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    Mostafa El-Abbadi - Un humaniste derrière la Bibliothèque d'Alexandrie

    18 octobre 2005 |Frédérique Doyon
    La nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie, sur la côte égyptienne de la Méditerranée.
    Photo: Agence France-Presse (photo) La nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie, sur la côte égyptienne de la Méditerranée.
    Petit monument d'histoire ancienne sur deux pattes, Mostafa El-Abbadi en porte un autre sur ses épaules: la nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie. C'est en grande partie grâce à sa vision et à ses démarches auprès de l'UNESCO que la mythique institution du savoir universel a pu renaître de ses cendres en 2002. Sans faire l'impossible pari de réunir tous les écrits originaux de l'histoire, le directeur scientifique de la bibliothèque préserve l'esprit de rencontre des cultures qui a présidé à sa création originale au IIIe siècle avant Jésus-Christ.

    On connaît sûrement l'imposant édifice à l'architecture solaire qui a été inauguré en 2002 dans la ville d'Alexandre Le Grand et l'héritage monumental qu'il porte. On connaît moins le périple de son principal ambassadeur, Mostafa El-Abbadi, professeur à l'université d'Alexandrie, spécialiste des cultures moyen-orientales et de leurs relations avec le monde hellénistique et le christianisme, membre de plusieurs sociétés savantes dont la prestigieuse Société d'archéologie d'Alexandrie, mais aussi directeur scientifique de la nouvelle Bibliotheca Alexandrina (BA) qu'il a largement contribué à réinventer.

    C'est parce qu'il allie toutes ces qualités d'humaniste des temps anciens et modernes que l'Université du Québec à Montréal lui décernait hier un doctorat honoris causa en sciences humaines et que ce soir on pourra l'entendre disserter notamment sur les mythes et réalités entourant la destruction de la mythique bibliothèque.

    Le projet de reconstruction de celle-ci a vu le jour alors qu'il prononçait une conférence à l'université d'Alexandrie en 1972. Il avait conclu son allocution en avançant qu'une université moderne qui prétend porter l'héritage de l'ancienne cité devrait suivre l'exemple de cette cité et se doter d'un lieu rassemblant tous les savoirs. Petite graine semée d'abord à tout vent, qui a germé lentement mais sûrement.

    «Un comité s'est formé pour élaborer le projet, mais, à l'époque, c'était un rêve impossible», raconte M. Abbadi, qui savait pertinemment alors que l'Égypte, avec ses engagements politiques et militaires, ne pouvait assumer seule un projet aussi démesuré. «On a d'abord convaincu l'université de fournir un terrain près du site original de la bibliothèque. Il y a eu des hauts et des bas jusqu'en 1984 où l'idée a refait surface. J'avais participé à plusieurs conférences et on a inscrit le projet à l'UNESCO.»

    Le directeur de l'organisation mondiale lui a à l'époque promis son soutien indéfectible. L'aval officiel est venu quatre ans plus tard. En 1990, une vaste campagne de financement se met en branle. Un concours d'architecture sera plus tard lancé à l'échelle planétaire et donnera finalement naissance au bâtiment circulaire coupé en angle qu'on connaît aujourd'hui. Toute cette ébullition provoque un courant de fond, car c'est alors que d'autres grandes bibliothèques voient le jour, telles la British Library et la Bibliothèque nationale de France.

    «Ça fait partie d'une prise de conscience internationale de l'importance des bibliothèques, note-t-il. Avec la révolution des sciences et des technologies de l'information qui prend place...» Mais dans le cas précis de la BA, «c'est la première fois dans l'histoire humaine qu'une communauté décide de raviver une bibliothèque ancienne.» Une entreprise intellectuelle unique répond ainsi, plus de vingt siècles plus tard, à un autre colossal chantier des savoirs.

    De celui-ci, M. Abbadi parle avec encore plus de passion. Car à l'instar des humanistes de la Renaissance, il est conscient d'être un nain sur les épaules d'un géant. Ce géant, c'est d'abord Alexandre Le Grand, grand conquérant et fondateur d'Alexandrie dont il voulait faire un grand centre de commerce et de culture.

    «Il est un tournant dans l'histoire à cause de ses campagnes militaires qui couvraient tout l'ancien continent. C'est là qu'on a pris conscience de la complexité de la civilisation humaine. Pour la première fois apparaissait le concept de savoir universel et non plus national, avec différents territoires, différents langages, différentes traditions, et même différentes religions ou conceptions de la religion.»

    Dans cet esprit, un des généraux du conquérant, Ptolémée, fit construire une double institution, un musée (museion pour palais des muses) abritant une université et une bibliothèque appelée à détenir tous les livres du monde qu'on faisait traduire en grec. «Par décret royal, tout étranger arrivant dans le port d'Alexandrie était fouillé et si on trouvait un livre, on l'apportait à la bibliothèque, on en faisait une copie parfaite, on gardait l'original et on redonnait la copie à son propriétaire avec compensation.» Si d'autres bibliothèques existaient avant la BA, celle-ci se distinguait par son universalité, alors que les autres se cantonnaient dans leurs traditions et héritage nationaux.

    Résultat: les livres abondent — on dit qu'il y en avait entre 500 000 et 700 000 à l'époque de César — et les savants affluent. Parmi les grands esprits du monde: Euclide, qu'on dit né à Alexandrie, a laissé des écrits de mathématiques remontant au IIIe siècle av. J-C; Eratosthène, astronome, géographe, qui fut le premier à mesurer la circonférence de la terre; Hérophile a établi le premier que le siège de l'intellect n'était pas dans le coeur, comme le prétendait Aristote, mais dans le cerveau; Ctésibios a développé des horloges hydrauliques; en philosophie, Plotin a développé un genre de théosophie. «Selon son biographe Porphyre, il aurait atteint l'union avec le divin quatre fois», dit M. Abbadi en souriant.

    Puis vinrent les destructions successives. Il y eut d'abord, en l'an 48 de notre ère, l'incendie de la flotte ptoléméenne par César, qui se propagea jusqu'à la BA. Celle-ci fut rasée par les chrétiens dans leur bataille contre le paganisme, puis à nouveau lors de la conquête arabe en 642. Un général arabe aurait alors décrété: tous les livres qui suivent le Coran sont superflus; les autres sont dangereux. Mais cette dernière thèse relève paraît-il d'un mythe né à l'époque des croisades...

    Seize siècles plus tard, la nouvelle BA cultive toujours un esprit universaliste à défaut de pouvoir en réaliser concrètement les ambitions. Trois ans après sa création, où en est-elle?

    «On connaissait nos limitations, et on a décidé de progresser par degrés, par cercles: le plus petit est alexandrien, répondre aux besoins de la ville, puis du pays, puis du Moyen-Orient, de la Méditerranée, de l'Afrique. Donc réunir tout le savoir concerné par cette zone...»

    Elle accepte aussi les donations, venues de partout, du Japon, de Chine, de l'Afrique. Le Québec faisait récemment don d'un fonds.

    «On a déterminé que la bibliothèque serait à la fois publique et axée sur la recherche. On commence avec le projet Alexandrie: bâtir une base de données bibliographique exhaustive de tous les ouvrages qui traitant de savoir ancien. Il fallait justifier notre raison d'être...»

    Pour son concepteur, la BA et toutes les grandes bibliothèques ont encore, voire plus que jamais droit de cité à l'ère numérique. «En dépit de la révolution électronique, la publication de livres se multiplie... C'est bien d'avoir des archives électroniques, mais la majorité des gens ne peuvent passer des jours à lire sur un écran.» La bibliothèque est tout de même très active sur le plan de la numérisation du savoir, essentielle aux yeux de M. Abbadi.

    «On a un centre des technologies de l'information très important. On collabore avec l'université Yale à numériser presque un million d'ouvrages arabes, allant des classiques à la poésie en passant par les écrits scientifiques et ceux des universitaires modernes.»

    Une autre branche s'ajoute à cette politique d'acquisition, l'histoire des sciences, car c'est peut-être sur ce plan que l'ancienne Alexandrie a joué son rôle le plus déterminant.

    Le monde a peut-être plus que jamais besoin d'un lieu comme la BA, symbole du pluralisme et de la tolérance, de rencontre des traditions modernes et anciennes, alors que d'autres guerres continuent de menacer le savoir universel. La destruction de la bibliothèque, du musée et des archives à Bagdad par les Américains est un «crime», lance ainsi M. Abbadi, qui demeure pourtant optimiste. «Les cultures doivent s'unir pour survivre. Elles l'ont fait de tout temps.»
     
     
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