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Ignatieff, Trudeau du ROC?

Antoine Robitaille   3 décembre 2005 
Photo : La Presse canadienne (photo)
On le présente souvent comme une sorte de Bernard-Henri Lévy de l'anglophonie. Est-il vraiment le nouveau Trudeau, le futur roi-philosophe que certains voient en lui? Et ses idées sur le Québec?

«Je suis contre le nationalisme québécois»: le petit bout de phrase isolé ici n'étonne pas en provenance de l'intellectuel Michael Ignatieff, qui quitte ces-jours-ci un prestigieux poste de professeur à Harvard parce qu'il a été confirmé candidat-vedette du Parti libéral du Canada dans Etobicoke-Lakeshore, en Ontario. Un peu partout dans les médias du Canada anglais, on présente l'homme comme le nouveau Trudeau. Successeur possible de Paul Martin.

Mais elle a été prononcée, cette phrase, hier en fin d'après-midi, au terme de la première tournée de porte-à-porte du nouveau politicien de 58 ans qui, à l'autre bout du fil, se disait «transi» et épuisé par une semaine où sa candidature a été bruyamment remise en question. Avec la prudence qui provient de son nouveau statut, il enchaîne tout de suite dans son français étincelant: «Mais je dois concéder que [le nationalisme québécois] fut une source d'innovation politique remarquable, dans les politiques sociales, par exemple, dans Hydro-Québec, etc.» Une source, dit-il, qui a influé sur l'ensemble du Canada.

Mais qui est Michael Ignatieff?

Il y a d'abord le prestige du nom. À peu près inconnu au Québec, il suffit de prononcer le nom d'Ignatieff dans le ROC (principalement à Toronto) pour que les yeux s'éclairent. Des membres de la famille portant le fameux patronyme avouent même en avoir assez de se faire constamment demander: «Vous êtes le frère de Michael? Son cousin?»

Ce prestige vient de loin, d'une lignée aristocratique russe blanche, transplantée au Canada. Paul Ignatieff, grand-père de Michael, a été le dernier ministre de l'Éducation du dernier tsar, Nicolas II. Réfugié avec sa famille en Ukraine pendant la révolution bolchevique, il a ensuite fui vers l'Angleterre avant d'arriver au Canada, dans les Cantons-de-l'Est, une histoire que Michael Ignatieff a racontée dans L'Album russe (1990, Boréal). Son père, le diplomate George Ignatieff, décédé en 1989, a servi dans les années 60 sous Pearson, notamment comme ambassadeur du Canada aux Nations unies. Par ailleurs, autre prestige: par sa mère, Ignatieff, né à Toronto, est un des descendants du grand philosophe conservateur George Grant, connu pour son Lament for a Nation de 1964, un livre qui déplorait le rapprochement entre le Canada et les États-Unis ainsi que la fin du rêve d'une «Amérique du Nord britannique».

Au prestige «aristocratique» des noms de famille, l'individu Michael a su greffer un parcours étincelant. Il a été professeur d'histoire à Cambridge, en Angleterre. Il est alors devenu une star des médias électroniques britanniques, notamment à la BBC. Puis, il a été embauché à Harvard, où il dirige le Carr Center for Human Rights Policy, rattaché à la Kennedy School of Government. Dans le monde médiatique, on l'a retrouvé ces dernières années dans le New York Times Magazine.

C'est un peu le Bernard-Henri Lévy du Canada anglais: un intellectuel flamboyant doté d'un statut de célébrité. Bel homme (il a fait la couverture de magazines comme GQ) avec de la prestance, du charme à revendre et l'aisance de ceux qui ont évolué dans le confort, la culture et un milieu cosmopolite.

Tellement cosmopolite, en fait, que Michael Ignatieff n'a pas vécu au Canada depuis 1969! C'est là une différence de taille par rapport à Trudeau. Ceci l'a parfois mené à montrer une méconnaissance profonde des sujets canadiens qu'il aborde. Avec une aisance pourtant convaincante. BHL, vous dis-je. Lui a aussi nui son appui à l'invasion de l'Irak en 2003, ce qui lui vaut, dit-on, l'antipathie d'un autre célèbre intellectuel canadien, John Saul.

Québec

Quant au Québec, il est difficile de savoir exactement ce que Michael Ignatieff en pense.

Acte I: vers 1995, il se montre d'abord très trudeauiste. Si on se fie au chapitre consacré au Québec de son essai sur le nationalisme, Blood and Belonging (Viking), publié en 1995 et qui lui a valu plusieurs prix, sa perspective ne fait aucun doute: selon lui, le nationalisme est une idéologie revancharde et on doit s'en méfier.

À la même époque, ses dénonciations de la loi 101 étaient sans équivoque. Il affirmait par exemple, dans Le Déchirement des nations, que les lois linguistiques québécoises empiétaient de façon excessive sur les droits individuels. Il dressait un parallèle entre loi 101 et les lois lettonnes liant la citoyenneté à la maîtrise de la langue du pays.

Acte II: en 2001, plusieurs textes inspirés des penseurs Charles Taylor et Will Kymlicka viennent tempérer le trudeauiste en lui. Le National Post parle même à l'époque de la «révolution d'Ignatieff». Dans La Révolution des droits (Boréal, 2003), texte d'une conférence, il semblait réviser totalement ses positions en admettant par exemple que la loi 101 passait deux tests démocratiques puisqu'une telle loi, premièrement, était «absolument essentielle à la survie du groupe» qu'elle servait. Deuxièmement, les privilèges qu'elle instaure «sont institutionnalisés de façon à ne pas violer les droits des individus». Foin, ici, de l'ironie sur la police de la langue qu'on trouvait dans ses ouvrages de 1995, inspirés de Mordecai Richler.

«Je suis moins trudeauiste que je ne l'ai été depuis les années 60. Je ne crois pas que nous pouvons conserver la fédération canadienne selon les principes auxquels croyait Trudeau. Et je crois que plusieurs Canadiens anglais commencent à en prendre conscience», nous avait-il dit lors d'un entretien en 2001. Aussi, depuis cette époque et encore hier au téléphone, il n'hésite pas, en français, à parler de la «nation» québécoise. Aussi, cet aveu: le fédéralisme canadien peut être dur pour le Québec. On est loin de ses textes de 1995 qui affirmaient plutôt que le français avait survécu au Québec grâce au fédéralisme canadien! Non, en 2001, Ignatieff rejette le «statu quo» constitutionnel. «Ne me demandez pas pour autant de vous dire exactement quelles devraient être les demandes constitutionnelles du Québec. Je l'ignore. C'est aux avocats de trancher et, bien franchement, ce sujet m'ennuie.»

Oui à la loi 101. Oui à la nation. Non au statu quo. Mais la souveraineté? Ses expériences de globe-trotteur l'empêchent totalement de comprendre ce projet, disait-il à l'époque. Qu'a-t-il vu à l'étranger? «Des pays déchirés par des guerres civiles [...], la suppression de droits linguistiques, des droits tout court.» En somme, poursuit-il, «je suis amené à considérer les revendications nationalistes du Québec non pas avec hostilité, mais je les remets dans le contexte global. Au fond, je crois qu'on ne peut justifier la séparation d'un État que lorsque ce même État cherche à vous tuer».

Et aujourd'hui?

Acte III: certains observateurs ont affirmé que Michael Ignatieff semblait vouloir revenir à ses conceptions plus «dures» du Canada en mars dernier, lors d'un discours prononcé à un congrès du Parti libéral.

«Je suis un après-trudeauiste», insistait pourtant hier en entretien celui qui pourrait bien être ministre en février prochain, affirmant être hostile à tout «fédéralisme envahisseur». Son nouveau credo fédéraliste: chaque ordre de gouvernement devrait dire: «mêle-toi de tes oignons et je vais me mêler des miens». Le fédéral doit respecter les compétences des provinces, mais en retour, insiste-t-il (étrangement), «les provinces doivent respecter les compétences du fédéral». Cela n'empêche pas que le Québec peut très bien, selon lui, avoir une existence internationale: «C'est admis depuis 45 ans!»

Chose certaine, son Canada devient un modèle idéal, universalisable. «Le monde nous regarde», avait-il dit au Parti libéral en mars. La politique étrangère canadienne, poursuivait-il, doit chercher à exporter «la paix, l'ordre et le bon gouvernement» (phrase clé de la Constitution canadienne). Bref, elle doit viser à «répandre le rêve canadien» dans le monde.

Une telle ambition «fait» assurément Trudeau. Et c'est pourquoi on n'a peut-être pas fini d'entendre parler de Michael Ignatieff.
 
 
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  • Roland Berger - Abonné
    3 décembre 2005 18 h 22
    Tourner en rond, mais plus vite !
    Je ne sais trop pourquoi mais la lecture du texte sur Michael Ignatieff me donne l'impression qu'avec lui à la tête du Parti libéral, puis du Canada, on continuerait de tourner en rond, mais plus vite, plus brillamment même, à la Trudeau.
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  • Guimont Rodrigue - Inscrit
    4 décembre 2005 11 h 16
    Entre un Québec uni et un Canada divisé
    Michael Ignatieff n'aura sans doute pas beaucoup d'opposition en Ontario, bien que selon toute vraisemblance le milieu des affaires ne lui fera pas la place facile. quant au ROO (rest of Ontario) la bataille sera dure et même impossible. Trop de disparité tant économique qu'intellectuel entre les différentes provinces et trop de centralisation à Ottawa, l'ouest ne le supporterait plus.

    On oublie trop souvent que pour faire un Canada uni il faut un projet commun canadien, dans le cas de P.E. Trudeau ce fut le «Quebec Bashing». Le «Lundi de la matraque» (24 juin 1968) et la «Loi des mesures de guerre» (War Measures Act) suffiront à lui donné une carrière politique pan-canadienne.

    J'ose croire qu'Ignaieff ne reprendra pas le même schème, ce serait ahurissant de sa part en plus d'être suicidaire. Trop de «déjà-vu», le truc est usé à la corde. L'indépendance du Québec ne fait plus peur à personne, cessante causa, cessat effectus, on la souhaite même dans plusieurs régions canadiennes. Paul Martin actuellement se fait dire par tous et chacun de parler d'autre chose pour se refaire du capital politique. Il faudra à Ignatieff un autre motif pour motiver ses troupes.
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  • Marc Tremblay - Inscrit
    3 novembre 2008 19 h 02
    Ignatieff : un intellectuel déconnecté de la réalité québécoise et canadienne
    Ce type est contre les nationalismes car ils conduisent à tous les excès, affirme Ignatieff.Il est vrai que bien des nationalismes ont conduit à de pire excès. Il oublie cependant de mentionner que les états fédéralistes sont également responsables de beaucoup de malheurs; la Tchéchénie face aux Russes, le Tibet face aux Chinois, le Timor face à l'Indonésie, le Kosovo face à la Serbie, le Chiapas face au Mexique

    Le nationalisme ne doit pas être démonisé, pas plus que le fédéralisme : ce sont deux options légitimes. Le pire problème, c'est lorsque la fédération ne reconnaît pas qu'elle est multinatinale. On appelle ca une guerre de pouvoir. Si Ignatieff maintient ses positions, il devienfra peut-être chef de l'Opposition, mais pour longtemps.
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  • Robert Noël - Inscrit
    13 décembre 2008 08 h 01
    Ignatieff: intellectuel, aristo mené par Paul Desmarais
    Ses prises de positions sur le Québec, son alignement sur la politique américaine augure rien de bon. Un autre aspirant à la gouverne du Canada dont le parti Libéral est mené par Paul Desmarais (GESCO, Power Corp.)

    voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Desmarais

    Un autre sbire qui fera passer les intérêts financiers avant ceux des citoyens Canadiens et que dire de ceux du Québec.
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  • Serge Lemay - Inscrit
    2 mai 2009 08 h 47
    Michael Ignatieff vive la démocratie
    Pour ma part, je ne suis pas du tout en accord avec la comparaison entre M. Michael Ignatieff et la Trudeaumanie. Il me fait plutôt penser à John Turner. Ceux qui sont d'âge à se souvenir de cette époque où John Turner était désigné comme l'homme de la situation, on avait eu les mêmes commentaires en le baptisant le nouveau Trudeau et on sait comment l'histoire s'est terminée. Pour l'instant, a-t-on entendu de la part d'Ignatieff autre chose que du convenu, du des évidences creuses, du genre : on va voir, pour le moment, ce n'est pas mon rôle, je viens de Sherbrooke (Charest aussi). Voilà ce que j'ai retenu pour l'instant.

    Il a jeté du revers de la main la coalition alors que le vote des canadiens a donné une majorité de sièges à cette coalition. Je pense même que le Bloc devrait faire partie d'une semblable coalition et avoir ainsi la chance d'avoir des ministres et plus de pouvoir. Pourquoi dit-on que le bloc n'a pas droit au pouvoir. Ce sont nos représentants et sauf erreur, rares sont les pays où l'on refuse à un parti d'avoir accès au pouvoir. Si la Bloc a une majorité au Québec et qu'il entre dans une coalition avec des parties qui ont des majorités dans le reste du Canada, la fédération canadienne devrait alors endosser ce choix avec le sentiment que c'est là l'expression d'une véritable démocratie.

    Mais non, ici Ignatieff ressemble autant à Harper qu'à Trudeau qu'à Chrétien, qu'à tous ceux qui bafouent la démocratie en endossant un système qui n'a rien de vraiment démocratique puisqu'un gouvernement peut accéder au pouvoir avec seulement 38% du vote. Le principe même de la démocratie est de donner le pouvoir à ceux qui réussissent à obtenir plus de 50% des voies. Ce n'est même pas le cas pour les députés. Faites le compte et vous verrez que les députés qui ont eu une majorité dans leur circonscription sont très rares. Le constat est simple il n'y a aucune démocratie au Canada, il n'y a que des calculateurs qui visent le fameux 39% leur garantissant la majorité des sièges.

    Dès le départ, il a eu l'occasion de montrer qu'il connaissait bien la politique et le sens des mots (grand penseur et écrivain qu'il est) en établissant les balises d'une nouvelle politique basée sur la proportionnalité du vote. La coalition aurait ainsi réalisé l'implantation au Canada d'une véritable démocratie basée sur la proportionnalité du vote. Dans la plupart des pays. comme en France pour ne nommer que celui là, les coalitions sont monnaies courantes. Si Igantieff ou Harper avait l'obligation d'avoir 50% plus un des votes des Canadiens pour accéder au pouvoir, soyez assurés qu'un comme l'autre courtiseraient le Bloc, Le NPD et même les Verts.

    Ignatieff finalement ressemble autant à Trudeau, qu'à Harper. qu'à Turner, qu'à Chrétien, dans le sens qu'ils se foutent tous éperdument de la démocratie. Avec plus de 38% du vote, n'importe qui peut décider d'envoyer nos gamins mourir en Afghanistan.

    À ce propos, des dizaines de nos Soldats sont morts de la même manière, soit en sautant sur une mine avec leur char. N'y aurait-il pas eu moyen de mettre devant le char un rouleau comme on se sert pour aplanir une surface. Ça aurait peut-être eu l'air fou, mais certainement que ça aurait eu l'air moins fou que cinquante cercueils.
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