Entente in extremis à l'OSM
Les musiciens se prononcent aujourd'hui sur la fin de la grève, à une semaine du premier concert de Kent Nagano
Les musiciens de l'Orchestre symphonique de Montréal et le conseil d'administration de l'OSM voteront séparément aujourd'hui l'approbation d'une entente de principe mettant fin au conflit dans le renouvellement de l'entente collective qui avait mené à la grève des musiciens, le 9 mai dernier, et à l'annulation de tous les concerts depuis lors.
Une entente a donc été paraphée in extremis dans la nuit de samedi à dimanche à une heure du matin. In extremis, car la soirée de samedi était l'ultime limite au-delà de laquelle le premier concert de Kent Nagano, dimanche prochain, aurait dû être annulé. Une telle annulation aurait plongé l'OSM dans une crise d'une gravité sans précédent dans l'histoire de l'orchestre.
La voie est donc libre pour accueillir les deux premiers concerts du directeur musical désigné, Kent Nagano: dimanche d'abord, avec, notamment, des oeuvres de Prokofiev et Le Boléro de Ravel qui fit tant pour la notoriété internationale de l'orchestre; mercredi 26 et jeudi 27 octobre, ensuite, avec les Quatre derniers Lieder de Strauss et la 9e Symphonie de Bruckner.
L'entente collective des musiciens de l'OSM était échue depuis le 31 août 2003. Les véritables discussions concernant le renouvellement de l'entente ont débuté en octobre 2003 et portaient alors exclusivement sur les clauses normatives du contrat.
On sait que l'administration de l'orchestre désirait assouplir les règles de fonctionnement de l'orchestre sur trois points essentiels. D'abord à Montréal, avec une plus grande liberté dans la préparation des concerts du dimanche et une marge de manoeuvre accrue dans les répétitions et les représentations d'opéras. En tournée, ensuite, tant sur les règles régissant les déplacements que les possibilités de répétition à l'étranger. Sur le plan des enregistrements, enfin, en demandant une reconsidération des contraintes financières imposées par les règles de l'AFM (Fédération américaine des musiciens), règles ne tenant aucun compte du revirement du marché du disque depuis la fin des années 90.
En février 2004, les deux parties font appel à une médiation, interrompue en mai 2004. En juillet 2004 les musiciens décident de déroger au code vestimentaire et de porter le t-shirt. Avec l'hiver, les t-shirts noirs deviendront rouges, ce qui vaudra, officiellement, à l'OSM, en mars 2005, de se faire éjecter de la saison 2005-06 de l'Opéra de Montréal en représailles du fait que «le port de t-shirts lors des représentations de Don Pasquale a porté atteinte à l'intégrité artistique de l'opéra».
À la suite de cette décision de la direction de l'Opéra, l'administration de l'OSM avait décidé d'imputer aux musiciens le manque à gagner en retirant deux semaines au contrat de la saison 2005-06. C'est semble-t-il sur ce point du nombre de semaines d'une saison qu'ont été focalisées les tensions ultimes de la négociation.
Le déclenchement de la grève, le 9 mai, n'entraîne pas l'électrochoc espéré par les musiciens. Leur début de grève est catastrophique, avec les déclarations intempestives de Gérard Masse, président de la Guilde des musiciens (organisme affilié à l'AFM), qui demande la tête de la directrice générale de l'orchestre, Madeleine Careau et les menaces que la Guilde tente de faire peser sur l'organisation du Concours musical international de Montréal. C'est très rapidement aussi que les musiciens s'aperçoivent qu'ils n'ont aucune maîtrise sur le calendrier. C'est le médiateur qui décidera du «moment opportun». Les pourparlers recommencent le 8 juin avec l'arrivée d'un second médiateur, du ministère du Travail: un mois de perdu!
Un conflit dur
La négociation de juin tente de sauver les concerts estivaux du Festival Mozart Plus, mais la discussion n'aboutit pas: fin juin, la saison estivale est annulée. Le 30 juin, les musiciens demandent à aborder le volet financier et jugent «insultantes» les propositions antérieures de la direction à ce sujet. Ils demandent une revalorisation substantielle que l'administration chiffre à une augmentation globale de 85 % de la masse salariale sur cinq ans.
Les discussions de juillet brassent l'ensemble des questions, sans résultat. Les médiateurs renvoient les deux parties en constatant une incompatibilité totale des positions. Cet événement donne lieu à un communiqué d'une virulence extrême de Lucien Bouchard, président du conseil d'administration de l'orchestre, qui affirme que, «par son intransigeance et sa négation des enjeux», le syndicat des musiciens «met en péril l'existence de l'OSM».
Les médiateurs jugeront à la mi-septembre le temps venu de réunir à nouveau les deux parties. Le début de la saison (20 septembre) est alors déjà mort et enterré. La nouvelle date butoir est clairement le premier concert de Kent Nagano le 23 octobre. Les deux parties sont astreintes à un black out médiatique. Une bonne partie du volet normatif se règle.
Les discussions s'intensifient après le 5 octobre. Le 6, les musiciens renoncent à une action d'éclat lors d'une apparition publique de Lucien Bouchard à la Chambre de commerce de Montréal. Une proposition des musiciens est déposée en fin de cette semaine-là. La direction revient à la table après le week-end. Le fruit n'est pas encore mûr; les concerts des 18 et 19 octobre sont annulés: ce seront les dernières victimes du conflit.
La synthèse des jeudi 13 et vendredi 14 est cruciale: la volonté stratégique de faire place nette avant l'arrivée de Kent Nagano le 23 octobre est évidente. La discussion se prolonge très tard dans la nuit de vendredi à samedi. Il semble qu'un accord de principe achoppe à la dernière minute. C'est reparti pour un round samedi. Il est convenu de statuer en fin d'après midi. L'accord interviendra à une heure du matin.
Des intérêts enfin convergents
La teneur de l'accord de principe qui devra être approuvé ce matin à 10h par les musiciens, puis plus tard dans la journée, à une heure non encore fixée, par le conseil d'administration ne sera connue que lorsqu'il sera avalisé par les deux parties.
Le président de l'Association des musiciennes et musiciens de l'OSM, M. Marc Béliveau, a tenu à rappeler la solidarité que tous les musiciens ont maintenue durant les cinq mois de grève: «Tous ont clairement démontré leur ferme intention de sauvegarder cet extraordinaire bassin de talent qu'est l'Orchestre symphonique de Montréal et leur conviction profonde que tous les intervenants doivent pousser à la roue pour assurer la survie et le développement de l'OSM.»
L'échéancier n'est pas un hasard. Car, enfin, les intérêts de deux parties en ce mois d'octobre sont devenus convergents. La direction, qui a joué la montre et campé une ligne dure, n'avait pas envie de montrer au nouveau directeur musical son incapacité à régler un conflit qui s'est longtemps nourri de crispations interpersonnelles. Par ailleurs, elle s'inquiétait tant de la grogne de ses abonnés que de l'émergence d'autres institutions musicales de la place montréalaise, I Musici dans Beethoven et l'Orchestre Métropolitain dans Mahler, qui ont vraiment haussé le niveau dans leurs premiers concerts de saison pour tenter de gagner de nouveaux adeptes.
Du côté des musiciens, le fonds de grève s'asséchait désespérément et les résolutions des conflits similaires en Amérique du Nord depuis septembre (New Jersey, Pittsburgh, Milwaukee) entérinaient les unes après les autres des baisses de salaire pour les musiciens avec des réductions du nombre de semaines de travail dans l'année, créant une conjoncture inquiétante.
Paradoxalement, ce contexte général de baisse des salaires des musiciens d'orchestres en Amérique du Nord ouvrait une porte de sortie honorable si les deux parties s'entendaient sur une certaine revalorisation à Montréal. L'enjeu de cette fin du conflit était en fait simple: comment l'administration allait-elle mettre fin à la grève sans remettre en cause son équilibre financier et en motivant les musiciens pour les projets futurs? Obtenir des musiciens une reddition en rase campagne, façon LNH, serait assurément une victoire à la Pyrrhus. Nous serons fixés aujourd'hui.
Collaborateur du Devoir
Une entente a donc été paraphée in extremis dans la nuit de samedi à dimanche à une heure du matin. In extremis, car la soirée de samedi était l'ultime limite au-delà de laquelle le premier concert de Kent Nagano, dimanche prochain, aurait dû être annulé. Une telle annulation aurait plongé l'OSM dans une crise d'une gravité sans précédent dans l'histoire de l'orchestre.
La voie est donc libre pour accueillir les deux premiers concerts du directeur musical désigné, Kent Nagano: dimanche d'abord, avec, notamment, des oeuvres de Prokofiev et Le Boléro de Ravel qui fit tant pour la notoriété internationale de l'orchestre; mercredi 26 et jeudi 27 octobre, ensuite, avec les Quatre derniers Lieder de Strauss et la 9e Symphonie de Bruckner.
L'entente collective des musiciens de l'OSM était échue depuis le 31 août 2003. Les véritables discussions concernant le renouvellement de l'entente ont débuté en octobre 2003 et portaient alors exclusivement sur les clauses normatives du contrat.
On sait que l'administration de l'orchestre désirait assouplir les règles de fonctionnement de l'orchestre sur trois points essentiels. D'abord à Montréal, avec une plus grande liberté dans la préparation des concerts du dimanche et une marge de manoeuvre accrue dans les répétitions et les représentations d'opéras. En tournée, ensuite, tant sur les règles régissant les déplacements que les possibilités de répétition à l'étranger. Sur le plan des enregistrements, enfin, en demandant une reconsidération des contraintes financières imposées par les règles de l'AFM (Fédération américaine des musiciens), règles ne tenant aucun compte du revirement du marché du disque depuis la fin des années 90.
En février 2004, les deux parties font appel à une médiation, interrompue en mai 2004. En juillet 2004 les musiciens décident de déroger au code vestimentaire et de porter le t-shirt. Avec l'hiver, les t-shirts noirs deviendront rouges, ce qui vaudra, officiellement, à l'OSM, en mars 2005, de se faire éjecter de la saison 2005-06 de l'Opéra de Montréal en représailles du fait que «le port de t-shirts lors des représentations de Don Pasquale a porté atteinte à l'intégrité artistique de l'opéra».
À la suite de cette décision de la direction de l'Opéra, l'administration de l'OSM avait décidé d'imputer aux musiciens le manque à gagner en retirant deux semaines au contrat de la saison 2005-06. C'est semble-t-il sur ce point du nombre de semaines d'une saison qu'ont été focalisées les tensions ultimes de la négociation.
Le déclenchement de la grève, le 9 mai, n'entraîne pas l'électrochoc espéré par les musiciens. Leur début de grève est catastrophique, avec les déclarations intempestives de Gérard Masse, président de la Guilde des musiciens (organisme affilié à l'AFM), qui demande la tête de la directrice générale de l'orchestre, Madeleine Careau et les menaces que la Guilde tente de faire peser sur l'organisation du Concours musical international de Montréal. C'est très rapidement aussi que les musiciens s'aperçoivent qu'ils n'ont aucune maîtrise sur le calendrier. C'est le médiateur qui décidera du «moment opportun». Les pourparlers recommencent le 8 juin avec l'arrivée d'un second médiateur, du ministère du Travail: un mois de perdu!
Un conflit dur
La négociation de juin tente de sauver les concerts estivaux du Festival Mozart Plus, mais la discussion n'aboutit pas: fin juin, la saison estivale est annulée. Le 30 juin, les musiciens demandent à aborder le volet financier et jugent «insultantes» les propositions antérieures de la direction à ce sujet. Ils demandent une revalorisation substantielle que l'administration chiffre à une augmentation globale de 85 % de la masse salariale sur cinq ans.
Les discussions de juillet brassent l'ensemble des questions, sans résultat. Les médiateurs renvoient les deux parties en constatant une incompatibilité totale des positions. Cet événement donne lieu à un communiqué d'une virulence extrême de Lucien Bouchard, président du conseil d'administration de l'orchestre, qui affirme que, «par son intransigeance et sa négation des enjeux», le syndicat des musiciens «met en péril l'existence de l'OSM».
Les médiateurs jugeront à la mi-septembre le temps venu de réunir à nouveau les deux parties. Le début de la saison (20 septembre) est alors déjà mort et enterré. La nouvelle date butoir est clairement le premier concert de Kent Nagano le 23 octobre. Les deux parties sont astreintes à un black out médiatique. Une bonne partie du volet normatif se règle.
Les discussions s'intensifient après le 5 octobre. Le 6, les musiciens renoncent à une action d'éclat lors d'une apparition publique de Lucien Bouchard à la Chambre de commerce de Montréal. Une proposition des musiciens est déposée en fin de cette semaine-là. La direction revient à la table après le week-end. Le fruit n'est pas encore mûr; les concerts des 18 et 19 octobre sont annulés: ce seront les dernières victimes du conflit.
La synthèse des jeudi 13 et vendredi 14 est cruciale: la volonté stratégique de faire place nette avant l'arrivée de Kent Nagano le 23 octobre est évidente. La discussion se prolonge très tard dans la nuit de vendredi à samedi. Il semble qu'un accord de principe achoppe à la dernière minute. C'est reparti pour un round samedi. Il est convenu de statuer en fin d'après midi. L'accord interviendra à une heure du matin.
Des intérêts enfin convergents
La teneur de l'accord de principe qui devra être approuvé ce matin à 10h par les musiciens, puis plus tard dans la journée, à une heure non encore fixée, par le conseil d'administration ne sera connue que lorsqu'il sera avalisé par les deux parties.
Le président de l'Association des musiciennes et musiciens de l'OSM, M. Marc Béliveau, a tenu à rappeler la solidarité que tous les musiciens ont maintenue durant les cinq mois de grève: «Tous ont clairement démontré leur ferme intention de sauvegarder cet extraordinaire bassin de talent qu'est l'Orchestre symphonique de Montréal et leur conviction profonde que tous les intervenants doivent pousser à la roue pour assurer la survie et le développement de l'OSM.»
L'échéancier n'est pas un hasard. Car, enfin, les intérêts de deux parties en ce mois d'octobre sont devenus convergents. La direction, qui a joué la montre et campé une ligne dure, n'avait pas envie de montrer au nouveau directeur musical son incapacité à régler un conflit qui s'est longtemps nourri de crispations interpersonnelles. Par ailleurs, elle s'inquiétait tant de la grogne de ses abonnés que de l'émergence d'autres institutions musicales de la place montréalaise, I Musici dans Beethoven et l'Orchestre Métropolitain dans Mahler, qui ont vraiment haussé le niveau dans leurs premiers concerts de saison pour tenter de gagner de nouveaux adeptes.
Du côté des musiciens, le fonds de grève s'asséchait désespérément et les résolutions des conflits similaires en Amérique du Nord depuis septembre (New Jersey, Pittsburgh, Milwaukee) entérinaient les unes après les autres des baisses de salaire pour les musiciens avec des réductions du nombre de semaines de travail dans l'année, créant une conjoncture inquiétante.
Paradoxalement, ce contexte général de baisse des salaires des musiciens d'orchestres en Amérique du Nord ouvrait une porte de sortie honorable si les deux parties s'entendaient sur une certaine revalorisation à Montréal. L'enjeu de cette fin du conflit était en fait simple: comment l'administration allait-elle mettre fin à la grève sans remettre en cause son équilibre financier et en motivant les musiciens pour les projets futurs? Obtenir des musiciens une reddition en rase campagne, façon LNH, serait assurément une victoire à la Pyrrhus. Nous serons fixés aujourd'hui.
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