenu à la même date, ce six décembre. J'ai voulu d'abord me libérer de ce sentiment de culpabilité, mais aussi tenter de dire quelque chose de cette violence originelle qui nous constitue en tant qu'être parlant.

Car contrairement au documentaire ou à l'enquête journalistique qui visent l'objectivité, la fiction ne prend aucune option sur la «vérité objective», quantifiable. C'est en cela qu'elle est plus libre; libre d'imaginer les possibles, de les décliner, de les interpréter et, par ce moyen, susceptible de toucher à la vérité.

Cette vérité n'est pas celle des faits vérifiables dont il ne faut pas s'écarter de peur de trahir la réalité, mais bien la vérité intérieure que chacun de nous porte en lui et qui les relie aux autres. C'est cette vérité-là qui permet de comprendre ce qu'il «s'est réellement passé» cette journée-là. Elle peut se répéter à nouveau si ce drame n'est pas dit avec les mots appropriés et la sobriété qu'il convient.

Cependant il est nécessaire de ne pas émousser le tranchant de la violence dont il est la manifestation. C'est aussi dans cet espace intersubjectif constitué par le roman que cette violence peut se dénouer enfin, s'humaniser (c'est-à-dire devenir l'expression d'un sujet) en restituant sa part d'ombre à la lumière.

Nulle rhétorique dans ce geste, nulle «sauce» fût-elle fictive pour masquer la douleur. Bien au contraire, il s'agit ici d'émouvoir non pour séduire mais pour révéler. Comme un bain d'acide révèle le détail de la photo du réel. C'est justement cela qui est troublant. Peut-on succomber à l'émotion sans la trouver suspecte?

La fonction de la fiction

Là réside justement le rôle de la fiction, sa fonction «politique», son «utilité publique»: mettre en mouvement (c'est l'origine du mot «émotion»), ébranler notre monde intérieur. Ainsi nous nous reconnaissions sujet agissant dans le monde et non plus objet réduit à son utilité consumériste.

Là aussi se trouve l'assomption de cette violence et de la faute qui lui est concomitante. C'est en assumant cette culpabilité en tant que sujet que nous pouvons nous libérer et rendre notre société meilleure, plus juste, plus respectueuse des différences, de la diversité qui la fonde. «Lorsque nous serons tous coupables, avait dit Albert Camus, ce sera la démocratie véritable.» Plus que jamais de nos jours, la fiction est nécessaire pour l'assurer solidairement devant les manifestations brutales de la violence.






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