La pensée magique
Denise Bombardier
21 septembre 2002
Il ne se passe guère une journée sans qu'un interlocuteur vous interrompe et vous demande: «De quel signe êtes-vous?» Ce à quoi je réponds souvent: «Trouvez-le.» La plupart du temps, ce dernier défile tous les signes du zodiaque avant d'arriver au mien. Alors, pas dépité pour deux sous, il ajoute: «C'est à cause de votre ascendant que je n'y suis pas arrivé.»
Dans les dîners autour d'une table, la discussion est vive, serrée et intellectuellement articulée jusqu'au moment où l'un des participants introduit un argument ésotérique du genre: «Le karma de Saddam Hussein lui dicte sa conduite. Quant à Bush, un drainage lymphatique calmerait ses ardeurs guerrières.» Caricature, direz-vous? Si peu.
Un chercheur à la fois scientifique et original de l'Université de Montréal, Serge Larivée, dont on connaissait déjà les travaux sur le plagiat dans le monde universitaire, vient de publier une étude qui montre que les livres de pseudo-sciences occupent sept fois plus d'espace sur les rayons des librairies que les ouvrages de vulgarisation scientifique, à cause, bien sûr, de la demande des clients lecteurs. Dans les bibliothèques publiques — qui auraient, à ce qu'on sache, une vocation pédagogique —, les livres sur l'ésotérisme, l'astrologie et le fourre-tout qu'on appelle nouvel âge dominent les ouvrages à caractère scientifique. Doit-on s'en étonner?
Le rejet de la religion traditionnelle qui a entraîné l'abandon des références spirituelles a ouvert tout grand les portes à des croyances diverses, plus ou moins aberrantes. Ajoutons à cela la philosophie du vécu qui a dominé la pédagogie scolaire durant quelques décennies et qui pourrait se résumer par l'affirmation suivante: «Je ne suis jamais allé en Turquie, donc la Turquie n'existe pas», et on se retrouve avec une partie importante de la population qui croit à des forces extraterrestres et à l'énergie de garnottes payées la peau des fesses, qui vouent un culte absolu aux aliments naturels en oubliant que des champignons, aussi naturels soient-ils, peuvent nous tuer dans l'heure qui suit leur consommation et que les médecins n'en savent pas plus que les «doux médecins» qui massent, engourdissent et intoxiquent l'esprit et le corps à des prix non soldés comparativement au taux de l'acte médical.
L'adhésion aux pseudo-sciences met en échec la connaissance elle-même. Ceux qui savent (un peu ou beaucoup) sont dans le meilleur des cas écoutés distraitement et, dans le pire, suspectés. Plusieurs confondent l'astrologue et l'astronome, le chimiste et l'alchimiste, le physicien et l'autodidacte de la théorie du trou noir. Nous vivons entourés de gens qui ont foi dans les ondes, les vibrations, les voix intérieures et les esprits bienfaisants ou malfaisants.
Comme nous n'en sommes pas à un paradoxe près et puisqu'on découvre, si on en doutait encore, que la technologie n'est que de la quincaillerie, ces mêmes gens utilisent Internet pour s'enfoncer davantage dans l'irrationnel ou pour diffuser leurs pseudo-sciences à tous les naïfs, les inquiets et les angoissés de la planète à la recherche de réponses simples et définitives à des questions sans réponse ou à choix multiple.
Changer devient progresser
La pensée magique évacue aussi l'expérience comme critère de compétence. Dans ce contexte, changer devient progresser. Transposée dans le domaine politique, cette façon d'appréhender la vie n'est pas sans conséquences. La pensée magique entraîne aussi un fatalisme social puisqu'elle soumet les êtres à des forces occultes et, en ce sens, elle représente une régression indiscutable de l'évolution humaine, ou plutôt humaniste, devrait-on préciser.
La rationalité nous a permis de nous soustraire à la loi du Talion, d'instaurer un système de droit basé sur l'égalité des personnes, de nous éloigner de tous ces intégrismes dont nous subissons hélas les tristes conséquences, d'améliorer les conditions de vie, bref, d'élever l'être humain au-dessus des multiples tyrannies qui le menacent. Si la science, ultime expression de l'intelligence humaine, n'est pas le bien, elle permet néanmoins d'y accéder alors que la pseudo-science mène facilement à l'obscurantisme, l'exploitation et l'aliénation.
L'engouement pour les pseudo-sciences exprime évidemment une angoisse que l'accès à la connaissance n'arrive pas à apaiser. Il indique aussi que très nombreux sont ceux qui n'acceptent pas les limites de la science, lesquelles ne sont que les limites de la connaissance humaine. La maladie, le malheur, la souffrance et la mort ne sont plus vécus comme des fatalités mais comme des erreurs de fonctionnement ou, pire, des punitions, des injustices que l'on devrait nous épargner. En se réfugiant dans le monde magique de l'irrationnel, on cherche avant tout à se soustraire aux risques inhérents que constitue le savoir scientifique, c'est-à-dire le doute perpétuel et l'obligation de remettre en cause ses croyances, ses idées et ses espoirs. Or le vrai progrès humain prend sa source dans cette pratique de la rationalité.
***
Merci aux lecteurs qui m'ont rappelé mon erreur d'avoir confondu le texte d'Aragon et celui de Raymond Lévesque dans la précédente chronique. La mémoire sélective m'a joué un tour, je suppose.
denbombardier@earthlink.net
Dans les dîners autour d'une table, la discussion est vive, serrée et intellectuellement articulée jusqu'au moment où l'un des participants introduit un argument ésotérique du genre: «Le karma de Saddam Hussein lui dicte sa conduite. Quant à Bush, un drainage lymphatique calmerait ses ardeurs guerrières.» Caricature, direz-vous? Si peu.
Un chercheur à la fois scientifique et original de l'Université de Montréal, Serge Larivée, dont on connaissait déjà les travaux sur le plagiat dans le monde universitaire, vient de publier une étude qui montre que les livres de pseudo-sciences occupent sept fois plus d'espace sur les rayons des librairies que les ouvrages de vulgarisation scientifique, à cause, bien sûr, de la demande des clients lecteurs. Dans les bibliothèques publiques — qui auraient, à ce qu'on sache, une vocation pédagogique —, les livres sur l'ésotérisme, l'astrologie et le fourre-tout qu'on appelle nouvel âge dominent les ouvrages à caractère scientifique. Doit-on s'en étonner?
Le rejet de la religion traditionnelle qui a entraîné l'abandon des références spirituelles a ouvert tout grand les portes à des croyances diverses, plus ou moins aberrantes. Ajoutons à cela la philosophie du vécu qui a dominé la pédagogie scolaire durant quelques décennies et qui pourrait se résumer par l'affirmation suivante: «Je ne suis jamais allé en Turquie, donc la Turquie n'existe pas», et on se retrouve avec une partie importante de la population qui croit à des forces extraterrestres et à l'énergie de garnottes payées la peau des fesses, qui vouent un culte absolu aux aliments naturels en oubliant que des champignons, aussi naturels soient-ils, peuvent nous tuer dans l'heure qui suit leur consommation et que les médecins n'en savent pas plus que les «doux médecins» qui massent, engourdissent et intoxiquent l'esprit et le corps à des prix non soldés comparativement au taux de l'acte médical.
L'adhésion aux pseudo-sciences met en échec la connaissance elle-même. Ceux qui savent (un peu ou beaucoup) sont dans le meilleur des cas écoutés distraitement et, dans le pire, suspectés. Plusieurs confondent l'astrologue et l'astronome, le chimiste et l'alchimiste, le physicien et l'autodidacte de la théorie du trou noir. Nous vivons entourés de gens qui ont foi dans les ondes, les vibrations, les voix intérieures et les esprits bienfaisants ou malfaisants.
Comme nous n'en sommes pas à un paradoxe près et puisqu'on découvre, si on en doutait encore, que la technologie n'est que de la quincaillerie, ces mêmes gens utilisent Internet pour s'enfoncer davantage dans l'irrationnel ou pour diffuser leurs pseudo-sciences à tous les naïfs, les inquiets et les angoissés de la planète à la recherche de réponses simples et définitives à des questions sans réponse ou à choix multiple.
Changer devient progresser
La pensée magique évacue aussi l'expérience comme critère de compétence. Dans ce contexte, changer devient progresser. Transposée dans le domaine politique, cette façon d'appréhender la vie n'est pas sans conséquences. La pensée magique entraîne aussi un fatalisme social puisqu'elle soumet les êtres à des forces occultes et, en ce sens, elle représente une régression indiscutable de l'évolution humaine, ou plutôt humaniste, devrait-on préciser.
La rationalité nous a permis de nous soustraire à la loi du Talion, d'instaurer un système de droit basé sur l'égalité des personnes, de nous éloigner de tous ces intégrismes dont nous subissons hélas les tristes conséquences, d'améliorer les conditions de vie, bref, d'élever l'être humain au-dessus des multiples tyrannies qui le menacent. Si la science, ultime expression de l'intelligence humaine, n'est pas le bien, elle permet néanmoins d'y accéder alors que la pseudo-science mène facilement à l'obscurantisme, l'exploitation et l'aliénation.
L'engouement pour les pseudo-sciences exprime évidemment une angoisse que l'accès à la connaissance n'arrive pas à apaiser. Il indique aussi que très nombreux sont ceux qui n'acceptent pas les limites de la science, lesquelles ne sont que les limites de la connaissance humaine. La maladie, le malheur, la souffrance et la mort ne sont plus vécus comme des fatalités mais comme des erreurs de fonctionnement ou, pire, des punitions, des injustices que l'on devrait nous épargner. En se réfugiant dans le monde magique de l'irrationnel, on cherche avant tout à se soustraire aux risques inhérents que constitue le savoir scientifique, c'est-à-dire le doute perpétuel et l'obligation de remettre en cause ses croyances, ses idées et ses espoirs. Or le vrai progrès humain prend sa source dans cette pratique de la rationalité.
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Merci aux lecteurs qui m'ont rappelé mon erreur d'avoir confondu le texte d'Aragon et celui de Raymond Lévesque dans la précédente chronique. La mémoire sélective m'a joué un tour, je suppose.
denbombardier@earthlink.net
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