Derrière les clowns
18 septembre 2002
«Toute personne qui s'engage dans la politique doit savoir qu'elle devra, pour survivre, être cruelle et subir les cruautés d'autrui: les règles du jeu politique sont telles que la violence, la haine, la trahison, le malheur sont nécessaires, incoercibles, inéluctables.»
Cette citation est tirée du livre d'un professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, Pierre Lenain, La Cruauté politique, que j'avais acheté, lorsque j'étais correspondant parlementaire à Québec, sur le conseil de Louise Harel. L'actuelle présidente de l'Assemblée nationale, qui avait commencé sa carrière politique comme militante idéaliste au PQ, me faisait comprendre qu'aucun politicien ne peut survivre ni faire avancer des idées dans ce milieu s'il ignore les vicissitudes du jeu politique.
La série télévisée Bunker - Le cirque est un concentré des enseignements du professeur Lenain, la caricature grossière en plus. La dureté et la superficialité évoquées par Luc Dionne et Pierre Houle font partie de la réalité. Ce n'est pas toute la réalité. Les clowns ne gagnent pas toujours. Mais surtout, ce n'est pas l'essentiel. Celui-ci est ailleurs: le vrai drame d'un homme politique, la vie politique intime, se joue au moment de prendre des décisions cruciales qui peuvent mettre la vie d'hommes et de femmes en jeu: lors d'une émeute, d'une crise comme celle d'Oka en 1990 ou du déclenchement d'une guerre avec l'Irak. Ou lorsque l'histoire s'écrit sous nos yeux: que dire à une foule de souverainistes qui viennent de perdre leur référendum?
L'homme politique est un homme tragique, toujours appelé à régler des problèmes insolubles qui posent régulièrement des dilemmes moraux. Quel beau matériau dramatique, que Dionne et Houle ont à peine effleuré!
Bunker - Le cirque participe ainsi de ce que les philosophes appellent la double ignorance: non seulement tu ignores les choses les plus importantes, mais tout en les ignorant, tu crois les savoir. On nous donne à penser que nous pénétrons dans les entrailles du pouvoir alors que nous restons sur le pas de la porte.
Cette série est aussi un révélateur de ce que j'oserais appeler un certain analphabétisme civique, pour reprendre les termes du politologue montréalais Henry Milner. Les gens croient de plus en plus, en effet, que la politique se résume à ce genre d'intrigues.
Milner a montré dans une étude intitulée Civic Literacy - How Informed Citizens Make Democracy Work (University Press of New England) que la désaffection des citoyens pour la politique et la chute de la participation électorale (sous la barre des 80 % en 1998 au Québec, à peine 63 % lors du scrutin fédéral de l'an 2000) s'expliquent par une baisse de l'engagement civique, certes, mais beaucoup par le déclin de la connaissance politique.
C'est dans les pays où il y a le moins d'analphabétisme fonctionnel, là où les gens regardent le moins la télévision et lisent le plus les journaux, là où ils sont le plus nombreux à s'inscrire à des cours pour adultes que la connaissance des institutions et des hommes politiques est la plus élevée. C'est aussi dans ces pays, notamment les pays scandinaves, que le taux de participation aux élections est le plus haut.
Or le Canada est un des pays industrialisés où le taux d'analphabétisme fonctionnel est le plus élevé (20 %), où on regarde le plus la télévision (22,5 heures par semaine), où on lit le moins les journaux et où on boude le plus l'éducation des adultes. La situation québécoise est encore pire pour les quatre indicateurs mentionnés.
Mal informée, gavée de télévision, peu encline à poursuivre des études à l'âge adulte, la société québécoise est mal équipée pour participer activement à la vie politique et trouver celle-ci intéressante. La série télévisée ne va pas aider à améliorer les choses. Mais prenons-la comme un symptôme et attaquons-nous plutôt aux vraies causes.
Si les péquistes se cherchent une mission social-démocrate, en voici une: refaire la fibre civique des Québécois. Dans les pays scandinaves, dont Milner est un expert, plusieurs mesures ont été prises pour favoriser la dissémination des idées politiques et l'animation du débat public. Les partis politiques reçoivent d'importants soutiens de l'État, de même que les journaux. L'État subventionne des think-tanks et d'autres organisations vouées à l'animation du débat public et à l'éducation civique.
Milner estime que l'institution d'un mode de scrutin proportionnel rendrait la politique plus attrayante pour les citoyens. J'ajoute qu'il faudrait favoriser la participation des citoyens à des instances locales. Les programmes scolaires d'éducation à la citoyenneté, que vient d'implanter le ministère de l'Éducation, sont une bonne initiative. Mais le politologue a observé que ce qui compte le plus, ce n'est pas un cours sur les institutions politiques en première année du secondaire, c'est plutôt d'inculquer aux enfants des habitudes de lecture et d'écriture, les inciter à fréquenter les bibliothèques, à lire des livres et des journaux, à écrire des lettres, habiletés essentielles pour qui veut comprendre la politique aujourd'hui et, de ce fait, s'y intéresser pour ce qu'elle est et non pour l'image qu'on en donne.
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
Cette citation est tirée du livre d'un professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, Pierre Lenain, La Cruauté politique, que j'avais acheté, lorsque j'étais correspondant parlementaire à Québec, sur le conseil de Louise Harel. L'actuelle présidente de l'Assemblée nationale, qui avait commencé sa carrière politique comme militante idéaliste au PQ, me faisait comprendre qu'aucun politicien ne peut survivre ni faire avancer des idées dans ce milieu s'il ignore les vicissitudes du jeu politique.
La série télévisée Bunker - Le cirque est un concentré des enseignements du professeur Lenain, la caricature grossière en plus. La dureté et la superficialité évoquées par Luc Dionne et Pierre Houle font partie de la réalité. Ce n'est pas toute la réalité. Les clowns ne gagnent pas toujours. Mais surtout, ce n'est pas l'essentiel. Celui-ci est ailleurs: le vrai drame d'un homme politique, la vie politique intime, se joue au moment de prendre des décisions cruciales qui peuvent mettre la vie d'hommes et de femmes en jeu: lors d'une émeute, d'une crise comme celle d'Oka en 1990 ou du déclenchement d'une guerre avec l'Irak. Ou lorsque l'histoire s'écrit sous nos yeux: que dire à une foule de souverainistes qui viennent de perdre leur référendum?
L'homme politique est un homme tragique, toujours appelé à régler des problèmes insolubles qui posent régulièrement des dilemmes moraux. Quel beau matériau dramatique, que Dionne et Houle ont à peine effleuré!
Bunker - Le cirque participe ainsi de ce que les philosophes appellent la double ignorance: non seulement tu ignores les choses les plus importantes, mais tout en les ignorant, tu crois les savoir. On nous donne à penser que nous pénétrons dans les entrailles du pouvoir alors que nous restons sur le pas de la porte.
Cette série est aussi un révélateur de ce que j'oserais appeler un certain analphabétisme civique, pour reprendre les termes du politologue montréalais Henry Milner. Les gens croient de plus en plus, en effet, que la politique se résume à ce genre d'intrigues.
Milner a montré dans une étude intitulée Civic Literacy - How Informed Citizens Make Democracy Work (University Press of New England) que la désaffection des citoyens pour la politique et la chute de la participation électorale (sous la barre des 80 % en 1998 au Québec, à peine 63 % lors du scrutin fédéral de l'an 2000) s'expliquent par une baisse de l'engagement civique, certes, mais beaucoup par le déclin de la connaissance politique.
C'est dans les pays où il y a le moins d'analphabétisme fonctionnel, là où les gens regardent le moins la télévision et lisent le plus les journaux, là où ils sont le plus nombreux à s'inscrire à des cours pour adultes que la connaissance des institutions et des hommes politiques est la plus élevée. C'est aussi dans ces pays, notamment les pays scandinaves, que le taux de participation aux élections est le plus haut.
Or le Canada est un des pays industrialisés où le taux d'analphabétisme fonctionnel est le plus élevé (20 %), où on regarde le plus la télévision (22,5 heures par semaine), où on lit le moins les journaux et où on boude le plus l'éducation des adultes. La situation québécoise est encore pire pour les quatre indicateurs mentionnés.
Mal informée, gavée de télévision, peu encline à poursuivre des études à l'âge adulte, la société québécoise est mal équipée pour participer activement à la vie politique et trouver celle-ci intéressante. La série télévisée ne va pas aider à améliorer les choses. Mais prenons-la comme un symptôme et attaquons-nous plutôt aux vraies causes.
Si les péquistes se cherchent une mission social-démocrate, en voici une: refaire la fibre civique des Québécois. Dans les pays scandinaves, dont Milner est un expert, plusieurs mesures ont été prises pour favoriser la dissémination des idées politiques et l'animation du débat public. Les partis politiques reçoivent d'importants soutiens de l'État, de même que les journaux. L'État subventionne des think-tanks et d'autres organisations vouées à l'animation du débat public et à l'éducation civique.
Milner estime que l'institution d'un mode de scrutin proportionnel rendrait la politique plus attrayante pour les citoyens. J'ajoute qu'il faudrait favoriser la participation des citoyens à des instances locales. Les programmes scolaires d'éducation à la citoyenneté, que vient d'implanter le ministère de l'Éducation, sont une bonne initiative. Mais le politologue a observé que ce qui compte le plus, ce n'est pas un cours sur les institutions politiques en première année du secondaire, c'est plutôt d'inculquer aux enfants des habitudes de lecture et d'écriture, les inciter à fréquenter les bibliothèques, à lire des livres et des journaux, à écrire des lettres, habiletés essentielles pour qui veut comprendre la politique aujourd'hui et, de ce fait, s'y intéresser pour ce qu'elle est et non pour l'image qu'on en donne.
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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