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    Élections municipales du 25 octobre 1970 - Quand un nouveau parti politique contestait Jean Drapeau

    25 octobre 2005 |Marc Comby - Historien et archiviste, chercheur associé à la Chaire Hector-Fabre, Université du Québec à Montréal
    À l'approche des élections municipales du 25 octobre 1970, le maire de Montréal, Jean Drapeau, est confronté à l'émergence d'une nouvelle force politique, le Front d'action politique des salariés à Montréal (FRAP), un parti émanant du mouvement syndical et populaire. Il craint que le FRAP ne fasse élire plusieurs candidats dans les districts et devienne une réelle opposition à son parti, le Parti civique.

    Car tout ne tourne pas rond dans la ville montréalaise: le manque de transparence de l'administration, des problèmes sociaux criants, des logements insalubres, une pauvreté endémique, une structure scolaire discriminante, une utilisation abusive du règlement anti-manifestations, etc. La ville semble encore vivre au rythme de l'époque duplessiste.

    C'est dans ce contexte qu'est fondé, en mai 1970, le FRAP qui est le résultat tangible des luttes que les comités de citoyens et associations populaires mènent dans les quartiers de Montréal depuis 1963. Ces luttes sont néanmoins éparses et sans lendemain et c'est pourquoi des animateurs sociaux et militants s'intéressent au renouveau syndical que l'on voit poindre à partir de 1967. Ils se rapprochent des syndicalistes du «deuxième front» et envisagent la possibilité de mettre en place un instrument politique pour les élections municipales d'octobre 1970.

    On profite alors du lieu d'élaboration et d'action que sont les colloques régionaux intersyndicaux (CSN-FTQ-CEQ) qui se tiennent dans chacune des 15 régions du Québec en avril et mai 1970 auxquels les groupes populaires sont invités à participer. Au colloque de Montréal, une résolution adoptée met l'accent sur la présentation de «candidats salariés» dans les municipalités et les commissions scolaires.

    Au sortir du colloque, un regroupement d'associations populaires se donne le nom de FRAP et décide de présenter des candidats dans 13 districts sur 18 sans en présenter un à la mairie. Il se structure définitivement et se dote de comités: secrétariat, organisation, liaison, documentation-recherche et formation.

    Pour une nouvelle démocratie

    Les comités d'action politique (CAP) dans chaque quartier constituent la base du FRAP. Tant les membres individuels que collectifs peuvent adhérer. Le programme est axé sur la résolution des problèmes des travailleurs et des travailleuses. Le FRAP veut instaurer une «nouvelle démocratie» où les rôles du conseil municipal et de ses conseillers seront revalorisés, il réclame la mise en place du suffrage universel à Montréal et la représentation proportionnelle.

    Pour les locataires, le FRAP réclame la mise en vigueur d'un bail type, un programme de rénovation par quartier et la construction de 10 000 logements sociaux par année. En matière de santé et services sociaux, il plaide en faveur de cliniques de santé communautaire, de services d'avortement et de garderies publiques.

    L'autre dossier prioritaire consiste à augmenter le financement des transports en commun qui connaît depuis des années une diminution d'achalandage. En loisirs et culture, le FRAP entend soutenir le développement des bibliothèques publiques. Il veut réaménager le service de police en recentrant sa mission vers la lutte contre la criminalité tandis que le harcèlement à l'endroit des groupes ne sera plus accepté. Le FRAP au pouvoir abolira les activités à caractère politique de la police par la dissolution de l'escouade anti-émeute et l'abrogation du règlement «anti-manifestations».

    Complémentaire au PQ

    Sur la question nationale, le FRAP fait l'erreur de ne pas élaborer sa propre position, choisissant de ne pas concurrencer le Parti québécois qui est lui-même perçu par de larges pans de la main-d'oeuvre comme un tiers parti rompant enfin avec les vieux partis traditionnels. Les élections québécoises d'avril 1970 en témoignent: seulement deux ans après sa fondation, le PQ récolte 23,1 % des suffrages et fait élire sept députés.

    Bien qu'il ne fasse pas partie de la famille historique social-démocrate, paradoxalement, le PQ doit sa performance électorale au soutien qu'il reçoit des milieux syndicaux et de gauche. Les militants nombreux qui ont permis les victoires électorales des candidats péquistes dans les quartiers populaires de Montréal (Robert Burns, Charles Tremblay, Claude Charron) en avril 1970 sont ceux-là mêmes qui quelque temps après feront la promotion de la présence des travailleurs dans les municipalités et les commissions scolaires.

    Le FRAP, en tant qu'embryon d'un éventuel parti des travailleurs, évolue donc parallèlement au PQ et lui est complémentaire. Jean-Claude Leclerc du journal Le Devoir dit du FRAP qu'il est le «seul mouvement social-démocrate qui soit jailli de la société québécoise elle-même» (Le Devoir, 1er septembre 1970) faisant référence aux échecs des expériences politiques passées (CCF, NPD, PSQ).

    Plus précisément, le FRAP est, en 1970, l'expression de la recherche par le mouvement ouvrier d'une voie politique autonome. Le PQ, pour sa part, se développe comme le canal politique du nationalisme populaire, étant lui-même un axe de jonction entre les revendications de nature sociale et nationale. C'est pourquoi la présence du PQ rend difficile l'émergence d'un parti des travailleurs au plan provincial.

    À Montréal, par contre, le PQ ne peut occuper le terrain politique pour les raisons suivantes: ses structures et statuts ne le lui permettent pas encore, sa direction se refuse à rompre avec l'administration Drapeau et, surtout, il ne veut pas être associé aux mouvements sociaux et syndicaux montréalais.

    L'enlèvement

    Un sondage publié le 3 octobre dans le Montreal Star confirme la popularité croissante du FRAP: 57 % des Québécois connaissent le FRAP et 31 % des électeurs montréalais estiment qu'il constituerait une opposition valable. L'enjeu des élections est de taille et peut être formulé en ces termes: si le FRAP fait élire quelques candidats, l'expérience risque de se multiplier à d'autres régions du Québec.

    Un événement inattendu vient bouleverser la donne. Le 5 octobre, dans un geste sans précédent dans l'histoire du Québec, le diplomate britannique James Richard Cross est enlevé par des militants du Front de libération du Québec (FLQ) suivi de l'enlèvement du ministre Pierre Laporte quelques jours plus tard. Le maire Drapeau profite de ces événements pour associer le FRAP aux actes terroristes du FLQ et affirme sur les ondes radiophoniques que si le FRAP est élu, le sang coulera à Montréal. La Loi des mesures de guerre est décrétée le 16 octobre et l'armée occupe les rues de Montréal. Perquisitions et emprisonnements se multiplient.

    Le gouvernement du Québec et l'administration Drapeau sont sourds à la demande de l'éditorialiste Claude Ryan de reporter les élections, car il considère que «les mesures d'exception favorisent inévitablement les détenteurs du pouvoir à Montréal». Ce serait «une grave violation de la démocratie» si le Parti civique était reporté au pouvoir (Le Devoir, 23 octobre 1970).

    En cette journée du 25 octobre 1970, le Parti civique du maire Drapeau est reporté au pouvoir sans opposition. Malgré des taux d'abstention particulièrement élevés dans les quartiers populaires, les candidats du FRAP recueillent tout de même 15,6 % des voix exprimés et sept d'entre eux obtiennent plus de 20 % des suffrages.

    La Loi des mesures de guerre a visé deux cibles: la première est le mouvement politique exprimé par le FRAP et, à travers lui, le mouvement syndical et ses comités d'action politique syndicaux; la deuxième est le mouvement national incarné par la montée du PQ à l'échelle provinciale.

    Dans les mois et les années qui ont suivi, les groupes sociaux se sont éloignés du FRAP, et ce dernier a vainement espéré que les organisations syndicales de la région de Montréal concrétisent enfin l'idée qui avait été à l'origine de sa création, à savoir un parti politique propre aux travailleurs et aux travailleuses.












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