Dixième anniversaire du référendum de 1995 - Une génération... et demie
Bernard Landry - Ancien premier ministre du Québec et ex-chef du Parti québécois
29 octobre 2005
En 1980, quand René Lévesque a courageusement mené le combat référendaire, il était davantage habité par le respect de son engagement à tenir cette consultation que par une quelconque assurance de la gagner. Il savait depuis longtemps que la route démocratique de l'indépendance serait longue. Quand il m'a demandé, en 1969, d'être candidat du Parti québécois, il m'a d'abord dit qu'il ne s'agissait pas d'un parcours pour ambitieux, que le pouvoir était loin et qu'il n'y aurait que très peu d'élus au début. Ce que j'ai par-dessus tout retenu de cette conversation cruciale, c'est ce qu'il a dit de la souveraineté: «Je crois qu'il faudra une génération pour y arriver.»
Aux deux premières élections, la prévision fut exacte, bien que la progression des voix fut impressionnante. Quant à la prise du pouvoir inattendue de 1976, il est clair qu'elle arriva beaucoup plus vite que dans les expectatives de Lévesque. Cette victoire surprit tout le monde, à commencer par le nouveau premier ministre, qui était parfaitement conscient que sa projection générationnelle ne nous plaçait pas en position idéale pour gagner le référendum qui figurait pourtant dans notre programme. C'était tellement clair à ses yeux que même durant son deuxième mandat, il ne crut pas bon d'en tenir un autre, qu'il tenait encore pour prématuré.
Les résultats du référendum de 1995 confirmèrent d'une certaine manière la clairvoyance de Lévesque. Le temps, cette fois, avait fait son oeuvre: une génération s'était écoulée. Ainsi, il ne nous manqua que 50 000 voix, qui ne nous auraient d'ailleurs pas fait défaut si l'adversaire avait eu un niveau éthique égal au nôtre et des moyens matériels comparables.
Optimisme véritable
Notre combat de 1995 s'est donc mené avec une confiance dans la victoire qui grandissait au fur et à mesure du déroulement de la campagne. Ce n'est pas tant que les sondages du début avaient été fulgurants, mais la mobilisation qui s'organisait sur le terrain nous a donné de bons espoirs assez tôt après le déclenchement. Jacques Parizeau et son équipe ont fait un travail exemplaire de sensibilisation et de préparation, que j'aurais par ailleurs préféré un peu plus long, comme je m'en suis ouvert à l'époque...
J'étais bien placé pour développer l'optimisme car on m'avait confié notamment la tâche de mobiliser l'univers, réputé difficile au départ, des gens d'affaires. J'ai commencé, bien entendu, par rencontrer Pierre Péladeau. Notre conversation et surtout ses positions publiques subséquentes m'ont ravi et confirmé qu'il était faux de croire que tout le Québec entrepreneurial était contre nous.
Quand Jacques Girard, président du Groupe Quebecor, a pris formellement et avec succès la tête du mouvement des gens d'affaires pour le OUI, il est devenu facile d'envisager ce qui se passait dans des milieux plus réceptifs comme le monde syndical, les jeunes et les classes moyennes en général.
Nous avons donc vu monter la vague et, en faisant campagne à Shawinigan, fief de Jean Chrétien, ou à Sherbrooke, celui de Jean Charest, qui seront à la fin parmi les 80 circonscriptions favorables au OUI, nous nous sommes rendu compte que nous étions sur la voie de gagner ce référendum. Nettement, la marée montait déjà assez bien, et même si Lucien Bouchard a joué un rôle déterminant dans cette campagne, il faut se rappeler qu'avant même que Jacques Parizeau ne le nomme négociateur en chef, les chiffres faisaient déjà état d'un fort mouvement ascensionnel.
Je l'ai vu également à l'échelle locale lorsqu'un couple de personnes âgées de ma région, qui étaient plus que réticents lors d'une première rencontre, m'ont annoncé peu après qu'ils allaient voter OUI comme leur fille étudiante en histoire le leur avait fortement recommandé entre-temps. Cet incident m'a d'ailleurs donné l'idée de proposer un vaste système de persuasion de personne à personne qui a été accepté par le conseil des ministres, puis mis en place, et qui a débouché sur une opération de grande envergure visiblement fructueuse.
Des actes déshonorants
Par ailleurs, déjà à ce moment, nous savions que sans violer strictement notre loi référendaire, puisqu'il n'y était pas juridiquement soumis, le gouvernement du Canada n'avait aucun souci d'éthique par rapport à l'esprit de notre législation. L'argent du fédéral coulait à flots. Jacques Parizeau, qui en a parlé le soir du résultat, savait déjà que nos adversaires disposaient de moyens matériels beaucoup plus importants que les nôtres.
Nous avons appris plus tard qu'avaient été violées non seulement l'éthique et la légitimité mais aussi des lois et des règles fédérales. Quand nous avons perdu avec un résultat moins que déshonorant, nous ne savions pas aussi bien qu'aujourd'hui que les moyens employés contre nous par l'État canadien l'étaient. Quand nous avons appris en particulier qu'en accélérant le rythme normal des tribunaux d'immigration dans des dizaines de milliers de cas — une des ingérences les plus répugnantes qui se puisse faire en démocratie —, il est devenu clair que l'adversaire était d'un cynisme total et pensait que son objectif l'autorisait à tout.
Tout cela était disgracieux et déloyal, mais il était alors difficile, tout en souscrivant au verdict de «l'argent», d'en mesurer complètement les effets. Cela est devenu plus clair à la lumière des questions du Bloc québécois en Chambre, en entendant les témoins à la commission Gomery et enfin à la lecture de l'excellent ouvrage de Robin Philpot, Le Référendum volé.
S'engager au respect
Il ne faudrait pas que ces désolantes constatations restent stériles: de solides mesures préventives doivent être prévues pour la prochaine fois. Dès son arrivée au pouvoir, le Parti québécois, avec l'aide du Bloc, doit donc tenter d'amener, hypothèse par ailleurs improbable, le gouvernement central à s'engager contractuellement, comme il le fait dans le cas d'autres de nos législations, à respecter nos lois référendaires. Faute d'un tel engagement, le Québec doit se doter alors de l'arsenal juridique le plus raffiné possible pour contrer Ottawa s'il était tenté de récidiver.
Nos lois électorales doivent aussi être ajustées pour s'assurer que seuls ceux qui ont le droit de voter puissent le faire. Le tout doit être surveillé par des observateurs internationaux, comme en 1980, quand le directeur de scrutin — on l'oublie trop souvent — fit appel à des experts étrangers de haut niveau pour observer le déroulement du vote référendaire.
En effet, la prochaine fois, dans quelques années, le quart de siècle requis par René Lévesque pour arriver à l'indépendance se sera écoulé depuis plus d'une bonne douzaine d'années. Cela ne veut pas dire que la seule mathématique des générations nous donnera la victoire mais, cette fois-ci, elle jouera nettement en notre faveur. Et comme les autres raisons éternelles y sont toujours, sans compter les nouvelles comme le nécessaire contrepoids à la mondialisation, les analyses que nous ferons du prochain référendum seront beaucoup plus simples: une nation se sera dit oui à elle-même.
Aux deux premières élections, la prévision fut exacte, bien que la progression des voix fut impressionnante. Quant à la prise du pouvoir inattendue de 1976, il est clair qu'elle arriva beaucoup plus vite que dans les expectatives de Lévesque. Cette victoire surprit tout le monde, à commencer par le nouveau premier ministre, qui était parfaitement conscient que sa projection générationnelle ne nous plaçait pas en position idéale pour gagner le référendum qui figurait pourtant dans notre programme. C'était tellement clair à ses yeux que même durant son deuxième mandat, il ne crut pas bon d'en tenir un autre, qu'il tenait encore pour prématuré.
Les résultats du référendum de 1995 confirmèrent d'une certaine manière la clairvoyance de Lévesque. Le temps, cette fois, avait fait son oeuvre: une génération s'était écoulée. Ainsi, il ne nous manqua que 50 000 voix, qui ne nous auraient d'ailleurs pas fait défaut si l'adversaire avait eu un niveau éthique égal au nôtre et des moyens matériels comparables.
Optimisme véritable
Notre combat de 1995 s'est donc mené avec une confiance dans la victoire qui grandissait au fur et à mesure du déroulement de la campagne. Ce n'est pas tant que les sondages du début avaient été fulgurants, mais la mobilisation qui s'organisait sur le terrain nous a donné de bons espoirs assez tôt après le déclenchement. Jacques Parizeau et son équipe ont fait un travail exemplaire de sensibilisation et de préparation, que j'aurais par ailleurs préféré un peu plus long, comme je m'en suis ouvert à l'époque...
J'étais bien placé pour développer l'optimisme car on m'avait confié notamment la tâche de mobiliser l'univers, réputé difficile au départ, des gens d'affaires. J'ai commencé, bien entendu, par rencontrer Pierre Péladeau. Notre conversation et surtout ses positions publiques subséquentes m'ont ravi et confirmé qu'il était faux de croire que tout le Québec entrepreneurial était contre nous.
Quand Jacques Girard, président du Groupe Quebecor, a pris formellement et avec succès la tête du mouvement des gens d'affaires pour le OUI, il est devenu facile d'envisager ce qui se passait dans des milieux plus réceptifs comme le monde syndical, les jeunes et les classes moyennes en général.
Nous avons donc vu monter la vague et, en faisant campagne à Shawinigan, fief de Jean Chrétien, ou à Sherbrooke, celui de Jean Charest, qui seront à la fin parmi les 80 circonscriptions favorables au OUI, nous nous sommes rendu compte que nous étions sur la voie de gagner ce référendum. Nettement, la marée montait déjà assez bien, et même si Lucien Bouchard a joué un rôle déterminant dans cette campagne, il faut se rappeler qu'avant même que Jacques Parizeau ne le nomme négociateur en chef, les chiffres faisaient déjà état d'un fort mouvement ascensionnel.
Je l'ai vu également à l'échelle locale lorsqu'un couple de personnes âgées de ma région, qui étaient plus que réticents lors d'une première rencontre, m'ont annoncé peu après qu'ils allaient voter OUI comme leur fille étudiante en histoire le leur avait fortement recommandé entre-temps. Cet incident m'a d'ailleurs donné l'idée de proposer un vaste système de persuasion de personne à personne qui a été accepté par le conseil des ministres, puis mis en place, et qui a débouché sur une opération de grande envergure visiblement fructueuse.
Des actes déshonorants
Par ailleurs, déjà à ce moment, nous savions que sans violer strictement notre loi référendaire, puisqu'il n'y était pas juridiquement soumis, le gouvernement du Canada n'avait aucun souci d'éthique par rapport à l'esprit de notre législation. L'argent du fédéral coulait à flots. Jacques Parizeau, qui en a parlé le soir du résultat, savait déjà que nos adversaires disposaient de moyens matériels beaucoup plus importants que les nôtres.
Nous avons appris plus tard qu'avaient été violées non seulement l'éthique et la légitimité mais aussi des lois et des règles fédérales. Quand nous avons perdu avec un résultat moins que déshonorant, nous ne savions pas aussi bien qu'aujourd'hui que les moyens employés contre nous par l'État canadien l'étaient. Quand nous avons appris en particulier qu'en accélérant le rythme normal des tribunaux d'immigration dans des dizaines de milliers de cas — une des ingérences les plus répugnantes qui se puisse faire en démocratie —, il est devenu clair que l'adversaire était d'un cynisme total et pensait que son objectif l'autorisait à tout.
Tout cela était disgracieux et déloyal, mais il était alors difficile, tout en souscrivant au verdict de «l'argent», d'en mesurer complètement les effets. Cela est devenu plus clair à la lumière des questions du Bloc québécois en Chambre, en entendant les témoins à la commission Gomery et enfin à la lecture de l'excellent ouvrage de Robin Philpot, Le Référendum volé.
S'engager au respect
Il ne faudrait pas que ces désolantes constatations restent stériles: de solides mesures préventives doivent être prévues pour la prochaine fois. Dès son arrivée au pouvoir, le Parti québécois, avec l'aide du Bloc, doit donc tenter d'amener, hypothèse par ailleurs improbable, le gouvernement central à s'engager contractuellement, comme il le fait dans le cas d'autres de nos législations, à respecter nos lois référendaires. Faute d'un tel engagement, le Québec doit se doter alors de l'arsenal juridique le plus raffiné possible pour contrer Ottawa s'il était tenté de récidiver.
Nos lois électorales doivent aussi être ajustées pour s'assurer que seuls ceux qui ont le droit de voter puissent le faire. Le tout doit être surveillé par des observateurs internationaux, comme en 1980, quand le directeur de scrutin — on l'oublie trop souvent — fit appel à des experts étrangers de haut niveau pour observer le déroulement du vote référendaire.
En effet, la prochaine fois, dans quelques années, le quart de siècle requis par René Lévesque pour arriver à l'indépendance se sera écoulé depuis plus d'une bonne douzaine d'années. Cela ne veut pas dire que la seule mathématique des générations nous donnera la victoire mais, cette fois-ci, elle jouera nettement en notre faveur. Et comme les autres raisons éternelles y sont toujours, sans compter les nouvelles comme le nécessaire contrepoids à la mondialisation, les analyses que nous ferons du prochain référendum seront beaucoup plus simples: une nation se sera dit oui à elle-même.
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