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Les sans-papiers de l'éducation: des faits à rétablir

Marc Turgeon - Doyen de la faculté des sciences de l'éducation de l'Université du Québec à Montréal  9 novembre 2005 
Les propos rapportés par le journaliste Antoine Robitaille dans l'article «Les sans-papiers de l'éducation méritent d'enseigner» (Le Devoir, le 25 octobre 2005) soulèvent plusieurs questions et appellent quelques commentaires, ne serait-ce que pour rétablir quelques faits.

Docteur ou enseignant?

Jacques Dufresne pense que le Québec était sur le point de voir ses classes inondées de maîtres et de docteurs et que la réforme de la formation des enseignants a tout saboté en éliminant le certificat d'un an (30 crédits). J'y étais à l'époque des certificats et il n'y avait pas beaucoup de docteurs ni de maîtres qui se pressaient aux portes mais plutôt de nombreux bacheliers admis sans sélection véritable au certificat, qui s'y inscrivaient souvent «au cas où» et sans être convaincus que l'enseignement était pour eux. Le stage, minimal, était peu supervisé. Le lien entre les savoirs acquis et les exigences de l'enseignement était insuffisamment approfondi. La probation menant au brevet était mal encadrée.

S'il s'est trouvé des gens pour trouver que l'enseignement de l'histoire, de la langue, des mathématiques et des sciences se portait mal, c'était avant la réforme de la formation des enseignants, il ne faudrait pas l'oublier. À moins que M. Dufresne n'ait eu en tête ce docteur dont je tairai le nom et qui, durant son stage, se promenait devant la classe les mains dans le dos en pérorant pendant que l'enseignante faisait les yeux ronds aux élèves pour éviter qu'ils ne lui fassent la fête? Il se trouvait bon. Il a sans doute écrit au ministre pour se plaindre du nivellement par le bas dans la formation des enseignants.

À moins qu'il ne s'agisse de cet autre docteur qui, se présentant devant une classe de secondaire enrichie regroupant de bons élèves, n'a eu rien de mieux à faire que de leur dire qu'ils étaient nuls parce qu'ils ne le suivaient pas? Au jeu des anecdotes, on veillera très tard, c'est certain.

Pour l'information de M. Dufresne, personne ne demande aux candidats de réussir un baccalauréat de quatre ans en pédagogie pour enseigner au secondaire: le programme typique prévoit au moins

50 % de formation disciplinaire (l'équivalent d'une majeure, comme c'était le cas il y a dix ans alors que le MEQ demandait un baccalauréat comprenant 60 crédits dans une matière enseignée), 30 % de formation pédagogique (un peu plus des 30 crédits d'un certificat) et 20 % de stages.

Dit autrement, alors que le certificat complétait une formation «3 + 1» peu intégrée et sans insertion à la profession, les nouveaux programmes implantés à partir de 1994 sont de quatre ans et favorisent l'intégration des composantes de la formation, comme cela se fait en génie.

Décorateur ou professionnel?

Gilles Gagné, lui, trouve qu'on n'a pas besoin de savoir décorer une classe et peindre des lettres au pochoir si l'objectif est de se promener les mains dans le dos devant les élèves tout en commentant doctement L'Être et le Néant, de préférence dans une classe de français de secondaire 1 comptant 40 % d'élèves venant de quitter le programme d'immersion en français pour être intégrés au régulier. Il a tout à fait raison. Il faudrait toutefois qu'il comprenne qu'il n'y a plus d'écoles normales au Québec depuis plus de 35 ans et que les universités ont remplacé les «écoles de formation».

Quant à Normand Baillargeon, on ne peut que se rallier à ses propositions: une forte connaissance de la discipline, une vaste culture de l'éducation, une vaste culture générale et une formation pédagogique. Le problème — et la réforme se voulait une réponse à celui-ci —, c'est le dosage.

Demandera-t-on un premier baccalauréat en littérature et un deuxième en linguistique à un enseignant en français ou tentera-t-on d'intégrer les deux disciplines et leur didactique dans un programme préparant à la profession? Comment attestera-t-on de la culture générale d'un candidat qui a suivi en toute bonne foi une formation spécialisée en chimie dans l'optique de devenir un chimiste travaillant en laboratoire de chimie pour une compagnie de produits chimiques?

Et la formation pédagogique? Quel est le minimum initial qui permet à un futur enseignant de connaître le milieu scolaire et ses obligations professionnelles, l'évaluation des apprentissages, l'enseignement à des élèves présentant des retards ou ayant d'autres manières d'apprendre, les réalités interculturelles de l'école, la connaissance des programmes et leur actualisation dans un enseignement planifié?

Et la probation? Du temps des certificats, le diplômé recevait du MEQ un permis et était en probation pendant l'équivalent de deux années à temps plein au cours des cinq premières années d'emploi avant de recevoir un brevet. Il reçoit maintenant son brevet au terme de son baccalauréat, et il s'en trouverait plusieurs pour trouver les universités irresponsables de recommander l'attribution d'un brevet à une personne n'ayant pas subi l'épreuve de la réalité, ce qu'on fait en exigeant l'équivalent de 700 heures de stages pendant la formation.

Quels ajustements apporter?

La pénurie dont on parle actuellement concerne principalement l'enseignement de l'anglais, des arts et de l'éducation physique au primaire. La solution à cela n'est pas et n'a jamais été du côté des docteurs! Pour ce qui est du secondaire, l'augmentation du temps d'enseignement en français et en histoire (cette maudite réforme qui nous éloigne de l'essentiel!) entraîne une période d'ajustement mais pas une pénurie au sens strict.

Cela étant, a-t-on un problème de recrutement pour l'enseignement des sciences et des mathématiques? Oui, et on se calme. L'opinion selon laquelle c'est la preuve qu'on s'est trompé en imposant une formation de quatre ans n'a pas plus de valeur que celle qui dirait que le certificat était un choix facile pour les titulaires de baccalauréat les moins forts ne pouvant obtenir des bourses d'excellence dans leur discipline. Au royaume de l'opinion, les clichés les plus niais ont la vie belle, comme M. Gagné nous en donne une démonstration qui force l'admiration.

Les universités sortent à peine de deux périodes intensives de révision et d'implantation de programmes à la suite des demandes du ministre. Le temps est venu — et personne n'est contre, pas même dans les facultés d'éducation! — d'examiner la façon de diversifier les voies d'accès au brevet, en particulier dans ces deux domaines. Un an pour un titulaire de grade universitaire? Seulement si ces messieurs peuvent convaincre les syndicats de faire de la formation continue une condition de maintien du droit de pratique. Deux ans avec des modalités d'internat? On se rapprocherait du modèle français tout en s'assurant d'une période minimale pour l'intégration des connaissances aux exigences de la profession, l'acquisition des connaissances psychopédagogiques et un encadrement essentiel de l'insertion dans la profession.

Il faudra toutefois y aller prudemment. L'enseignement des sciences intègre maintenant des éléments de technologie et d'application, notamment pour que cet enseignement, comme le réclame le Conseil de la science et de la technologie, reflète les véritables conditions de l'activité scientifique et intéresse davantage de jeunes.

En histoire, il faut intégrer l'éducation à la citoyenneté. Les programmes disciplinaires préparent-ils à ces exigences? Il faudra y voir, sous peine de retrouver dans nos journaux des témoignages de gens trouvant qu'une salle de classe, ce n'est peut-être pas le bon endroit pour un spécialiste qui n'a pas eu l'occasion de comprendre qu'il y a une différence entre les habiletés requises pour rédiger un travail de session sur les liens entre Jean-Paul Sartre et Martin Heidegger à la bibliothèque de l'Université Laval et celles qui permettent d'amener une bande d'ados à s'approprier les enjeux éthiques et citoyens de la mondialisation.
 
 
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