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LE GOUVERNEMENT TOMBE

29 novembre 2005 
Paul Martin reçoit les applaudissements de ses députés après s’être levé pour voter contre la motion de censure de l’opposition mise au vote hier soir. Elle a été adoptée par 171 voix contre 133.
Photo : Agence Reuters
Paul Martin reçoit les applaudissements de ses députés après s’être levé pour voter contre la motion de censure de l’opposition mise au vote hier soir. Elle a été adoptée par 171 voix contre 133.
Ottawa — Les libéraux se sont inclinés hier soir à la Chambre des communes dans la fébrilité et la dignité. L'atmosphère était presque joyeuse, et les députés semblaient soulagés par la tenue du vote de censure dont l'issue ne faisait aucun doute. Puis les leaders des quatre formations politiques fédérales ont montré de quel bois ils allaient se chauffer pendant cette campagne hivernale, les libéraux diabolisant le conservateur Stephen Harper et son «alliance avec les séparatistes» et M. Harper promettant d'aller au-delà de la simple opposition pour offrir une autre forme de gouvernement aux Canadiens.

C'est le ministre Pierre Pettigrew qui a le mieux résumé le sentiment des députés après le vote décisif. «Au point où on en était rendu, on n'avait plus le choix.» Comme prévu, la Chambre des communes s'est prononcée sur une motion de censure des conservateurs à 171 voix pour et 133 contre. Tous les libéraux étaient présents, et l'indépendante Carolyn Parrish a voté avec ses anciens collègues. Les trois autres indépendants ont voté avec l'opposition. Un seul député était absent. Des feuilles ont été projetées dans les airs par des libéraux à l'annonce du résultat.

C'était la première fois depuis 1963 qu'un gouvernement fédéral minoritaire était défait de cette façon. Paul Martin se rendra ce matin à 9h30 à Rideau Hall pour demander à la gouverneure générale de dissoudre le Parlement et de déclencher des élections. Le scrutin sera vraisemblablement appelé pour le 23 janvier prochain. Tout indique qu'une trêve sera décrétée entre les partis entre Noël et le jour de l'An.

Paul Martin s'est immédiatement réuni avec ses troupes après le vote pour prononcer son discours de lancement de campagne. «Je suis fier de ce que vous avez accompli au cours des derniers 17 mois. Vous avez rendu le Parti libéral fier et les Canadiens fiers.» La diabolisation des conservateurs et des bloquistes a accaparé une bonne partie de son allocution partisane. «Le Canada imaginé par Stephen Harper diffère de celui que nous imaginons», a lancé le premier ministre sortant.

De l'autre côté du corridor, Stephen Harper s'est adressé à une foule gonflée à bloc de députés, d'adjoints et de membres de sa famille. Le tout ressemblait davantage à un rallye électoral. «Il faut faire le ménage, le vrai ménage, le grand ménage», a-t-il lancé à ses partisans en liesse. M. Harper a déclaré que sa formation méritait davantage que d'être dans l'opposition. «Ce n'est pas assez de montrer au public ce contre quoi nous nous opposons. Nous devons leur offrir un vision inspirante pour le futur.»

Le thème de l'unité nationale a occupé une place importante de ce lancement de campagne. Paul Martin a promis de se battre contre toute velléité séparatiste de la province. «Nous allons nous battre contre ce projet parce que le fédéralisme fonctionne!» Prenant à partie M. Harper, il lui a reproché de ne pas s'être attaqué au nouveau chef péquiste André Boisclair lorsqu'il a averti qu'il ne respecterait pas la Loi sur la clarté. «Tu as fait une alliance avec les séparatistes, mais pas moi, et je ne me gênerai pas pour défendre le Canada!»

M. Harper a fait le souhait d'un «Québec plus fort au sein d'un Canada meilleur».

Pour M. Duceppe, cette élection sera l'occasion de rappeler aux libéraux qu'on ne devrait pas gouverner de la même manière lorsqu'on dirige une équipe minoritaire. Même si le résultat de cette élection était similaire à celui de 2004, avec un gouvernement minoritaire libéral, cette élection ne serait pas tenue en pure perte, croit le chef du Bloc. «L'analogie que je fais, c'est avec le premier gouvernement minoritaire de Lester Pearson [en 1963-65] parce qu'il avait eu cette même attitude, d'être arrogant, à la libérale. Quand il est revenu au pouvoir [encore minoritaire], il a gouverné de façon différente.»

À sa dissolution, le Parlement fédéral comptait 133 députés libéraux, 98 conservateurs, 53 bloquistes, 18 néo-démocrates, quatre indépendants. Deux sièges étaient vacants, un en Colombie-Britannique et un au Québec (celui du député Stéphane Bergeron parti tenter sa chance sur la scène provinciale).

La période de questions quotidienne d'hier, la dernière de cette 38e législature, était survoltée. Les ovations se sont succédé, les cris ont ponctué les déclarations de tout un chacun. Tant le Parti conservateur que le Bloc québécois ont commencé leur campagne à la Chambre en dévoilant de nouvelles munitions: une participation alléguée du gouvernement dans un délit d'initié et le passage d'avions-espions de la CIA en territoire canadien.

Sondages confus

Les libéraux entament cette campagne, encore une fois, avec une longueur d'avance dans les sondages. Mais de combien? Les sondages parus récemment laissent voir des chiffres assez différents. Le coup de sonde d'Ipsos-Reid montre une lutte extrêmement serrée entre les deux partis nationaux, alors que les libéraux obtiennent 34 % des intentions de vote contre 30 % pour les conservateurs. Le NPD suit avec 16 %. La firme a joint 1000 personnes dans tout le pays, avec une marge d'erreur de 3,1 % 19 fois sur 20. Le sondage Ekos, lui, fait état d'une avance plus confortable pour les libéraux (39 % contre 29 % et 17 % pour le NPD), mais la marge d'erreur est plus élevée compte tenu du fait que seulement 802 personnes ont été interrogées.

La campagne électorale pourrait faire la différence, puisque le nombre d'indécis est très élevé. Une majorité importante d'électeurs (62 %) estiment que les libéraux ne doivent pas être réélus contre 33 % qui jugent que Paul Martin mérite un autre mandat. Les citoyens sont aussi moins critiques envers Stephen Harper, puisqu'ils sont maintenant 42 % à se dire «à l'aise» avec l'idée d'avoir un gouvernement minoritaire conservateur.

Délit d'initié

Les conservateurs semblent déterminés à prendre l'initiative en matière d'attaque. Ils ont accusé en Chambre hier le ministre des Finances ou son entourage d'avoir contribué à un délit d'initié la semaine dernière. Juste avant que soit annoncé un changement du taux de taxation des dividendes, les marchés se sont emballés, le volume d'actions des entreprises versant de ces dividendes (comme BCE ou la Banque royale) augmentant de façon soudaine. Les conservateurs soupçonnent le gouvernement d'avoir averti certaines personnes que des changements allaient se produire.

«Il y a des preuves, a assuré le député conservateur, Monte Solberg. Des investisseurs nous écrivent que certaines personnes se seraient fait mettre la puce à l'oreille.»

Le ministre Goodale n'a pas du tout apprécié ce qu'il considère comme une «campagne de salissage». «Ce sont des tentatives très mesquines de diffamation, a déclaré le ministre à la sortie de la Chambre. Je suis satisfait de ma conduite, non seulement dans ce dossier, mais dans toute ma vie publique. Je suis absolument satisfait et je suis déterminé à ce que cette réputation reste sans tache.»

Il faudra voir si la stratégie conservatrice d'attaquer les libéraux sur leur intégrité financière réussira ou se retournera contre eux. Les troupes conservatrices doivent faire attention. Leur campagne avait complètement déraillé en 2004 après avoir accusé Paul Martin d'encourager la pornographie juvénile. La semaine dernière, ils ont affirmé que le PLC était associé au «crime organisé» dans le scandale des commandites. L'écho n'a pas été très positif jusqu'à présent, et les libéraux commencent déjà à se servir de ces munitions.

Le Bloc québécois, quant à lui, exige toujours des réponses du gouvernement à propos d'«avions-prisons» de la CIA qui auraient, selon La Presse, atterri en sol canadien au moins 55 fois au cours des quatre dernières années pour se rendre entre autres à la base de Guantanamo, où sont encore emprisonnés des centaines de présumés terroristes. Berlin aurait demandé à Washington vendredi de s'expliquer à propos d'escales effectuées en sol allemand.

La ministre se borne à répondre qu'elle n'a aucun renseignement à ce sujet. «Il n'y a aucune information crédible à propos de ces vols qui suggérerait que ces avions ont été utilisés pour transporter des terroristes au Canada ou à partir du Canada ou que des activités illégales aient été perpétrées.»

M. Duceppe voit dans cette réponse une attitude de déni similaire à celle ayant prévalu dans le dossier des commandites. «Les libéraux sont en poste. Il est du devoir de la ministre de vérifier. Je ne lui demande pas si elle a des informations. En effet, si on ne veut pas avoir d'information, on n'a rien qu'à ne pas en demander. Si on ne veut pas voir, on se ferme les yeux. Si on ne veut pas entendre, on se bouche les oreilles.»

Avec la collaboration d'Alec Castonguay

***

Michael Ignatieff, un candidat vedette des libéraux

L'intellectuel Michael Ignatieff a confirmé hier qu'il serait bel et bien candidat dans la circonscription d'Etobicoke-Lakeshore en Ontario. Il prend la relève. La députée libérale Jean Augustine a annoncé qu'elle ne briguerait pas les suffrages dans cette circonscription très multiethnique. Professeur à l'Université Harvard, où il dirige le Centre pour les droits humains, Michael Ignatieff avait déjà amorcé son incursion sur le terrain politique en prenant la parole au congrès du Parti libéral en mars dernier. La candidature de M. Ignatieff, dont la famille a fui l'Ukraine soviétique, a suscité la controverse dans la circonscription, où deux candidats d'origine ukrainienne étaient déjà sur les rangs. Certains l'ont accusé de ne pas entretenir de liens avec la communauté ukrainienne et d'avoir critiqué l'héritage de cette communauté dans un livre publié en 1993. Dans un communiqué publié hier, M. Ignatieff s'est dit attristé par les insinuations de ses détracteurs: «C'est une tentative évidente de détourner mes propos afin d'essayer de faire croire à une division dans les rangs libéraux à la veille de la campagne», a-t-il déclaré en substance.






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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    mardi 29 novembre 2005 05h56
    Quand la politique devient politicienne
    « Dans son rapport de 2004 «Un vote qui compte : la réforme électorale au Canada» - rapport dont le gouvernement semble avoir oublié l'existence puisque aucune suite ne lui a été donnée officiellement - la Commission du droit du Canada se penche sur le problème de la participation électorale. Il vaut la peine de citer les textes. «Le taux de participation des électeurs inscrits aux élections fédérales canadiennes est en chute libre depuis dix ans. À l'élection de 2000, à peine 61 p. 100 des électeurs inscrits se sont déplacés pour voter, soit le chiffre le plus bas jamais enregistré pour une élection fédérale au Canada. Si on mesure le taux de participation d'après le nombre d'électeurs possibles, soit la population en âge de voter, ce taux serait encore plus bas : 55 p. 100...

    Ceci place le Canada dans le dernier tiers des 30 pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour ce qui est du taux moyen de participation électorale depuis 1945.» (2.4.3) «On s'inquiète particulièrement depuis quelques années de la faible participation des jeunes aux processus politiques traditionnels. Par exemple, seulement 25 p. 100 environ des électeurs âgés de 18 à 24 ans admis à voter se sont prévalus de leur droit à l'élection fédérale générale de 2000... des éléments probants indiquent que beaucoup de jeunes ne se sentent aucun lien avec le système de gouvernance démocratique, ou qu'ils manquent d'intérêt pour la politique.»(2.4.4) En 2004, la participation électorale était encore plus basse, 60,9 p. 100.

    On s'est préoccupé de cette question depuis plusieurs années déjà. On a relevé de nombreux facteurs pouvant contribuer à cette désaffection électorale. Dans Les cahiers du CRIC, on peut notamment lire ceci: «De nombreux observateurs affirment que le déclin de la participation électorale est une conséquence de la perte de confiance des citoyens envers leurs dirigeants politiques et de leur cynisme croissant à l'égard du processus politique. Ils estiment que ce désintérêt croissant se nourrit du sentiment que les praticiens de la politique et les partis ne se soucient que de leurs intérêts propres, sont malhonnêtes ou hors d'atteinte. » (La participation électorale au Canada : la démocratie canadienne est-elle en crise? Octobre 2001)

    Peut-on, de tout ceci, inférer une incidence sur la participation électorale à l'élection hivernale qui s'en vient? Une participation encore plus faible, non pas tant à cause des conditions climatiques que du fait de l'attitude des partis politiques qui imposent cette élection hivernale hâtive aux citoyens? « ... Un sondage indique que seulement 17 % des Canadiens sont en faveur du déclenchement immédiat des élections ». (Radio-Canada, 11 novembre). Objectivement, rien ne justifie cet empressement électoral, qui a tout du rocambolesque. Trois chefs de parti se réunissent en secret pour mettre à bas le gouvernement. On ne peut que songer aux conspirateurs d'une pièce de Victor Hugo. Heureusement, on n'assassine plus ni n'empoisonne, puisqu'il s'agit d'une «conspiration démocratique!».

    Mais à quoi assiste-t-on donc de nouveau - il n'y a pas si longtemps on en était déjà là - à la Chambre des communes, sinon à un jeu de dupe, à qui perd gagne. L'opposition veut battre le gouvernement sous le prétexte qu'il n'a pas l'autorité morale pour gouverner. Ce n'est qu'un prétexte sans valeur, bien entendu. Le gouvernement en place a été légitimement élu et il gouverne. Son dossier n'est pas sans taches, mais il est en place, non par usurpation mais du fait des résultats d'élections non contestées. Et le concept d'autorité morale est des plus flous et des plus discutables. C'est plus un concept idéologique destiné à leurrer le chaland, dans ce cas l'électeur, qu'un argument juridiquement fondé.

    Que, face à ce jeu sans atout - puisque l'opposition ne propose rien d'autre que défaire le gouvernement, ce qui n'est pas un programme politique - le gouvernement abatte les cartes qu'il avait en réserve, un quasi-budget, rien de plus normal dans une partie de dupes. L'opposition condamne ce qu'elle considère comme un geste partisan. Mais l'opposition fait-elle autre chose que des gestes partisans en voulant renverser le gouvernement pour satisfaire, en fait, des intérêts personnels: S. Harper cherche la place de premier ministre, pour couronner une carrière politique chancelante. S'il échoue, il est bon pour la retraite. Duceppe n'a rien en vue pour le Canada - ni même pour les Francophones hors Québec, il s'opposait à l'amélioration de la Loi sur les langues officielles - mais pense à grossir ses effectifs et à assurer sa présence à la Chambre des communes. Quant à J. Layton, il navigue entre deux eaux et cherche à récupérer un électorat plus substantiel, que son alliance avec les Libéraux mettait en péril, en espérant faire passer ses idées en appuyant un nouveau gouvernement minoritaire, si c'est le cas.

    C'est donc une absence de perspectives qui nous est offerte, puisque ces vues électoralistes et partisanes ne répondent en rien à ce que devrait être le véritable rôle et les véritables responsabilités de la classe politique. Les responsables politiques de tout niveau sont là pour s'occuper de l'intérêt des citoyens du Canada, pour assurer leur mieux-être, leur sécurité, leur santé, leur emploi, leur avenir, pour rendre le pays plus social et plus démocratique, et non pour cultiver leurs propres intérêts.

    Deux citations incitent à la réflexion: «L'art politique est par essence service pour les gouvernés.» (Platon, La République). «La politique, quand elle est un art et un service, non point une exploitation, c'est une action pour un idéal à travers des réalités.» (Charles de Gaulle). Il est justement un livre qui devrait intéresser tous nos dirigeants politiques. C'est Désir d'humanité, Le droit de rêver de Riccardo Petrella. Il ne saurait être question de condenser ici tout ce livre très dense. Mais R. Petrella résume ainsi un aspect de son exposé: «Le rêve aujourd'hui joue un rôle extrêmement important sur le plan du comportement politique individuel et collectif. Le rêve exprime une capacité d'imaginer un autre monde, et on l'imagine parce qu'on peut le faire. En fait il y a toujours trois éléments dans le rêve: il y a l'imaginaire, quand par exemple on imagine que tout le monde a le droit à la vie, à la paix, etc. Puis il y a le désir qui en découle, comme le désir de paix. Enfin, il y a la possibilité effective de se procurer cette paix ou ce droit à la vie. Le rêve est une force politique extraordinaire. Les gens pensent que c'est de plus en plus possible. Et cela donne force au rêve de paix, au rêve de droit, au rêve de la vie pour tous, au rêve de démocratie, etc.» (À bâbord ! octobre-novembre 2004, Débats politiques) Autrement dit, le rêve suscite le désir qui se transforme en force en vue de sa réalisation.

    Un rêve pour le Canada?
    Quel rêve les chefs de l'opposition nous proposent-ils pour le Canada, en voulant défaire le gouvernement? Vers quels horizons nous entraînent-ils, dans un mouvement dynamique, qui concilie précisément le rêve et la réalité? On ne voit, hélas, pas grand chose à l'horizon et il ne faudrait guère s'étonner d'un faible tôt de participation électorale aux élections hivernales imposées. Quel idéal, quel avenir pour nous et notre pays nous proposent actuellement les politiciens de l'opposition qui, dans leurs pitoyables joutes politiciennes, semblent oublier qu'ils sont au service des citoyens et de leur pays.
    L'impatience de l'opposition à vouloir déclencher des élections ne se justifie objectivement pas, puisque de toute façon le gouvernement s'est engagé à en déclencher au printemps. Mais la politique politicienne a pris le pas sur la vraie politique, qui est au service des citoyens. Ce n'est pas avec de telles manoeuvres que la participation électorale va s'accroître. C'est bien plutôt de nouveaux arguments qui vont s'ajouter à ceux mentionnés déjà par le CRIC.

    «Il est important de considérer le rôle du politique comme un dépositaire du devenir d'un peuple. Lourde responsabilité.» (Irma Ly Tang, Réflexions sur le rôle de la politique) Nos représentants à la Chambre des communes en sont-ils conscients, qui ne songent qu'à défaire un gouvernement pour promouvoir leur propre devenir, plutôt que celui de notre pays, le Canada. »

  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    jeudi 1 décembre 2005 05h20
    Quand la politique devient politicienne
    « Dans son rapport de 2004 «Un vote qui compte : la réforme électorale au Canada» - rapport dont le gouvernement semble avoir oublié l'existence puisque aucune suite ne lui a été donnée officiellement - la Commission du droit du Canada se penche sur le problème de la participation électorale. Il vaut la peine de citer les textes. «Le taux de participation des électeurs inscrits aux élections fédérales canadiennes est en chute libre depuis dix ans. À l'élection de 2000, à peine 61 p. 100 des électeurs inscrits se sont déplacés pour voter, soit le chiffre le plus bas jamais enregistré pour une élection fédérale au Canada. Si on mesure le taux de participation d'après le nombre d'électeurs possibles, soit la population en âge de voter, ce taux serait encore plus bas : 55 p. 100... Ceci place le Canada dans le dernier tiers des 30 pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour ce qui est du taux moyen de participation électorale depuis 1945.» (2.4.3) «On s'inquiète particulièrement depuis quelques années de la faible participation des jeunes aux processus politiques traditionnels. Par exemple, seulement 25 p. 100 environ des électeurs âgés de 18 à 24 ans admis à voter se sont prévalus de leur droit à l'élection fédérale générale de 2000... des éléments probants indiquent que beaucoup de jeunes ne se sentent aucun lien avec le système de gouvernance démocratique, ou qu'ils manquent d'intérêt pour la politique.»(2.4.4) En 2004, la participation électorale était encore plus basse, 60,9 p. 100.

    On s'est préoccupé de cette question depuis plusieurs années déjà. On a relevé de nombreux facteurs pouvant contribuer à cette désaffection électorale. Dans Les cahiers du CRIC, on peut notamment lire ceci: «De nombreux observateurs affirment que le déclin de la participation électorale est une conséquence de la perte de confiance des citoyens envers leurs dirigeants politiques et de leur cynisme croissant à l'égard du processus politique. Ils estiment que ce désintérêt croissant se nourrit du sentiment que les praticiens de la politique et les partis ne se soucient que de leurs intérêts propres, sont malhonnêtes ou hors d'atteinte. » (La participation électorale au Canada : la démocratie canadienne est-elle en crise? Octobre 2001)

    Peut-on, de tout ceci, inférer une incidence sur la participation électorale à l'élection hivernale qui s'en vient? Une participation encore plus faible, non pas tant à cause des conditions climatiques que du fait de l'attitude des partis politiques qui imposent cette élection hivernale hâtive aux citoyens? « ... Un sondage indique que seulement 17 % des Canadiens sont en faveur du déclenchement immédiat des élections ». (Radio-Canada, 11 novembre).

    Objectivement, rien ne justifie cet empressement électoral, qui a tout du rocambolesque. Trois chefs de parti se réunissent en secret pour mettre à bas le gouvernement. On ne peut que songer aux conspirateurs d'une pièce de Victor Hugo. Heureusement, on n'assassine plus ni n'empoisonne, puisqu'il s'agit d'une «conspiration démocratique!».
    Mais à quoi assiste-t-on donc de nouveau - il n'y a pas si longtemps on en était déjà là - à la Chambre des communes, sinon à un jeu de dupe, à qui perd gagne. L'opposition veut battre le gouvernement sous le prétexte qu'il n'a pas l'autorité morale pour gouverner. Ce n'est qu'un prétexte sans valeur, bien entendu. Le gouvernement en place a été légitimement élu et il gouverne. Son dossier n'est pas sans taches, mais il est en place, non par usurpation mais du fait des résultats d'élections non contestées. Et le concept d'autorité morale est des plus flous et des plus discutables. C'est plus un concept idéologique destiné à leurrer le chaland, dans ce cas l'électeur, qu'un argument juridiquement fondé.

    Que, face à ce jeu sans atout - puisque l'opposition ne propose rien d'autre que défaire le gouvernement, ce qui n'est pas un programme politique - le gouvernement abatte les cartes qu'il avait en réserve, un quasi-budget, rien de plus normal dans une partie de dupes. L'opposition condamne ce qu'elle considère comme un geste partisan. Mais l'opposition fait-elle autre chose que des gestes partisans en voulant renverser le gouvernement pour satisfaire, en fait, des intérêts personnels: S. Harper cherche la place de premier ministre, pour couronner une carrière politique chancelante. S'il échoue, il est bon pour la retraite. Duceppe n'a rien en vue pour le Canada - ni même pour les Francophones hors Québec, il s'opposait à l'amélioration de la Loi sur les langues officielles - mais pense à grossir ses effectifs et à assurer sa présence à la Chambre des communes. Quant à J. Layton, il navigue entre deux eaux et cherche à récupérer un électorat plus substantiel, que son alliance avec les Libéraux mettait en péril, en espérant faire passer ses idées en appuyant un nouveau gouvernement minoritaire, si c'est le cas.

    C'est donc une absence de perspectives qui nous est offerte, puisque ces vues électoralistes et partisanes ne répondent en rien à ce que devrait être le véritable rôle et les véritables responsabilités de la classe politique. Les responsables politiques de tout niveau sont là pour s'occuper de l'intérêt des citoyens du Canada, pour assurer leur mieux-être, leur sécurité, leur santé, leur emploi, leur avenir, pour rendre le pays plus social et plus démocratique, et non pour cultiver leurs propres intérêts.

    Deux citations incitent à la réflexion: «L'art politique est par essence service pour les gouvernés.» (Platon, La République). «La politique, quand elle est un art et un service, non point une exploitation, c'est une action pour un idéal à travers des réalités.» (Charles de Gaulle). Il est justement un livre qui devrait intéresser tous nos dirigeants politiques. C'est Désir d'humanité, Le droit de rêver de Riccardo Petrella. Il ne saurait être question de condenser ici tout ce livre très dense. Mais R. Petrella résume ainsi un aspect de son exposé: «Le rêve aujourd'hui joue un rôle extrêmement important sur le plan du comportement politique individuel et collectif. Le rêve exprime une capacité d'imaginer un autre monde, et on l'imagine parce qu'on peut le faire. En fait il y a toujours trois éléments dans le rêve: il y a l'imaginaire, quand par exemple on imagine que tout le monde a le droit à la vie, à la paix, etc. Puis il y a le désir qui en découle, comme le désir de paix. Enfin, il y a la possibilité effective de se procurer cette paix ou ce droit à la vie. Le rêve est une force politique extraordinaire. Les gens pensent que c'est de plus en plus possible. Et cela donne force au rêve de paix, au rêve de droit, au rêve de la vie pour tous, au rêve de démocratie, etc.» (À bâbord ! octobre-novembre 2004, Débats politiques) Autrement dit, le rêve suscite le désir qui se transforme en force en vue de sa réalisation.

    Un rêve pour le Canada?
    Quel rêve les chefs de l'opposition nous proposent-ils pour le Canada, en voulant défaire le gouvernement? Vers quels horizons nous entraînent-ils, dans un mouvement dynamique, qui concilie précisément le rêve et la réalité? On ne voit, hélas, pas grand chose à l'horizon et il ne faudrait guère s'étonner d'un faible tôt de participation électorale aux élections hivernales imposées. Quel idéal, quel avenir pour nous et notre pays nous proposent actuellement les politiciens de l'opposition qui, dans leurs pitoyables joutes politiciennes, semblent oublier qu'ils sont au service des citoyens et de leur pays.
    L'impatience de l'opposition à vouloir déclencher des élections ne se justifie objectivement pas, puisque de toute façon le gouvernement s'est engagé à en déclencher au printemps. Mais la politique politicienne a pris le pas sur la vraie politique, qui est au service des citoyens. Ce n'est pas avec de telles manoeuvres que la participation électorale va s'accroître. C'est bien plutôt de nouveaux arguments qui vont s'ajouter à ceux mentionnés déjà par le CRIC.

    «Il est important de considérer le rôle du politique comme un dépositaire du devenir d'un peuple. Lourde responsabilité.» (Irma Ly Tang, Réflexions sur le rôle de la politique) Nos représentants à la Chambre des communes en sont-ils conscients, qui ne songent qu'à défaire un gouvernement pour promouvoir leur propre devenir, plutôt que celui de notre pays, le Canada. »

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