L'entrevue - Les deux solitudes d'Olivier Todd
Français ou Anglais, il a mis une vie à le savoir. Il est avant tout observateur du monde comme il va. Pas celui de l'information à toute vitesse, à tout instant, à coups de scoops. Car Olivier Todd est au journalisme ce que le slow-food est à la macdonaldisation de la planète.
Paris — En bon Britannique, Olivier Todd prend souvent le thé. Avec le général qui voulait sa peau pendant la guerre d'Algérie, avec le communiste qu'il a vertement insulté dans la rue, et même avec John Saul, l'époux de l'ex-gouverneure générale du Canada Adrienne Clarkson. Il aime se donner le temps de la réflexion, loin de la dictature du rythme du monde.
Alors quand il parle de son livre de souvenirs, c'est dans l'intimité de son salon, du côté de Saint-Germain-des-Prés. Mais ce n'est pas une entrevue, c'est une conversation. Répondre aux questions, il le fait parfois. Dire ce qu'il pense avec humour, franchise et émotion, il le fait toujours, comme d'ailleurs dans son nouveau livre qui vient d'arriver au Québec.
Olivier Todd a écrit plusieurs centaines d'articles. Reporter ayant voyagé partout dans le monde, il a été compagnon du Nouvel Observateur naissant, de L'Express, de la BBC et de la télévision française. On se souvient aussi des biographies à succès: Malraux, Camus, Brel. Il a séduit ceux qu'il a rencontrés, les femmes étant nombreuses au palmarès.
Et même Sartre, qui l'a pris sous son aile: «J'étais fasciné par lui, il a eu la gentillesse d'être aimable avec moi. Il a commencé par faire publier mes bouquins et puis il m'a vu régulièrement, même lorsqu'il désapprouvait mes opinions politiques. Il a joué un rôle presque fantasmatique.»
Aujourd'hui est arrivé le temps des souvenirs, «pas des mémoires, parce que je n'ai pas le statut d'un homme qui écrit des mémoires; ce sont des choses importantes de ma vie, à mes yeux». Les choses de sa vie, c'est aussi un peu le roman des années d'après-guerre jusqu'au monde d'aujourd'hui.
Anglais, Français?
L'homme a maintenant 76 ans. Anglais ou Français, son coeur balançait. Carte d'identités (Plon), c'est le titre de son livre, comme le papier officiel qu'il n'a obtenu du gouvernement français qu'en 2002, mais aussi comme des empreintes au fil des ans, qu'il nous livre finalement.
L'ouvrage a bien failli s'appeler Home parce que Olivier Todd avait enfin l'impression d'être chez lui; il y a posé des bribes d'une vie romanesque et a trouvé «ce gribouillage thérapeutique». Autre titre envisagé: The Pain And The Pleasures Of Being French. Encore cette valse-hésitation: Français ou Anglais, telle est la question, aurait-il pu dire pour paraphraser. Le père s'évapore à la naissance d'Olivier: «J'ai passé ma vie à chercher un père.» Ainsi, il reste seul avec sa mère à Paris.
La vie les menait donc tout naturellement rejoindre outre-Manche cette grand-mère lesbienne et extravagante. Mais voilà, «les choses se décident par accident; si je n'avais pas raté le bateau pour l'Angleterre avec ma mère en 1940, je serais anglais maintenant, c'est sûr! confie-t-il. Très tôt, j'ai senti qu'on se définissait par la langue, c'est pour cela que je me suis embrouillé. Je ne savais pas si j'étais français ou anglais, j'ai été élevé de manière bilingue à Cambridge et à la Sorbonne.»
Il est finalement devenu français, bel et bien français. D'abord enseignant, il s'ennuie et rêve d'écriture. Mais quand on a épousé la fille de l'écrivain Paul Nizan et que le fantôme de sa plume est partout, on ne peut même pas espérer trouver une place dans la bibliothèque familiale. Alors, pourquoi pas le journalisme?
«J'avais toujours voulu être journaliste, mais je n'osais pas le dire.» Bilingue, il n'a aucun mal à trouver sa place à L'Observateur, puis en parallèle à la BBC. Pendant près de vingt ans, il s'enivre de journalisme, «cette maladie délicieuse et dangereuse», et écrit partout où le monde gronde, du Moyen-Orient au Nigeria, mais surtout au Vietnam. Alors jeune reporter, il garde un souvenir intact de ce qui s'est joué là. «J'ai mis huit ans à comprendre ce qui se passait au Vietnam; c'est quand même un peu longuet», se souvient-il, amusé.
Lorsque Olivier Todd parle avec chaleur de ce métier qu'il a beaucoup aimé, on sait aussi qu'il s'agit d'une autre époque. Celle où on prenait le temps de comprendre, d'analyser et ensuite d'expliquer. Et même, pourquoi pas, de filer au cinéma entre deux papiers, histoire de s'aérer l'esprit! Tout était possible, même une escapade sans raison au Canada.
Le Canada attire et agace
L'envie de découvrir les fjords canadiens et Vancouver l'incite à proposer au Nouvel Obs un papier sur un congrès sans grand intérêt qui se tient là-bas. Et le voilà parti à la découverte d'un pays qui «m'a à la fois beaucoup attiré et beaucoup agacé, car je ne suis pas du tout indépendantiste, je n'aime pas les micro-nationalismes», dit-il en sachant qu'il fera grincer des dents.
Et lui, le Français un peu Anglais, ou l'Anglais un peu Français, est séduit par «cette idée d'une nation qui aurait été bilingue complètement, ce qu'elle n'est pas, évidemment». Trudeau le fascinait: «Je l'ai "couvert" pendant une campagne électorale, après avoir vu Gerald Ford. Quel contraste entre une intelligence vive et un demeuré.»
Curieux de tout, il parle du Canada et du Québec en connaisseur. Ami de l'artiste Marcelle Ferron, se moquant des cartes de Noël d'Adrienne Clarkson («Ils sont toujours avec des Inuits, devant un igloo, comme si c'était la seule chose que fait la gouverneure générale»), il attend aussi, amusé, que son amie Denise Bombardier honore son invitation à prendre le thé.
Et comme il a beaucoup batifolé, selon ses propres mots, il a même été séduit par «une pasionaria de l'indépendance québécoise». Malgré sa vive intelligence, celle-ci n'a toutefois pas réussi à le convertir à la cause. Le nom de cette femme n'apparaît pas dans le livre, mais sa silhouette se devine aisément...
L'aventure journalistique aura duré une vingtaine d'années, alors qu'on ne lui prédisait aucun avenir. Sartre l'avait bien prévenu: «Faites du journalisme, comme ça, vous n'écrirez plus.» Todd se souvient de ce conseil acide et sarcastique et imite le philosophe aux manches de chemise trop longues. «Il avait à la fois raison et tort, il aurait peut-être dû dire: "Faites du journalisme, mais n'oubliez pas d'écrire au passage".»
Il n'a pas oublié et décide, à partir de ce moment-là, de poursuivre dans l'écriture romanesque nourrie de ses expériences de journaliste. «Je n'aurais jamais écrit Les Canards de Ca Mao si je n'étais pas allé au Vietnam.» Mais il visite surtout l'univers et la vie des grands: Brel, Camus, Malraux.
Jusqu'à 100 ans
Comme il le dit lui-même, «une biographie, c'est un long article», alors, seul, loin de la chaleur et du brouhaha des salles de rédaction, il s'attelle à la recherche et à l'écriture de monumentales biographies qui feront sa réputation. Les méthodes sont sensiblement les mêmes, enquête et rédaction, mais «c'est un travail de très longue haleine; j'ai vraiment l'impression d'avoir couché avec Malraux et Camus parce que, la nuit, ça me travaillait», confie-t-il.
Ce monde lui ressemble plus, il trouve tranquillement sa place dans l'univers des mots. Être peu à peu adopté par la famille des lettres n'est pas pour lui déplaire: «Le monde des écrivains est plus sympathique que le monde des politiques.» Il traque alors la vérité des grands hommes, écrit leur vie et lève une partie du voile. Il déteste cette expression de Malraux, «la vérité d'un homme». Parce que Malraux «bidonnait», qu'il avait un côté «phoney» et que ses Antimémoires peuvent être considérés comme une superbe fiction? Ou parce que lui-même cherchait sa part de vérité?
Certainement les deux, mais sa part de vérité, Olivier Todd l'a maintenant trouvée au fil de l'écriture de sa propre biographie. Celui qui a tant écrit la vie de ses contemporains s'est attelé à la sienne. «De l'écrire m'a fait beaucoup souffrir, de l'avoir terminée m'a soulagé.»
S'il est en paix avec lui-même et s'il s'est réconcilié avec sa double identité, le récit est loin d'être achevé. Et il a bien l'intention de nous «emmerder jusqu'à 100 ans», comme le lui dit son fils, l'essayiste Emmanuel Todd.
Collaboration spéciale
Paris — En bon Britannique, Olivier Todd prend souvent le thé. Avec le général qui voulait sa peau pendant la guerre d'Algérie, avec le communiste qu'il a vertement insulté dans la rue, et même avec John Saul, l'époux de l'ex-gouverneure générale du Canada Adrienne Clarkson. Il aime se donner le temps de la réflexion, loin de la dictature du rythme du monde.
Alors quand il parle de son livre de souvenirs, c'est dans l'intimité de son salon, du côté de Saint-Germain-des-Prés. Mais ce n'est pas une entrevue, c'est une conversation. Répondre aux questions, il le fait parfois. Dire ce qu'il pense avec humour, franchise et émotion, il le fait toujours, comme d'ailleurs dans son nouveau livre qui vient d'arriver au Québec.
Olivier Todd a écrit plusieurs centaines d'articles. Reporter ayant voyagé partout dans le monde, il a été compagnon du Nouvel Observateur naissant, de L'Express, de la BBC et de la télévision française. On se souvient aussi des biographies à succès: Malraux, Camus, Brel. Il a séduit ceux qu'il a rencontrés, les femmes étant nombreuses au palmarès.
Et même Sartre, qui l'a pris sous son aile: «J'étais fasciné par lui, il a eu la gentillesse d'être aimable avec moi. Il a commencé par faire publier mes bouquins et puis il m'a vu régulièrement, même lorsqu'il désapprouvait mes opinions politiques. Il a joué un rôle presque fantasmatique.»
Aujourd'hui est arrivé le temps des souvenirs, «pas des mémoires, parce que je n'ai pas le statut d'un homme qui écrit des mémoires; ce sont des choses importantes de ma vie, à mes yeux». Les choses de sa vie, c'est aussi un peu le roman des années d'après-guerre jusqu'au monde d'aujourd'hui.
Anglais, Français?
L'homme a maintenant 76 ans. Anglais ou Français, son coeur balançait. Carte d'identités (Plon), c'est le titre de son livre, comme le papier officiel qu'il n'a obtenu du gouvernement français qu'en 2002, mais aussi comme des empreintes au fil des ans, qu'il nous livre finalement.
L'ouvrage a bien failli s'appeler Home parce que Olivier Todd avait enfin l'impression d'être chez lui; il y a posé des bribes d'une vie romanesque et a trouvé «ce gribouillage thérapeutique». Autre titre envisagé: The Pain And The Pleasures Of Being French. Encore cette valse-hésitation: Français ou Anglais, telle est la question, aurait-il pu dire pour paraphraser. Le père s'évapore à la naissance d'Olivier: «J'ai passé ma vie à chercher un père.» Ainsi, il reste seul avec sa mère à Paris.
La vie les menait donc tout naturellement rejoindre outre-Manche cette grand-mère lesbienne et extravagante. Mais voilà, «les choses se décident par accident; si je n'avais pas raté le bateau pour l'Angleterre avec ma mère en 1940, je serais anglais maintenant, c'est sûr! confie-t-il. Très tôt, j'ai senti qu'on se définissait par la langue, c'est pour cela que je me suis embrouillé. Je ne savais pas si j'étais français ou anglais, j'ai été élevé de manière bilingue à Cambridge et à la Sorbonne.»
Il est finalement devenu français, bel et bien français. D'abord enseignant, il s'ennuie et rêve d'écriture. Mais quand on a épousé la fille de l'écrivain Paul Nizan et que le fantôme de sa plume est partout, on ne peut même pas espérer trouver une place dans la bibliothèque familiale. Alors, pourquoi pas le journalisme?
«J'avais toujours voulu être journaliste, mais je n'osais pas le dire.» Bilingue, il n'a aucun mal à trouver sa place à L'Observateur, puis en parallèle à la BBC. Pendant près de vingt ans, il s'enivre de journalisme, «cette maladie délicieuse et dangereuse», et écrit partout où le monde gronde, du Moyen-Orient au Nigeria, mais surtout au Vietnam. Alors jeune reporter, il garde un souvenir intact de ce qui s'est joué là. «J'ai mis huit ans à comprendre ce qui se passait au Vietnam; c'est quand même un peu longuet», se souvient-il, amusé.
Lorsque Olivier Todd parle avec chaleur de ce métier qu'il a beaucoup aimé, on sait aussi qu'il s'agit d'une autre époque. Celle où on prenait le temps de comprendre, d'analyser et ensuite d'expliquer. Et même, pourquoi pas, de filer au cinéma entre deux papiers, histoire de s'aérer l'esprit! Tout était possible, même une escapade sans raison au Canada.
Le Canada attire et agace
L'envie de découvrir les fjords canadiens et Vancouver l'incite à proposer au Nouvel Obs un papier sur un congrès sans grand intérêt qui se tient là-bas. Et le voilà parti à la découverte d'un pays qui «m'a à la fois beaucoup attiré et beaucoup agacé, car je ne suis pas du tout indépendantiste, je n'aime pas les micro-nationalismes», dit-il en sachant qu'il fera grincer des dents.
Et lui, le Français un peu Anglais, ou l'Anglais un peu Français, est séduit par «cette idée d'une nation qui aurait été bilingue complètement, ce qu'elle n'est pas, évidemment». Trudeau le fascinait: «Je l'ai "couvert" pendant une campagne électorale, après avoir vu Gerald Ford. Quel contraste entre une intelligence vive et un demeuré.»
Curieux de tout, il parle du Canada et du Québec en connaisseur. Ami de l'artiste Marcelle Ferron, se moquant des cartes de Noël d'Adrienne Clarkson («Ils sont toujours avec des Inuits, devant un igloo, comme si c'était la seule chose que fait la gouverneure générale»), il attend aussi, amusé, que son amie Denise Bombardier honore son invitation à prendre le thé.
Et comme il a beaucoup batifolé, selon ses propres mots, il a même été séduit par «une pasionaria de l'indépendance québécoise». Malgré sa vive intelligence, celle-ci n'a toutefois pas réussi à le convertir à la cause. Le nom de cette femme n'apparaît pas dans le livre, mais sa silhouette se devine aisément...
L'aventure journalistique aura duré une vingtaine d'années, alors qu'on ne lui prédisait aucun avenir. Sartre l'avait bien prévenu: «Faites du journalisme, comme ça, vous n'écrirez plus.» Todd se souvient de ce conseil acide et sarcastique et imite le philosophe aux manches de chemise trop longues. «Il avait à la fois raison et tort, il aurait peut-être dû dire: "Faites du journalisme, mais n'oubliez pas d'écrire au passage".»
Il n'a pas oublié et décide, à partir de ce moment-là, de poursuivre dans l'écriture romanesque nourrie de ses expériences de journaliste. «Je n'aurais jamais écrit Les Canards de Ca Mao si je n'étais pas allé au Vietnam.» Mais il visite surtout l'univers et la vie des grands: Brel, Camus, Malraux.
Jusqu'à 100 ans
Comme il le dit lui-même, «une biographie, c'est un long article», alors, seul, loin de la chaleur et du brouhaha des salles de rédaction, il s'attelle à la recherche et à l'écriture de monumentales biographies qui feront sa réputation. Les méthodes sont sensiblement les mêmes, enquête et rédaction, mais «c'est un travail de très longue haleine; j'ai vraiment l'impression d'avoir couché avec Malraux et Camus parce que, la nuit, ça me travaillait», confie-t-il.
Ce monde lui ressemble plus, il trouve tranquillement sa place dans l'univers des mots. Être peu à peu adopté par la famille des lettres n'est pas pour lui déplaire: «Le monde des écrivains est plus sympathique que le monde des politiques.» Il traque alors la vérité des grands hommes, écrit leur vie et lève une partie du voile. Il déteste cette expression de Malraux, «la vérité d'un homme». Parce que Malraux «bidonnait», qu'il avait un côté «phoney» et que ses Antimémoires peuvent être considérés comme une superbe fiction? Ou parce que lui-même cherchait sa part de vérité?
Certainement les deux, mais sa part de vérité, Olivier Todd l'a maintenant trouvée au fil de l'écriture de sa propre biographie. Celui qui a tant écrit la vie de ses contemporains s'est attelé à la sienne. «De l'écrire m'a fait beaucoup souffrir, de l'avoir terminée m'a soulagé.»
S'il est en paix avec lui-même et s'il s'est réconcilié avec sa double identité, le récit est loin d'être achevé. Et il a bien l'intention de nous «emmerder jusqu'à 100 ans», comme le lui dit son fils, l'essayiste Emmanuel Todd.
Collaboration spéciale
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