Libre opinion: Einstein et les sans-papiers
Isabelle Dufour - Titulaire d'une maîtrise en littérature française, enseignante de français au Collège de Lévis
7 novembre 2005
Je me suis trouvée fort aise de lire, sous la plume d'Antoine Robitaille, dans un article intitulé «Les sans-papiers de l'éducation méritent d'enseigner» (Le Devoir, 25 octobre 2005) que le sociologue Gilles Gagné et que le philosophe Jacques Dufresne souhaitent le rétablissement du certificat en enseignement au secondaire, certificat disparu depuis 1994. Je suis moi-même une sans-papiers, pour reprendre cette expression hyperbolique, étant titulaire d'une maîtrise en littérature française, sous tolérance d'engagement jusqu'à ce que j'obtienne un brevet en bonne et due forme, malgré le fait que j'ai enseigné la littérature cinq années au collégial et que j'enseigne le français depuis 2002 au secondaire.
Il va sans dire que le fait d'être obligée de retourner sur les bancs d'école et d'obtenir un autre baccalauréat pour conserver mon emploi paraît a priori un acte d'humilité intellectuelle.
Or, contrairement à ce qui est avancé dans l'article, il ne s'agit pas de quatre années d'études à faire, mais bien de deux, puisque tous mes cours spécialisés en littérature et en linguistique m'ont été crédités.
Le problème avec cette polémique qui dure depuis 1994 et qui s'est cristallisée avec la parution du collectif Main basse sur l'éducation, c'est la dichotomie entre les sciences sociales, la philosophie, d'une part, et les sciences de l'éducation, d'autre part.
Dans cette même foulée, ceux qui dénoncent, avec véhémence, la disparition du certificat en enseignement au secondaire, qui faisait en sorte qu'un bachelier, qu'un maître ou qu'un docteur en Lettres puisse obtenir son brevet après un an de formation en pédagogie, ne peuvent ignorer que l'enseignement n'est pas une voix de garage pour universitaires pris dans un cul-de-sac professionnel, bref un pis-aller.
Ceux qui ironisent, souvent fort éloquemment et à grand renfort d'images, en affirmant que même Albert Einstein ne pourrait pas enseigner la physique au Québec oublient toutefois que même un Albert Einstein pourrait être un piètre enseignant!
Le fait que de très grands spécialistes fassent de bien mauvais pédagogues ne permet pas de reléguer le savoir disciplinaire au second plan.
Quelle étrangeté que d'avoir à réaffirmer que l'enseignement du français ne peut se passer de la culture littéraire... il faut que le pédagogue en maîtrise suffisamment les principaux repères pour la faire vivre en classe. Le fantôme de l'élitisme et de l'érudition pédante ne doit pas nous faire jeter le bébé avec l'eau du bain.
Crise universitaire
L'honnêteté intellectuelle réside donc dans une ouverture d'esprit qui n'oppose pas d'emblée (comme c'est actuellement le cas dans les guerres de clocher universitaires) savoirs spécialisés et savoirs émanant des facultés d'éducation, toute érudition étant suspecte pour les uns, tout méta-langage psychopédagogique étant barbare pour les autres.
Ajoutons néanmoins que le méta-langage des théories des sciences de l'éducation rebute bien des littéraires, de même que les idéologies post-soixante-huitardes qui lui sont associées, lisibles derrière la pédagogie nouvelle qui n'a de «nouvelle», en réalité, que le nom. À la base, la formation disciplinaire devrait nécessairement être étoffée et, ici, on doit s'en remettre aux universités qui détiennent le lourd mandat de former les futurs maîtres. Dans le contexte actuel du monde universitaire, avec le sous-financement, la course à la clientèle, les problèmes de relève du corps professoral et l'éparpillement des profils et vocations institutionnels, on est en droit de se demander si la qualité de la formation des étudiants n'est tout simplement en lien avec cette crise.
Face à cette question du savoir disciplinaire des futurs enseignants, on sent bien la volonté des milieux universitaires de redresser la situation: refonte du programme pour les futurs enseignants de français, examen de français à l'entrée du baccalauréat.
Les ratés dans la démocratisation de l'école incitent au défi de renouer avec les idéaux premiers de l'instruction publique.
Il va sans dire, le savoir spécialisé doit être à la base du savoir enseignant, mais sa transmission passe par la médiation de la didactique, renforcée par les savoirs issus des théories psychopédagogiques de l'apprentissage.
Je suis d'avis que la création d'un ordre professionnel des enseignants viendrait régler cette question des sans-papiers en balisant en quelque sorte non seulement la question des critères d'embauche, de brevet et de pratique (la sempiternelle éthique), mais en ouvrant des perspectives plus souples en formation continue.
Un tel ordre serait également appelé à jouer un rôle de conseil et de médiation entre le ministère de l'Éduction, les facultés des sciences de l'éducation, les institutions scolaires québécoises et les centrales syndicales.
Il va sans dire que le fait d'être obligée de retourner sur les bancs d'école et d'obtenir un autre baccalauréat pour conserver mon emploi paraît a priori un acte d'humilité intellectuelle.
Or, contrairement à ce qui est avancé dans l'article, il ne s'agit pas de quatre années d'études à faire, mais bien de deux, puisque tous mes cours spécialisés en littérature et en linguistique m'ont été crédités.
Le problème avec cette polémique qui dure depuis 1994 et qui s'est cristallisée avec la parution du collectif Main basse sur l'éducation, c'est la dichotomie entre les sciences sociales, la philosophie, d'une part, et les sciences de l'éducation, d'autre part.
Dans cette même foulée, ceux qui dénoncent, avec véhémence, la disparition du certificat en enseignement au secondaire, qui faisait en sorte qu'un bachelier, qu'un maître ou qu'un docteur en Lettres puisse obtenir son brevet après un an de formation en pédagogie, ne peuvent ignorer que l'enseignement n'est pas une voix de garage pour universitaires pris dans un cul-de-sac professionnel, bref un pis-aller.
Ceux qui ironisent, souvent fort éloquemment et à grand renfort d'images, en affirmant que même Albert Einstein ne pourrait pas enseigner la physique au Québec oublient toutefois que même un Albert Einstein pourrait être un piètre enseignant!
Le fait que de très grands spécialistes fassent de bien mauvais pédagogues ne permet pas de reléguer le savoir disciplinaire au second plan.
Quelle étrangeté que d'avoir à réaffirmer que l'enseignement du français ne peut se passer de la culture littéraire... il faut que le pédagogue en maîtrise suffisamment les principaux repères pour la faire vivre en classe. Le fantôme de l'élitisme et de l'érudition pédante ne doit pas nous faire jeter le bébé avec l'eau du bain.
Crise universitaire
L'honnêteté intellectuelle réside donc dans une ouverture d'esprit qui n'oppose pas d'emblée (comme c'est actuellement le cas dans les guerres de clocher universitaires) savoirs spécialisés et savoirs émanant des facultés d'éducation, toute érudition étant suspecte pour les uns, tout méta-langage psychopédagogique étant barbare pour les autres.
Ajoutons néanmoins que le méta-langage des théories des sciences de l'éducation rebute bien des littéraires, de même que les idéologies post-soixante-huitardes qui lui sont associées, lisibles derrière la pédagogie nouvelle qui n'a de «nouvelle», en réalité, que le nom. À la base, la formation disciplinaire devrait nécessairement être étoffée et, ici, on doit s'en remettre aux universités qui détiennent le lourd mandat de former les futurs maîtres. Dans le contexte actuel du monde universitaire, avec le sous-financement, la course à la clientèle, les problèmes de relève du corps professoral et l'éparpillement des profils et vocations institutionnels, on est en droit de se demander si la qualité de la formation des étudiants n'est tout simplement en lien avec cette crise.
Face à cette question du savoir disciplinaire des futurs enseignants, on sent bien la volonté des milieux universitaires de redresser la situation: refonte du programme pour les futurs enseignants de français, examen de français à l'entrée du baccalauréat.
Les ratés dans la démocratisation de l'école incitent au défi de renouer avec les idéaux premiers de l'instruction publique.
Il va sans dire, le savoir spécialisé doit être à la base du savoir enseignant, mais sa transmission passe par la médiation de la didactique, renforcée par les savoirs issus des théories psychopédagogiques de l'apprentissage.
Je suis d'avis que la création d'un ordre professionnel des enseignants viendrait régler cette question des sans-papiers en balisant en quelque sorte non seulement la question des critères d'embauche, de brevet et de pratique (la sempiternelle éthique), mais en ouvrant des perspectives plus souples en formation continue.
Un tel ordre serait également appelé à jouer un rôle de conseil et de médiation entre le ministère de l'Éduction, les facultés des sciences de l'éducation, les institutions scolaires québécoises et les centrales syndicales.
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