Le métro sous l'oeil des terroristes
88 millions pour la sécurité des transports au pays
Brian Myles
, Alec Castonguay
24 novembre 2005
Le hasard fait drôlement les choses: le jour même où le ministre des Transports, Jean Lapierre, annonçait l'injection de 88 millions de dollars dans la sécurité des transports en commun, le quotidien espagnol El País causait une petite commotion en rapportant qu'un des suspects des attentats meurtriers de Madrid était en possession de plans du métro de Montréal.
L'information a été corroborée par le ministre Lapierre et par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), mise au courant de l'affaire par les autorités espagnoles au printemps dernier. La police fédérale a cependant conclu à l'absence d'une menace réelle et imminente. «Les gens sont en sécurité dans le métro de Montréal. Il n'y a aucune raison de croire qu'il existe une menace», a déclaré hier Tom O'Neill, inspecteur de la GRC à la section des enquêtes sur la sécurité nationale.
Des plans et des renseignements sur le métro (capacité, disposition des sièges, mécanisme de fermeture des portes) ont été retrouvés dans l'ordinateur d'un des suspects des attentats de Madrid, Abdelak Chergui. Cet étudiant en informatique d'origine marocaine était soupçonné d'avoir fourni une assistance logistique et financière aux kamikazes qui se sont transformés en bombes humaines dans le train de banlieue de la capitale espagnole le 11 mars 2004, faisant 1900 blessés et entraînant 191 personnes avec eux dans la mort.
Chergui a été interpellé, interrogé et relâché en mai dernier, faute de preuves suffisantes pour le mettre en accusation. Outre des cartes du métro de Montréal, les enquêteurs espagnols ont aussi trouvé en sa possession un plan du réseau de Londres, où les terroristes islamistes ont frappé le 7 juillet dernier (52 morts et 700 blessés).
La GRC n'a pas informé le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) de cette menace, jugée très faible. En effet, les documents retrouvés dans l'ordinateur de Chergui sont librement accessibles sur Internet. En outre, aucun des suspects reliés aux attentats de Madrid n'a mis le pied en sol canadien.
Le SPVM a appris l'existence de cette affaire mardi après que les révélations d'El País eurent traversé l'Atlantique. «Je n'irais pas devant vous parler de ça s'il y avait la moindre menace, a dit le porte-parole du SPVM, Paul Chablo. La menace n'existe pas. Cette information a été validée.»
La haine du Canada
Le gouvernement fédéral a mis à la disposition des six grandes villes du pays un fonds de 80 millions de dollars pour améliorer les équipements de sécurité dans les réseaux d'autobus, de métro et de trains de banlieue, en plus de huit millions pour des exercices de simulation d'attentats. Le fédéral paiera jusqu'à 75 % de la facture de ces divers projets grâce à ce fonds inédit. Le ministère des Transports s'est en outre attribué 19 millions pour accroître sa propre expertise.
Comme Jean Lapierre l'a évoqué hier, l'époque où les Canadiens pouvaient être accueillis à bras ouverts partout dans le monde avec une simple feuille d'érable sur leur sac à dos est révolue. «La vérité, c'est qu'au Canada, on n'a pas de culture de la sécurité. On ne se sent pas menacé», a-t-il dit.
Avec sa participation à la guerre contre le terrorisme en Afghanistan, le Canada a pourtant acquis le statut de cible légitime aux yeux d'Oussama ben Laden et de sa nébuleuse terroriste, al-Qaïda. «Nous savons que nous sommes sur la liste des terroristes, et c'est exactement pourquoi nous faisons ce type d'annonce, même si c'est un hasard», a affirmé M. Lapierre.
Le programme «Voyagez en sécurité» s'adresse uniquement aux villes de Montréal, Vancouver, Calgary, Edmonton, Toronto et Ottawa. Il entrera en vigueur le 1er avril 2006 pour une durée de trois ans. Chaque ville devra soumettre des projets pour avoir accès aux fonds.
La Société de transport de Montréal (STM) compte utiliser cet argent pour poursuivre la mise à niveau de ses infrastructures de sécurité, notamment en installant des caméras de surveillance dans les autobus. Depuis deux ans, la STM a investi plus de 100 millions de dollars dans les nouvelles technologies, (caméras, radiocommunications, détecteurs de mouvement et télésurveillance). À l'heure actuelle, 222 caméras sont en service aux endroits stratégiques du métro et 1200 autres seront installées au cours des prochains mois. La STM multiplie également les simulations d'attentats.
Selon Jean Lapierre, les prouesses technologiques ne remplacent pas l'oeil humain. «Il n'y a rien de mieux qu'un passager qui surveille ce qui se passe dans son environnement. Il n'y a rien de mieux que des gens qui surveillent aux alentours», a-t-il dit.
Malgré le fait que le gouvernement fédéral ait consacré près de neuf milliards de dollars à la sécurité au pays depuis les attentats du 11 septembre 2001, il est impossible de garantir une sécurité à 100 %, a plaidé le ministre Lapierre. «Il y a une nécessité d'être vigilant, mais il ne faut pas devenir paranoïaque non plus. Il faut trouver un équilibre. Au Canada, on vit dans un pays sécuritaire. Cependant, la menace terroriste est présente. Même les pays qui ont dépensé beaucoup plus que nous en sécurité n'ont pas été épargnés pour autant.»
La STM s'ajuste
À la STM, chaque attentat terroriste à l'étranger provoque un «ajustement des procédures» et une mise à niveau des mesures de sécurité. «On adapte nos pratiques, c'est sûr. On échange de l'information avec les autres sociétés de transport dans le monde pour être toujours prêt à réagir», a expliqué la porte-parole de la société de transport, Odile Paradis.
Une source au sein de la STM a souligné au Devoir que les informations en provenance de Madrid n'inquiétaient pas particulièrement la direction. Tout comme la police, la STM a appris mardi les derniers développements en Espagne. «S'il y avait eu le moindre risque, les autorités de Madrid nous auraient contactés directement pour nous tenir au courant. Ce que le gars avait en sa possession, que ce soit le plan du métro ou la disposition des sièges, ça n'a rien de stratégique. Tout ça, c'est sur Internet et facilement accessible», a dit la source sous le couvert de l'anonymat.
Le risque n'en demeure pas moins réel, a confirmé cette source. «Il y a un danger, comme [c'est le cas de] tous les grands métros du monde. Il faut être prêt, parce qu'avec 750 000 déplacements par jour, c'est une cible de choix. On n'est plus à l'abri comme on l'était il y a quelques années, même si le métro de Montréal n'est pas un symbole aussi fort que celui de Washington ou de Londres.»
La SQ, la GRC et le SPVM poursuivent leur enquête avec la collaboration de Madrid. Ils cherchent à savoir si Chergui et ses présumés complices entretenaient d'autre relations avec des résidants au Canada.
Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) considère que le Groupe islamique combattant du Maroc (GICM), le commanditaire des attentats de Madrid, compte sur des sympathisants au Canada, notamment en la personne d'Adil Charkaoui. Ce ressortissant marocain tente d'éviter l'expulsion depuis plusieurs années. Le SCRS lui reproche d'avoir fourni 2000 $ et un ordinateur portable à des membres du GICM, allégations fermement démenties par le principal intéressé.
Le SCRS estime en outre que le Hezbollah, le Hamas, le Djihad égyptien et plusieurs groupes extrémistes sunnites sont actifs au Canada pour offrir l'asile à des combattants, recueillir des fonds et faciliter l'achat d'armes et le passage aux États-Unis.
Même lorsque la menace n'est pas imminente, comme c'est le cas aujourd'hui avec le métro, la police doit enquêter, a résumé Marcel Savard, chef du service de la lutte contre le terrorisme à la SQ. «Il n'y a pas une société à travers le monde qui peut prétendre être à l'abri ou ne pas avoir des activités de soutien du terrorisme sur son territoire. Et le Québec n'en fait pas abstraction. On prend ça au sérieux et on ne se met certainement pas la tête dans le sable.»
Avec la Presse canadienne et l'Agence France-Presse
L'information a été corroborée par le ministre Lapierre et par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), mise au courant de l'affaire par les autorités espagnoles au printemps dernier. La police fédérale a cependant conclu à l'absence d'une menace réelle et imminente. «Les gens sont en sécurité dans le métro de Montréal. Il n'y a aucune raison de croire qu'il existe une menace», a déclaré hier Tom O'Neill, inspecteur de la GRC à la section des enquêtes sur la sécurité nationale.
Des plans et des renseignements sur le métro (capacité, disposition des sièges, mécanisme de fermeture des portes) ont été retrouvés dans l'ordinateur d'un des suspects des attentats de Madrid, Abdelak Chergui. Cet étudiant en informatique d'origine marocaine était soupçonné d'avoir fourni une assistance logistique et financière aux kamikazes qui se sont transformés en bombes humaines dans le train de banlieue de la capitale espagnole le 11 mars 2004, faisant 1900 blessés et entraînant 191 personnes avec eux dans la mort.
Chergui a été interpellé, interrogé et relâché en mai dernier, faute de preuves suffisantes pour le mettre en accusation. Outre des cartes du métro de Montréal, les enquêteurs espagnols ont aussi trouvé en sa possession un plan du réseau de Londres, où les terroristes islamistes ont frappé le 7 juillet dernier (52 morts et 700 blessés).
La GRC n'a pas informé le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) de cette menace, jugée très faible. En effet, les documents retrouvés dans l'ordinateur de Chergui sont librement accessibles sur Internet. En outre, aucun des suspects reliés aux attentats de Madrid n'a mis le pied en sol canadien.
Le SPVM a appris l'existence de cette affaire mardi après que les révélations d'El País eurent traversé l'Atlantique. «Je n'irais pas devant vous parler de ça s'il y avait la moindre menace, a dit le porte-parole du SPVM, Paul Chablo. La menace n'existe pas. Cette information a été validée.»
La haine du Canada
Le gouvernement fédéral a mis à la disposition des six grandes villes du pays un fonds de 80 millions de dollars pour améliorer les équipements de sécurité dans les réseaux d'autobus, de métro et de trains de banlieue, en plus de huit millions pour des exercices de simulation d'attentats. Le fédéral paiera jusqu'à 75 % de la facture de ces divers projets grâce à ce fonds inédit. Le ministère des Transports s'est en outre attribué 19 millions pour accroître sa propre expertise.
Comme Jean Lapierre l'a évoqué hier, l'époque où les Canadiens pouvaient être accueillis à bras ouverts partout dans le monde avec une simple feuille d'érable sur leur sac à dos est révolue. «La vérité, c'est qu'au Canada, on n'a pas de culture de la sécurité. On ne se sent pas menacé», a-t-il dit.
Avec sa participation à la guerre contre le terrorisme en Afghanistan, le Canada a pourtant acquis le statut de cible légitime aux yeux d'Oussama ben Laden et de sa nébuleuse terroriste, al-Qaïda. «Nous savons que nous sommes sur la liste des terroristes, et c'est exactement pourquoi nous faisons ce type d'annonce, même si c'est un hasard», a affirmé M. Lapierre.
Le programme «Voyagez en sécurité» s'adresse uniquement aux villes de Montréal, Vancouver, Calgary, Edmonton, Toronto et Ottawa. Il entrera en vigueur le 1er avril 2006 pour une durée de trois ans. Chaque ville devra soumettre des projets pour avoir accès aux fonds.
La Société de transport de Montréal (STM) compte utiliser cet argent pour poursuivre la mise à niveau de ses infrastructures de sécurité, notamment en installant des caméras de surveillance dans les autobus. Depuis deux ans, la STM a investi plus de 100 millions de dollars dans les nouvelles technologies, (caméras, radiocommunications, détecteurs de mouvement et télésurveillance). À l'heure actuelle, 222 caméras sont en service aux endroits stratégiques du métro et 1200 autres seront installées au cours des prochains mois. La STM multiplie également les simulations d'attentats.
Selon Jean Lapierre, les prouesses technologiques ne remplacent pas l'oeil humain. «Il n'y a rien de mieux qu'un passager qui surveille ce qui se passe dans son environnement. Il n'y a rien de mieux que des gens qui surveillent aux alentours», a-t-il dit.
Malgré le fait que le gouvernement fédéral ait consacré près de neuf milliards de dollars à la sécurité au pays depuis les attentats du 11 septembre 2001, il est impossible de garantir une sécurité à 100 %, a plaidé le ministre Lapierre. «Il y a une nécessité d'être vigilant, mais il ne faut pas devenir paranoïaque non plus. Il faut trouver un équilibre. Au Canada, on vit dans un pays sécuritaire. Cependant, la menace terroriste est présente. Même les pays qui ont dépensé beaucoup plus que nous en sécurité n'ont pas été épargnés pour autant.»
La STM s'ajuste
À la STM, chaque attentat terroriste à l'étranger provoque un «ajustement des procédures» et une mise à niveau des mesures de sécurité. «On adapte nos pratiques, c'est sûr. On échange de l'information avec les autres sociétés de transport dans le monde pour être toujours prêt à réagir», a expliqué la porte-parole de la société de transport, Odile Paradis.
Une source au sein de la STM a souligné au Devoir que les informations en provenance de Madrid n'inquiétaient pas particulièrement la direction. Tout comme la police, la STM a appris mardi les derniers développements en Espagne. «S'il y avait eu le moindre risque, les autorités de Madrid nous auraient contactés directement pour nous tenir au courant. Ce que le gars avait en sa possession, que ce soit le plan du métro ou la disposition des sièges, ça n'a rien de stratégique. Tout ça, c'est sur Internet et facilement accessible», a dit la source sous le couvert de l'anonymat.
Le risque n'en demeure pas moins réel, a confirmé cette source. «Il y a un danger, comme [c'est le cas de] tous les grands métros du monde. Il faut être prêt, parce qu'avec 750 000 déplacements par jour, c'est une cible de choix. On n'est plus à l'abri comme on l'était il y a quelques années, même si le métro de Montréal n'est pas un symbole aussi fort que celui de Washington ou de Londres.»
La SQ, la GRC et le SPVM poursuivent leur enquête avec la collaboration de Madrid. Ils cherchent à savoir si Chergui et ses présumés complices entretenaient d'autre relations avec des résidants au Canada.
Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) considère que le Groupe islamique combattant du Maroc (GICM), le commanditaire des attentats de Madrid, compte sur des sympathisants au Canada, notamment en la personne d'Adil Charkaoui. Ce ressortissant marocain tente d'éviter l'expulsion depuis plusieurs années. Le SCRS lui reproche d'avoir fourni 2000 $ et un ordinateur portable à des membres du GICM, allégations fermement démenties par le principal intéressé.
Le SCRS estime en outre que le Hezbollah, le Hamas, le Djihad égyptien et plusieurs groupes extrémistes sunnites sont actifs au Canada pour offrir l'asile à des combattants, recueillir des fonds et faciliter l'achat d'armes et le passage aux États-Unis.
Même lorsque la menace n'est pas imminente, comme c'est le cas aujourd'hui avec le métro, la police doit enquêter, a résumé Marcel Savard, chef du service de la lutte contre le terrorisme à la SQ. «Il n'y a pas une société à travers le monde qui peut prétendre être à l'abri ou ne pas avoir des activités de soutien du terrorisme sur son territoire. Et le Québec n'en fait pas abstraction. On prend ça au sérieux et on ne se met certainement pas la tête dans le sable.»
Avec la Presse canadienne et l'Agence France-Presse
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