Pauvreté et terrorisme - Nouvelle mise en garde de Chrétien à l'Occident
Le premier ministre est revenu à la charge hier aux Nations unies
Manon Cornellier
17 septembre 2002
Photo : Agence Reuters
Le premier ministre canadien Jean Chrétien a serré la main au président du Congo-Brazzaville, Denis Sassou-Nguesso, hier à New York, lors d’une journée consacrée à l’Afrique. M. Chrétien a de nouveau mis en garde les pays riches contre l’é
Ottawa - Jean Chrétien persiste et signe. Il se félicite même d'avoir souligné, dans le cadre de sa réflexion sur les attentats terroristes du 11 septembre, les dangers qu'il y a à laisser s'élargir le fossé entre pays riches et pays pauvres et, pour l'Occident, à se montrer trop arrogant.
Pris à partie pour ces propos par les grands journaux torontois, le premier ministre Chrétien est revenu à la charge hier, à New York, devant l'Assemblée générale des Nations Unies et les médias.
«La marginalisation continue de l'Afrique du processus de mondialisation et l'exclusion sociale de la vaste majorité de ses peuples sont profondément contraires à l'intérêt mondial. Nous nous devons d'aider l'Afrique à se redresser, dans l'intérêt de l'humanité tout entière. Dans l'intérêt aussi d'un monde prospère et de la création de nouveaux marchés. Et dans l'intérêt de notre propre sécurité. Nous avons pu constater ici même à New York les conséquences tragiques qui peuvent résulter de la dérive d'États lointains», a-t-il dit hier à l'ONU, dans le cadre d'une journée consacrée à l'Afrique.
«Lorsqu'il y a des pays dans la misère extrême, ils deviennent des endroits d'où [émergent] ce genre de problèmes-là. On a une responsabilité d'aider ces pays-là à trouver un niveau de vie plus acceptable, où ces activités ne seront pas facilitées par l'environnement où les gens vivent», a-t-il renchéri devant la presse, fort de l'appui de «plusieurs centaines de Canadiens», aux dires de son entourage.
Selon son attachée de presse Frédérique Tsai, le Bureau du premier ministre (BPM) a reçu, entre mercredi et vendredi derniers, «plusieurs centaines» de messages en provenance de toutes les régions du pays et certains des États-Unis. Un phénomène rarissime après une déclaration. «Et environ 80 % d'entre eux appuyaient le premier ministre», a-t-elle ajouté.
Ce mouvement a été provoqué par une déclaration qu'a faite Jean Chrétien dans le cadre d'une entrevue accordée à la CBC en juillet, mais diffusée le 11 septembre dernier. «Vous savez, vous ne pouvez pas exercer vos pouvoirs au point d'humilier les autres. Et c'est ce que le monde occidental — pas seulement les Américains, le monde occidental — doit réaliser parce que ce sont des êtres humains aussi et il y a des conséquences à long terme si vous ne regardez pas quelle sera la réalité dans 10, 20 ou 30 ans. Et je crois que le monde occidental sera trop riche par rapport au monde en développement. Alors nécessairement, on sera considérés comme arrogants, suffisants, cupides et sans limites», disait-il en réponse à une question sur la façon dont le monde avait changé depuis le 11 septembre.
Il précisait — ce qui n'a pas été retenu dans le reportage — que sa réflexion sur les inégalités et leurs effets avait été alimentée par la préparation du volet africain du dernier sommet du G8.
La réaction à l'entrevue fut toutefois immédiate. Les chefs conservateur Joe Clark et bloquiste Gilles Duceppe ont défendu le premier ministre, mais le chef de l'opposition officielle Stephen Harper et l'ancien premier ministre Brian Mulroney l'ont vigoureusement condamné.
Le porte-parole allianciste Stockwell Day en a remis hier, lors de la session spéciale du comité des affaires étrangères. Selon lui, le premier ministre «doit clarifier s'il essaie de faire un lien entre le terrorisme, qui ne s'appuie que sur la haine pure — cela n'a rien à voir avec la richesse — et une quelconque responsabilité de l'Ouest». Si c'est le cas, cela équivaut, selon lui, à donner une excuse aux terroristes, a-t-il affirmé à sa sortie.
La plupart des grands journaux canadiens-anglais, pour leur part, soutenaient que le premier ministre avait blâmé les Américains pour les attentats et ont presque tous dénoncé M. Chrétien ou, à tout le moins, le moment choisi pour faire pareille déclaration.
M. Chrétien ne s'en est pas formalisé hier. «Certains sont en désaccord mais les critiques en politique sont là pour critiquer», a-t-il simplement répondu.
Le fait qu'il ait choisi de participer au débat sur l'Afrique plutôt qu'à la séance plénière de jeudi dernier, où le président américain George W. Bush a parlé de l'Irak, lui a permis d'illustrer son propos et l'importance qu'il accorde maintenant au dossier africain.
Son message s'est toutefois perdu dans la controverse autour de ses déclarations sur le terreau fertile que la misère représente pour les terroristes. Le débat l'a poursuivi mais il n'a pas désarmé. À un journaliste qui lui demandait s'il ne blâmait pas, dans le fond, la victime, il a répliqué: «Pas du tout. Regardez la réalité. [...] Cela [le terrorisme] émane de la pauvreté. C'est une réalité qui doit être comprise et je suis très content de l'avoir mentionné.»
Oussama ben Laden et ses acolytes ne sont pourtant pas pauvres, d'enchaîner un autre journaliste. «La misère engendre la haine parfois, et ces gens-là, qui sont des fanatiques, utilisent des gens qui sont le produit de la misère. Je ne dis pas que c'est la seule cause, je dis que ça peut en être une», a-t-il répondu.
La réaction des grands journaux canadiens-anglais a surpris Mike Gasher, professeur de journalisme à l'Université Concordia et observateur de la presse anglophone. «Je ne sais pas pourquoi cela a créé une telle controverse au Canada anglais. J'ai pourtant lu plusieurs fois les mêmes propos [que ceux de M. Chrétien] dans la presse américaine», note-t-il.
Il pense qu'il s'agit avant tout d'une tempête journalistique attribuable, peut-être, au moment choisi pour diffuser la déclaration du premier ministre. «Je constate cependant, depuis le 11 septembre 2001, une plus grande réserve au Canada, un plus grand conservatisme à ce sujet. On est plus timide, alors qu'aux États-Unis on entend des critiques plus vigoureuses. Il y a comme un non-dit. On ne peut pas poser certaines questions. Pourquoi ces attaques? Pourquoi aux États-Unis?»
M. Gasher s'étonne que des journalistes réagissent ainsi. «Ce n'est pas en Australie que les terroristes ont frappé mais aux États-Unis. Et le choix des cibles n'est clairement pas accidentel. Il répond à une certaine logique. Il faut donc se poser des questions si on veut éviter que ça se répète.»
Pris à partie pour ces propos par les grands journaux torontois, le premier ministre Chrétien est revenu à la charge hier, à New York, devant l'Assemblée générale des Nations Unies et les médias.
«La marginalisation continue de l'Afrique du processus de mondialisation et l'exclusion sociale de la vaste majorité de ses peuples sont profondément contraires à l'intérêt mondial. Nous nous devons d'aider l'Afrique à se redresser, dans l'intérêt de l'humanité tout entière. Dans l'intérêt aussi d'un monde prospère et de la création de nouveaux marchés. Et dans l'intérêt de notre propre sécurité. Nous avons pu constater ici même à New York les conséquences tragiques qui peuvent résulter de la dérive d'États lointains», a-t-il dit hier à l'ONU, dans le cadre d'une journée consacrée à l'Afrique.
«Lorsqu'il y a des pays dans la misère extrême, ils deviennent des endroits d'où [émergent] ce genre de problèmes-là. On a une responsabilité d'aider ces pays-là à trouver un niveau de vie plus acceptable, où ces activités ne seront pas facilitées par l'environnement où les gens vivent», a-t-il renchéri devant la presse, fort de l'appui de «plusieurs centaines de Canadiens», aux dires de son entourage.
Selon son attachée de presse Frédérique Tsai, le Bureau du premier ministre (BPM) a reçu, entre mercredi et vendredi derniers, «plusieurs centaines» de messages en provenance de toutes les régions du pays et certains des États-Unis. Un phénomène rarissime après une déclaration. «Et environ 80 % d'entre eux appuyaient le premier ministre», a-t-elle ajouté.
Ce mouvement a été provoqué par une déclaration qu'a faite Jean Chrétien dans le cadre d'une entrevue accordée à la CBC en juillet, mais diffusée le 11 septembre dernier. «Vous savez, vous ne pouvez pas exercer vos pouvoirs au point d'humilier les autres. Et c'est ce que le monde occidental — pas seulement les Américains, le monde occidental — doit réaliser parce que ce sont des êtres humains aussi et il y a des conséquences à long terme si vous ne regardez pas quelle sera la réalité dans 10, 20 ou 30 ans. Et je crois que le monde occidental sera trop riche par rapport au monde en développement. Alors nécessairement, on sera considérés comme arrogants, suffisants, cupides et sans limites», disait-il en réponse à une question sur la façon dont le monde avait changé depuis le 11 septembre.
Il précisait — ce qui n'a pas été retenu dans le reportage — que sa réflexion sur les inégalités et leurs effets avait été alimentée par la préparation du volet africain du dernier sommet du G8.
La réaction à l'entrevue fut toutefois immédiate. Les chefs conservateur Joe Clark et bloquiste Gilles Duceppe ont défendu le premier ministre, mais le chef de l'opposition officielle Stephen Harper et l'ancien premier ministre Brian Mulroney l'ont vigoureusement condamné.
Le porte-parole allianciste Stockwell Day en a remis hier, lors de la session spéciale du comité des affaires étrangères. Selon lui, le premier ministre «doit clarifier s'il essaie de faire un lien entre le terrorisme, qui ne s'appuie que sur la haine pure — cela n'a rien à voir avec la richesse — et une quelconque responsabilité de l'Ouest». Si c'est le cas, cela équivaut, selon lui, à donner une excuse aux terroristes, a-t-il affirmé à sa sortie.
La plupart des grands journaux canadiens-anglais, pour leur part, soutenaient que le premier ministre avait blâmé les Américains pour les attentats et ont presque tous dénoncé M. Chrétien ou, à tout le moins, le moment choisi pour faire pareille déclaration.
M. Chrétien ne s'en est pas formalisé hier. «Certains sont en désaccord mais les critiques en politique sont là pour critiquer», a-t-il simplement répondu.
Le fait qu'il ait choisi de participer au débat sur l'Afrique plutôt qu'à la séance plénière de jeudi dernier, où le président américain George W. Bush a parlé de l'Irak, lui a permis d'illustrer son propos et l'importance qu'il accorde maintenant au dossier africain.
Son message s'est toutefois perdu dans la controverse autour de ses déclarations sur le terreau fertile que la misère représente pour les terroristes. Le débat l'a poursuivi mais il n'a pas désarmé. À un journaliste qui lui demandait s'il ne blâmait pas, dans le fond, la victime, il a répliqué: «Pas du tout. Regardez la réalité. [...] Cela [le terrorisme] émane de la pauvreté. C'est une réalité qui doit être comprise et je suis très content de l'avoir mentionné.»
Oussama ben Laden et ses acolytes ne sont pourtant pas pauvres, d'enchaîner un autre journaliste. «La misère engendre la haine parfois, et ces gens-là, qui sont des fanatiques, utilisent des gens qui sont le produit de la misère. Je ne dis pas que c'est la seule cause, je dis que ça peut en être une», a-t-il répondu.
La réaction des grands journaux canadiens-anglais a surpris Mike Gasher, professeur de journalisme à l'Université Concordia et observateur de la presse anglophone. «Je ne sais pas pourquoi cela a créé une telle controverse au Canada anglais. J'ai pourtant lu plusieurs fois les mêmes propos [que ceux de M. Chrétien] dans la presse américaine», note-t-il.
Il pense qu'il s'agit avant tout d'une tempête journalistique attribuable, peut-être, au moment choisi pour diffuser la déclaration du premier ministre. «Je constate cependant, depuis le 11 septembre 2001, une plus grande réserve au Canada, un plus grand conservatisme à ce sujet. On est plus timide, alors qu'aux États-Unis on entend des critiques plus vigoureuses. Il y a comme un non-dit. On ne peut pas poser certaines questions. Pourquoi ces attaques? Pourquoi aux États-Unis?»
M. Gasher s'étonne que des journalistes réagissent ainsi. «Ce n'est pas en Australie que les terroristes ont frappé mais aux États-Unis. Et le choix des cibles n'est clairement pas accidentel. Il répond à une certaine logique. Il faut donc se poser des questions si on veut éviter que ça se répète.»
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