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Revue de presse - L'écho d'un manifeste

Manon Cornellier   22 octobre 2005 
«Où est le Lucien Bouchard d'Ottawa?» La conclusion du commentaire des professeurs d'université Ken Coates (Saskatchewan) et Bill Morrison (Northern British Columbia) dans le National Post de jeudi ne laissait planer aucun doute sur leur appui au manifeste rendu public cette semaine par l'ancien premier ministre et 11 autres Québécois. D'ailleurs, le document n'est pas passé inaperçu au Canada anglais, au contraire. Tous les grands journaux en ont parlé, et certains, c'était à prévoir, n'ont pas pu s'empêcher de faire un lien avec la question nationale. «Les fédéralistes québécois ont généralement raison d'applaudir car ce manifeste invite les gens à méditer sur la valeur intrinsèque du Canada», écrit le Toronto Star.

Mais pour Richard Gwyn, chroniqueur au même journal, ce manifeste ne doit pas être pris isolément ni n'inspirer que le Québec. Il le lie à une étude sur la compétitivité et la productivité présentée au premier ministre ontarien Dalton McGuinty en début de semaine et, à son avis, les deux documents sont deux vagues de force inégale capables, une fois réunies, de faire changer la direction du pays. Selon lui, le message des auteurs du manifeste québécois est pertinent pour les provinces atlantiques et presque tout le pays, qu'il s'agisse du diagnostic, des problèmes soulignés et des remèdes suggérés. Le rapport ontarien, de son côté, touche une autre facette d'un certain immobilisme canadien tout en alimentant le débat sur le fédéralisme fiscal.

Le rapport donne des munitions à McGuinty dans sa croisade pour rétrécir l'écart entre ce que ses contribuables paient au fédéral et ce qu'ils en retirent. Le document parle d'un fossé de 16 milliards, McGuinty, de 23 milliards, mais l'idée est là. Il y a un écart. Ce que le rapport met davantage en lumière cependant est le fait que le système de transferts fédéraux ne souffre pas tellement d'iniquité que d'inefficacité, et ce, au détriment de tous les Canadiens. «Ce que le fédéralisme fiscal fait actuellement, [...] c'est qu'il réduit l'argent disponible pour les investissements dans les provinces riches pour le transférer aux provinces pauvres simplement pour soutenir la consommation», relève Gwyn. La productivité nationale s'en trouve réduite sans que de véritables améliorations économiques soient apportées dans les régions défavorisées.

Selon Gwyn, au fond, on dit la même chose à Montréal et à Toronto. «Les subventions des provinces riches ont permis aux Québécois d'avoir un train de vie qu'ils ne peuvent pas se permettre. Et le Canada non plus», écrit-il. En somme, le vaisseau, insiste-t-il, doit changer de direction.

Et ceci nous ramène aux professeurs Coates et Morrison. Moins de 24 heures après la publication du manifeste, ils applaudissaient, affirmant que le premier coup de canon de la seconde Révolution tranquille avait été tiré! Selon eux, Pour un Québec lucide a le potentiel de créer autant de remous et d'excitation que les bouleversements des années 60. Les auteurs prévoient une «opposition hystérique» de la part des syndicats du secteur public, de la «vieille garde séparatiste» et du lobby étudiant, mais ils se montrent optimistes, notant que les Québécois ont abattu des barrières plus importantes par le passé. Ils citent la Révolution tranquille et la transformation rapide de la province en une des sociétés les plus éduquées, les plus socialement progressistes et les plus culturellement dynamiques au Canada. «Ne pariez pas contre eux», avertissent les deux universitaires.

En fait, ce manifeste les mène à se pencher sur le leadership politique à l'échelle du pays. Ils relèvent que Paul Martin et les libéraux, prêts à tout pour rester au pouvoir, ont choisi la voie dénoncée par le manifeste, à savoir une enflure des dépenses publiques. «On ne peut qu'être heureux de voir des penseurs et des analystes éminents d'au moins une province importante du pays offrir le type de leadership provocateur qu'on voit rarement chez nos leaders fédéraux», écrivent Coates et Morrison. Et ils concluent ainsi: «Il y a une décennie, au milieu de la campagne référendaire que les souverainistes ont presque gagnée, qui aurait pensé que les Canadiens se diraient aujourd'hui: où est le Lucien Bouchard d'Ottawa?»

C'est que Paul Martin déçoit au Canada anglais et que les troupes libérales n'arrivent pas à se sortir vraiment de l'ombre laissée par le scandale des commandites. Ainsi, un sondage paru dans l'Ottawa Citizen montre que l'intégrité préoccupe maintenant les Canadiens autant que la santé. L'affaire Dingwall, qui a resurgi avec la comparution de l'intéressé devant un comité parlementaire cette semaine, n'arrange rien.

David Dingwall, un ex-ministre dans le cabinet Chrétien, a démissionné de son poste de président de la Monnaie royale canadienne après que les médias ont dévoilé ses dépenses somptuaires. Ce qui fait rager, c'est son insistance à dire qu'il a droit, même s'il a démissionné, à un dédommagement. «I am entitled to my entitlements», a-t-il dit devant le comité. En français, cela équivaudrait à dire: «J'ai droit à ce qui me revient de droit.»

Pour l'équipe éditoriale de l'Ottawa Sun, voilà la parfaite illustration de la culture politique des libéraux, une «culture of entitlement» ou d'ayants droit. James Travers, dans le Toronto Star, estime que Paul Martin ne doit pas se réjouir trop vite des conclusions du rapport Gomery car c'est la «marque libérale» qui est maintenant associée à une «éthique viciée». «Les libéraux de Martin, comme ceux de Chrétien, souffrent de façon chronique d'EES, l'"Excessive Entitlement Syndrome".» En d'autres mots, ils croient trop que tout leur revient de droit, selon Travers.

Et ce ne sont pas les dépenses ministérielles qui inquiètent le plus Travers mais l'habitude qu'a prise le gouvernement de recourir à des consultants extérieurs, souvent des amis du régime, pour seconder ministres et fonctionnaires, le tout pour la rondelette somme de 6,5 milliards par année. Il en coûte presque aussi cher de faire fonctionner la ville de Toronto pendant une année, souligne Travers.

La somme est colossale, et il est presque impossible pour les comités parlementaires d'en suivre la trace, insiste-t-il. «Dans ces conditions, l'EES fleurit et l'argent des contribuables traverse avec fluidité la ligne de partage entre les intérêts publics, partisans et personnels», écrit-il. Travers souligne que si Martin ne savait rien du scandale des commandites, il en allait autrement dans le cas des contrats donnés aux consultants amis. Par conséquent, il ne peut pas être convaincant dans le rôle du médecin qui se lance à l'attaque du syndrome.

mcornellier@ledevoir.com
 
 
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