Faire la fête?
Qui s'étonnera que le Gala des Gémeaux, censé être la fête de la télévision, n'ait trouvé qu'une chaîne spécialisée câblée, Canal D, pour distribuer des prix dont on questionne d'ailleurs et le nombre et la pertinence depuis plusieurs années? Qui a envie de fêter la télé par les temps qui courent alors qu'elle est en partie kidnappée par des barbares de l'esprit dont la tonitruance le dispute à l'illusion de l'omnipotence? Qui a envie de fêter une télévision qui nous abrutit, nous déresponsabilise, nous dépossède de tout sens critique, nous fait croire qu'elle est audacieuse alors que sa vulgarité nous éclabousse et que son conformisme est un anesthésiant de matière grise? Qui a envie de fêter une télévision qui a perdu la mémoire, qui consacre des roitelets d'une génération aussi spontanée que frelatée, qui ne respecte ni les personnes, transformées en instruments médiatiques, ni la culture, dont on ne retient que la première syllabe, ni l'intelligence, ce mélange d'esprit, de sensibilité, d'acuité, de perception et de conscience?
Non, le coeur n'est pas à la fête. Ceux qui oeuvrent à la télé espèrent grandement que le nouveau patron de la radio et de la télévision publiques, Sylvain Lafrance, homme de service public visionnaire et pondéré, réussisse à faire une nouvelle révolution tranquille afin de libérer l'institution radio-canadienne des prétentieux incultes qui l'ont détournée à leur propre ambition. Nous faisons face à une situation scandaleuse à côté de laquelle le mouton noir de la télé fait figure d'anecdote. Non, il n'y a rien à fêter quand certains diffuseurs se comportent en éboueurs.
Si la télévision est le miroir de la société qui la contient, il n'y a hélas rien à fêter hors du petit écran non plus. Le film-pamphlet de notre confrère Paul Arcand nous empêche de nous vanter d'être exemplaires en matière de protection des enfants, ce que nous faisons abondamment devant les étrangers. Quand on érige la capacité d'adaptabilité des enfants en credo pour justifier nos ruptures sentimentales et matrimoniales, pourquoi se surprendre que le système de protection des enfants tolère qu'on les ballote d'un foyer d'accueil à l'autre lorsque leurs parents sont inaptes à s'en occuper et les maltraitent? Qu'y a-t-il à fêter quand on constate que le progrès social dont on se réclame et le respect des droits individuels qu'on brandit à bout de bras n'ont freiné ni les exactions contre autrui ni l'exploitation sexuelle des enfants? Être informé ne confère donc aucune vertu particulière. «Je le sais, je l'ai vu à la télé», «je l'ai lu dans le journal», «je l'ai entendu à la radio» ne signifient rien sans la capacité de celui qui reçoit à donner un sens à cette information. Aucune raison de fêter de ce côté-là non plus.
***
Pourquoi fêter lorsque du «bon monde» tranquille, sans histoire, du monde ordinaire comme on dit ici, s'insurge contre l'installation d'une maison pour personnes âgées dans leur rue, à Québec, au prétexte que leur quiétude sera mise à mal et, évidemment, que la valeur marchande de leurs augustes demeures diminuera? Il y aura trop de circulation, assurent ces bonnes gens. En effet, c'est bien connu, les personnes âgées provoquent des cohues de visiteurs, elles dont on sait qu'elles sont trop souvent abandonnées par leur famille.
A-t-on envie de fêter quand on voit les comptes de dépenses de nos élus, qui réussiront bientôt à se faire rembourser la nourriture de leurs animaux de compagnie? Détails que ces dollars réclamés. Mais ces demandes minables sont des phénomènes périphériques qui expliquent l'essentiel, et l'essentiel, c'est que, de nos jours, la morale consiste à ne pas se faire démasquer. Qui vole un oeuf vole un boeuf: se souvient-on de ce proverbe?
Qui a envie de fêter lorsque la fête, c'est André Boisclair, le futur chef du Parti québécois fondé par René Lévesque, qui la définit? Pour justifier sa consommation de cocaïne, il a expliqué, sourire en coin, qu'il était un gars de party, qu'il aimait la fête. Si fêter consiste à s'envoyer en l'air, à se remplir les narines de poudre, à oublier jusqu'à son nom et surtout, dans ce cas-ci, sa fonction, qui veut se réjouir ? Pourquoi faudrait-il que la fête rime avec défonce, inconscience, sexe à gogo et abrutissement, comme le croient tant de gens?
Ceux qui, se réclamant de leur époque, croient que le progrès est nécessairement devant oublient que vers l'avant on peut aussi s'écraser dans des crevasses ou plonger dans des précipices. Le progrès, répétons-le, ne sera jamais la mode, l'air du temps et les tendances épisodiques. Et la fête ne peut pas avoir de sens sans sens. On ne fête pas quand on n'a plus sa tête: on s'engourdit ou on se perd. Et nous n'avons pas de raison de fêter quand nous sommes les témoins impuissants et infiniment tristes d'une détérioration de la qualité du tissu social. Qu'ils se lèvent, ceux qui, aujourd'hui, ont le coeur à la fête dans une société qui bouscule les enfants, s'éloigne des vieux et se nourrit d'une culture de la brutalité, de la grossièreté et du découragement.
denbombardier@videotron.ca
Non, le coeur n'est pas à la fête. Ceux qui oeuvrent à la télé espèrent grandement que le nouveau patron de la radio et de la télévision publiques, Sylvain Lafrance, homme de service public visionnaire et pondéré, réussisse à faire une nouvelle révolution tranquille afin de libérer l'institution radio-canadienne des prétentieux incultes qui l'ont détournée à leur propre ambition. Nous faisons face à une situation scandaleuse à côté de laquelle le mouton noir de la télé fait figure d'anecdote. Non, il n'y a rien à fêter quand certains diffuseurs se comportent en éboueurs.
Si la télévision est le miroir de la société qui la contient, il n'y a hélas rien à fêter hors du petit écran non plus. Le film-pamphlet de notre confrère Paul Arcand nous empêche de nous vanter d'être exemplaires en matière de protection des enfants, ce que nous faisons abondamment devant les étrangers. Quand on érige la capacité d'adaptabilité des enfants en credo pour justifier nos ruptures sentimentales et matrimoniales, pourquoi se surprendre que le système de protection des enfants tolère qu'on les ballote d'un foyer d'accueil à l'autre lorsque leurs parents sont inaptes à s'en occuper et les maltraitent? Qu'y a-t-il à fêter quand on constate que le progrès social dont on se réclame et le respect des droits individuels qu'on brandit à bout de bras n'ont freiné ni les exactions contre autrui ni l'exploitation sexuelle des enfants? Être informé ne confère donc aucune vertu particulière. «Je le sais, je l'ai vu à la télé», «je l'ai lu dans le journal», «je l'ai entendu à la radio» ne signifient rien sans la capacité de celui qui reçoit à donner un sens à cette information. Aucune raison de fêter de ce côté-là non plus.
***
Pourquoi fêter lorsque du «bon monde» tranquille, sans histoire, du monde ordinaire comme on dit ici, s'insurge contre l'installation d'une maison pour personnes âgées dans leur rue, à Québec, au prétexte que leur quiétude sera mise à mal et, évidemment, que la valeur marchande de leurs augustes demeures diminuera? Il y aura trop de circulation, assurent ces bonnes gens. En effet, c'est bien connu, les personnes âgées provoquent des cohues de visiteurs, elles dont on sait qu'elles sont trop souvent abandonnées par leur famille.
A-t-on envie de fêter quand on voit les comptes de dépenses de nos élus, qui réussiront bientôt à se faire rembourser la nourriture de leurs animaux de compagnie? Détails que ces dollars réclamés. Mais ces demandes minables sont des phénomènes périphériques qui expliquent l'essentiel, et l'essentiel, c'est que, de nos jours, la morale consiste à ne pas se faire démasquer. Qui vole un oeuf vole un boeuf: se souvient-on de ce proverbe?
Qui a envie de fêter lorsque la fête, c'est André Boisclair, le futur chef du Parti québécois fondé par René Lévesque, qui la définit? Pour justifier sa consommation de cocaïne, il a expliqué, sourire en coin, qu'il était un gars de party, qu'il aimait la fête. Si fêter consiste à s'envoyer en l'air, à se remplir les narines de poudre, à oublier jusqu'à son nom et surtout, dans ce cas-ci, sa fonction, qui veut se réjouir ? Pourquoi faudrait-il que la fête rime avec défonce, inconscience, sexe à gogo et abrutissement, comme le croient tant de gens?
Ceux qui, se réclamant de leur époque, croient que le progrès est nécessairement devant oublient que vers l'avant on peut aussi s'écraser dans des crevasses ou plonger dans des précipices. Le progrès, répétons-le, ne sera jamais la mode, l'air du temps et les tendances épisodiques. Et la fête ne peut pas avoir de sens sans sens. On ne fête pas quand on n'a plus sa tête: on s'engourdit ou on se perd. Et nous n'avons pas de raison de fêter quand nous sommes les témoins impuissants et infiniment tristes d'une détérioration de la qualité du tissu social. Qu'ils se lèvent, ceux qui, aujourd'hui, ont le coeur à la fête dans une société qui bouscule les enfants, s'éloigne des vieux et se nourrit d'une culture de la brutalité, de la grossièreté et du découragement.
denbombardier@videotron.ca
Haut de la page

