Rice à Ottawa, finalement
La secrétaire d'État américaine devra aborder les irritantes questions du bois d'oeuvre et des armes à feu illégales
25 octobre 2005
Photo : Agence Reuters
Paul Martin et Condoleezza Rice se sont prêtés à une séance de photos, hier soir, peu avant le repas officiel tenu à la résidence du premier ministre, à Ottawa. La visite de la secrétaire d’État américaine se poursuit aujourd’hui.
Ottawa — Elle aura visité 39 pays avant de se rendre chez son plus proche voisin, mais la secrétaire d'État américaine, Condoleezza Rice, est enfin au Canada aujourd'hui. Après avoir partagé la table du premier ministre hier soir, Mme Rice rencontre ce matin son homologue Pierre Pettigrew pour discuter du différend sur le bois-d'oeuvre, peut-être du bouclier antimissile, mais aussi d'un sujet qui agace de plus en plus le Canada: l'entrée illicite d'un nombre croissant d'armes à feu provenant des États-Unis.
Le gouvernement canadien a beau avoir mis en place un registre des armes à feu coûteux censé réduire la criminalité, il semble avoir des limites importantes. Ainsi, selon le premier ministre Paul Martin, 50 % des crimes commis avec des armes au Canada impliquent des armes entrées illégalement par les États-Unis.
«Les Américains nous demandent de protéger les frontières. Les Américains nous demandent [d'agir quand] il y a des choses qu'ils n'aiment pas qui viennent du Canada, mais il y a des choses qui viennent des États-Unis que nous, on n'aime pas, et si on a une responsabilité à leur égard, ils ont une responsabilité à notre égard», a déclaré M. Martin en conférence de presse hier matin en vue de la visite de Mme Rice.
Selon nos informations, le Canada étudie la possibilité d'intenter des poursuites judiciaires contre les manufacturiers américains. M. Martin ne l'a pas exclu. «Bien ça, c'est une question légale. On a demandé à nos avocats de regarder vraiment toutes les mesures que nous pourrions prendre, mais jusqu'ici, je ne suis pas en mesure de spéculer [sic].» Aux États-Unis, la Protection of Lawful Commerce in Arms Act a été adoptée récemment, une loi qui interdit aux victimes de poursuivre un manufacturier, un distributeur, un importateur ou un vendeur d'armes pour des dommages résultant d'une mauvaise utilisation de leurs produits, mais il n'est pas certain qu'elle bloquerait les poursuites envisagées par Ottawa.
Dans les officines fédérales, on explique que si les États-Unis ne se gênent pas pour faire savoir au Canada ce qui les irrite, il devrait en aller de même pour le Canada. «Les crimes perpétrés avec des armes à feu sont une préoccupation grandissante pour le Canada, et l'utilisation criminelle d'armes illégales provenant des États-Unis est un problème», explique au Devoir une source très au fait du dossier. «Le besoin de collaborer est particulièrement important considérant le fossé culturel entre nos deux pays sur cette question. Les États-Unis ont une culture permissive. La National Rifle Association est probablement un des lobbys les plus puissants des États-Unis. Au Canada, nous sommes moins indifférents. Le droit du public à la sécurité dicte un contrôle strict des armes à feu», poursuit cette source.
Il faut dire que les assassinats par armes à feu sont devenus un véritable problème à Toronto ces derniers temps. Certains décèlent dans ce nouveau discours musclé contre la criminalité des libéraux une stratégie électorale pour couper l'herbe sous le pied des conservateurs en Ontario.
Histoire de bouclier
La visite de Mme Rice était très attendue. La secrétaire d'État devait se rendre à Ottawa en avril dernier, soit trois mois après son entrée en fonctions. Le voyage a finalement été annulé quatre jours après que le premier ministre eut annoncé à la Chambre des communes que le Canada ne participerait pas au bouclier antimissile américain. Entre-temps, ont raillé certains journalistes, Mme Rice a rendu visite à 39 autres pays.
Les États-Unis avaient été offusqués de la décision canadienne. À l'heure d'écrire ces lignes, on ne savait toujours pas si M. Martin allait aborder le sujet du bouclier antimissile au cours du repas avec Mme Rice, puisqu'il n'y avait pas d'ordre du jour précis. Une chose est claire, toutefois, c'est que le premier ministre n'est pas prêt à interdire l'installation en territoire canadien de composantes faisant partie du bouclier.
La radio de Radio-Canada a appris que la compagnie américaine spécialisée en armement Raytheon envisage d'installer un radar à bande X à la base militaire de Goose Bay, au Labrador, une composante de détection essentielle au bouclier antimissile. Des représentants de la compagnie se seraient rendus à Goose Bay cette année et seraient emballés. Questionné sur le sujet, le premier ministre n'a pas démenti les informations.
«On ne participe pas au bouclier antimissile, mais nous faisons partie de Norad [Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord] et le but de Norad, c'est vraiment d'aller chercher les informations nécessaires sur toute invasion de notre espace, et certainement, nous allons respecter nos obligations qui sont limitées à nos obligations de Norad», a-t-il déclaré. Pressé de dire s'il s'opposerait à l'installation de dispositifs servant au bouclier en territoire canadien, M. Martin a répondu: «Norad doit déjà fournir de l'information sur une invasion de missiles, d'un avion, de quoi que ce soit. Ça fait partie de Norad depuis belle lurette», a-t-il ajouté.
Bois-d'oeuvre
Un des sujets assurément à l'ordre du jour de la rencontre d'aujourd'hui sera le conflit qui n'en finit plus entre les deux pays sur la question du bois-d'oeuvre. D'ailleurs, à la Chambre des communes, les partis d'opposition ont assailli le gouvernement sur cette question. Le Canada voudra faire savoir clairement à Mme Rice qu'il n'a pas l'intention, comme le lui demandent les États-Unis, de s'asseoir à la table de négociation tant et aussi longtemps que Washington n'aura pas indiqué clairement qu'il veut respecter l'Accord de libre-échange. «Ce qu'on a besoin des États-Unis, c'est un signe clair qu'ils ont l'intention d'adhérer à l'esprit, puis à la lettre de l'entente qui est déjà signée.»
M. Martin affirme qu'il sera intraitable sur la question des droits compensatoires de 3,5 milliards de dollars retenus par les États-Unis et qui ont été jugés illégaux. «On n'a pas l'intention de négocier quelque chose que nous avons gagné», a-t-il déclaré.
Les deux pays se querellent depuis quelques semaines par médias interposés. M. Martin a notamment fait une visite éclatante à New York, s'adressant en des termes durs à l'Economic Club, puis en accordant des entrevues au réseau CCN et au Wall Street Journal, qui lui a donné raison en éditorial. M. Martin a le sentiment que le point de vue canadien commence à pénétrer l'opinion publique, et il entend poursuivre sur sa lancée. Sa rencontre avec Mme Rice s'inscrivait dans cette logique.
Le Canada a haussé le ton de plusieurs octaves en établissant un lien à peine voilé entre le cul-de-sac dans le dossier du bois-d'oeuvre et le désir du Canada de trouver d'autres marchés pour écouler son énergie pétrolifère, notamment en Chine et en Inde. Un sondage Ipsos-Reid effectué pour le compte de CanWest News montre que 77 % des Canadiens voudraient que leur pays limite ses exportations pétrolifères vers les États-Unis si ceux-ci ne remboursent pas les droits compensatoire perçus sur le bois-d'oeuvre. La marge d'erreur de ce sondage était de plus ou moins 3,1 % 19 fois sur 20.
Le gouvernement canadien a beau avoir mis en place un registre des armes à feu coûteux censé réduire la criminalité, il semble avoir des limites importantes. Ainsi, selon le premier ministre Paul Martin, 50 % des crimes commis avec des armes au Canada impliquent des armes entrées illégalement par les États-Unis.
«Les Américains nous demandent de protéger les frontières. Les Américains nous demandent [d'agir quand] il y a des choses qu'ils n'aiment pas qui viennent du Canada, mais il y a des choses qui viennent des États-Unis que nous, on n'aime pas, et si on a une responsabilité à leur égard, ils ont une responsabilité à notre égard», a déclaré M. Martin en conférence de presse hier matin en vue de la visite de Mme Rice.
Selon nos informations, le Canada étudie la possibilité d'intenter des poursuites judiciaires contre les manufacturiers américains. M. Martin ne l'a pas exclu. «Bien ça, c'est une question légale. On a demandé à nos avocats de regarder vraiment toutes les mesures que nous pourrions prendre, mais jusqu'ici, je ne suis pas en mesure de spéculer [sic].» Aux États-Unis, la Protection of Lawful Commerce in Arms Act a été adoptée récemment, une loi qui interdit aux victimes de poursuivre un manufacturier, un distributeur, un importateur ou un vendeur d'armes pour des dommages résultant d'une mauvaise utilisation de leurs produits, mais il n'est pas certain qu'elle bloquerait les poursuites envisagées par Ottawa.
Dans les officines fédérales, on explique que si les États-Unis ne se gênent pas pour faire savoir au Canada ce qui les irrite, il devrait en aller de même pour le Canada. «Les crimes perpétrés avec des armes à feu sont une préoccupation grandissante pour le Canada, et l'utilisation criminelle d'armes illégales provenant des États-Unis est un problème», explique au Devoir une source très au fait du dossier. «Le besoin de collaborer est particulièrement important considérant le fossé culturel entre nos deux pays sur cette question. Les États-Unis ont une culture permissive. La National Rifle Association est probablement un des lobbys les plus puissants des États-Unis. Au Canada, nous sommes moins indifférents. Le droit du public à la sécurité dicte un contrôle strict des armes à feu», poursuit cette source.
Il faut dire que les assassinats par armes à feu sont devenus un véritable problème à Toronto ces derniers temps. Certains décèlent dans ce nouveau discours musclé contre la criminalité des libéraux une stratégie électorale pour couper l'herbe sous le pied des conservateurs en Ontario.
Histoire de bouclier
La visite de Mme Rice était très attendue. La secrétaire d'État devait se rendre à Ottawa en avril dernier, soit trois mois après son entrée en fonctions. Le voyage a finalement été annulé quatre jours après que le premier ministre eut annoncé à la Chambre des communes que le Canada ne participerait pas au bouclier antimissile américain. Entre-temps, ont raillé certains journalistes, Mme Rice a rendu visite à 39 autres pays.
Les États-Unis avaient été offusqués de la décision canadienne. À l'heure d'écrire ces lignes, on ne savait toujours pas si M. Martin allait aborder le sujet du bouclier antimissile au cours du repas avec Mme Rice, puisqu'il n'y avait pas d'ordre du jour précis. Une chose est claire, toutefois, c'est que le premier ministre n'est pas prêt à interdire l'installation en territoire canadien de composantes faisant partie du bouclier.
La radio de Radio-Canada a appris que la compagnie américaine spécialisée en armement Raytheon envisage d'installer un radar à bande X à la base militaire de Goose Bay, au Labrador, une composante de détection essentielle au bouclier antimissile. Des représentants de la compagnie se seraient rendus à Goose Bay cette année et seraient emballés. Questionné sur le sujet, le premier ministre n'a pas démenti les informations.
«On ne participe pas au bouclier antimissile, mais nous faisons partie de Norad [Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord] et le but de Norad, c'est vraiment d'aller chercher les informations nécessaires sur toute invasion de notre espace, et certainement, nous allons respecter nos obligations qui sont limitées à nos obligations de Norad», a-t-il déclaré. Pressé de dire s'il s'opposerait à l'installation de dispositifs servant au bouclier en territoire canadien, M. Martin a répondu: «Norad doit déjà fournir de l'information sur une invasion de missiles, d'un avion, de quoi que ce soit. Ça fait partie de Norad depuis belle lurette», a-t-il ajouté.
Bois-d'oeuvre
Un des sujets assurément à l'ordre du jour de la rencontre d'aujourd'hui sera le conflit qui n'en finit plus entre les deux pays sur la question du bois-d'oeuvre. D'ailleurs, à la Chambre des communes, les partis d'opposition ont assailli le gouvernement sur cette question. Le Canada voudra faire savoir clairement à Mme Rice qu'il n'a pas l'intention, comme le lui demandent les États-Unis, de s'asseoir à la table de négociation tant et aussi longtemps que Washington n'aura pas indiqué clairement qu'il veut respecter l'Accord de libre-échange. «Ce qu'on a besoin des États-Unis, c'est un signe clair qu'ils ont l'intention d'adhérer à l'esprit, puis à la lettre de l'entente qui est déjà signée.»
M. Martin affirme qu'il sera intraitable sur la question des droits compensatoires de 3,5 milliards de dollars retenus par les États-Unis et qui ont été jugés illégaux. «On n'a pas l'intention de négocier quelque chose que nous avons gagné», a-t-il déclaré.
Les deux pays se querellent depuis quelques semaines par médias interposés. M. Martin a notamment fait une visite éclatante à New York, s'adressant en des termes durs à l'Economic Club, puis en accordant des entrevues au réseau CCN et au Wall Street Journal, qui lui a donné raison en éditorial. M. Martin a le sentiment que le point de vue canadien commence à pénétrer l'opinion publique, et il entend poursuivre sur sa lancée. Sa rencontre avec Mme Rice s'inscrivait dans cette logique.
Le Canada a haussé le ton de plusieurs octaves en établissant un lien à peine voilé entre le cul-de-sac dans le dossier du bois-d'oeuvre et le désir du Canada de trouver d'autres marchés pour écouler son énergie pétrolifère, notamment en Chine et en Inde. Un sondage Ipsos-Reid effectué pour le compte de CanWest News montre que 77 % des Canadiens voudraient que leur pays limite ses exportations pétrolifères vers les États-Unis si ceux-ci ne remboursent pas les droits compensatoire perçus sur le bois-d'oeuvre. La marge d'erreur de ce sondage était de plus ou moins 3,1 % 19 fois sur 20.
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