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Une ville à l'agonie

Jean-Robert Sansfaçon   16 septembre 2002 
Le gouvernement a donc refusé d'accéder à la demande de la majorité des citoyens de Murdochville qui, en août dernier, ont voté en faveur de la fermeture de leur ville. Tant mieux si cette décision de Québec, qui pourrait être assortie d'un bouquet de mesures d'aide, incite des entreprises à prendre la place de la Noranda. Mais si tel n'est pas le cas, alors ce sont les citoyens qui paieront doublement le prix de la fermeture de la fonderie. Le 25 août dernier, 65 % des habitants de la petite ville minière de Murdochville, en Gaspésie, votaient en faveur de la fermeture de leur ville après le départ du seul employeur privé d'importance, Fonderie Gaspé. Ce faisant, Noranda, qui était installée à Murdochville depuis bientôt cinquante ans, creuse un énorme trou dans la toile économique de l'ensemble de la région, dont Gaspé, où les activités portuaires se résument désormais à peu de choses.

La semaine dernière, le conseil des ministres du gouvernement du Québec rejetait l'idée de fermer la ville l'an prochain, lorsque Noranda aura cessé d'assumer 70 % du budget de la municipalité. Évidemment, on peut se réjouir de ce que notre gouvernement ait pris une telle décision, mais sincèrement, quelles en seront les conséquences sur la vie des gens?

Québec refuse de fermer la ville parce que personne ne veut porter le poids d'une telle décision. Dans le bas du fleuve, on critique aujourd'hui la fermeture de quelques villages de l'arrière-pays dans les années soixante.

L'autre motif de la résistance gouvernementale, c'est évidemment qu'on ne veut pas créer de précédent qui obligerait l'État à verser des compensations chaque fois qu'un village en difficulté voterait en faveur d'une fermeture. On comprend cela. N'empêche que si l'on ne ferme pas officiellement cette ville isolée, on peut difficilement imaginer comment elle pourra survivre par ses propres moyens.

Tant mieux si quelque entreprise de métallurgie choisissait de s'y établir avant que les ouvriers spécialisés l'aient désertée. Ce serait sûrement la solution magique, dont certains rêvent toujours, y compris parmi les fonctionnaires chargés de faire du démarchage auprès d'entreprises étrangères. Tant mieux encore si d'autres entrepreneurs emboîtent le pas. Mais les probabilités d'un tel événement sont extrêmement minces, on le devine. Car, sauf exception, les PME de production et de service s'installent là où il y a déjà une certaine activité économique. Sans une telle effervescence, une PME ne peut pas survivre à moins d'exporter l'essentiel de sa production en dehors de la région. Mais alors, à quoi bon s'installer à Murdochville, loin de ses propres marchés?



Évidemment, il reste d'autres voies à explorer si l'on tient à maintenir cette ville en vie. Par exemple, on peut demander au gouvernement d'y déménager les activités d'un ministère, ce que l'inforoute rend possible en théorie, ou encore de tenter d'attirer là-bas des centres de télémarketing ou de traitement des données. En dernier ressort, on peut même rêver d'un centre touristique d'envergure et d'un casino... Mais qui travaillerait dans ces services? Les travailleurs de la fonderie ou une nouvelle main-d'oeuvre plus instruite venue d'ailleurs? Maintenir Murdochville en vie pour en faire une nouvelle ville, cela vaut-il la peine d'être tenté, même si les travailleurs actuels partiront de toute façon?

Un peu de sérieux: les solutions théoriques de cette sorte ne valent rien de plus que le papier sur lequel elles sont rédigées. Pourquoi une grande entreprise ou même un gouvernement forceraient-ils des employés spécialisés et leur famille à déménager dans une ancienne ville minière dont l'existence est aussi précaire? Pourquoi une société de traitement des données ou de télémarketing ferait-elle un choix semblable, alors qu'il y a tant de gens formés et disponibles dans les dizaines de villes d'importance moyenne où on trouve des écoles secondaires de qualité, des collèges et des hôpitaux? Quant à cette équation souvent répétée depuis quelques semaines selon laquelle 30 PME de 10 employés équivalent à une entreprise de 300 employés, là encore, quel mauvais calcul! Très peu de PME sont en mesure de verser des salaires et des avantages sociaux équivalents à ceux d'une grande entreprise. Au total, les activités d'une trentaine de PME (un nombre élevé quand on part de rien) équivalent tout au plus à la moitié de ce que génère une société comme Noranda, avec ce que cela implique en matière d'appauvrissement général et de ses conséquences sur la qualité des services municipaux, sur la qualité de vie elle-même.

Attention donc: si Québec et les citoyens sont prêts à voir Murdochville passer du statut de municipalité autonome à celui de village de 100 ou 200 âmes, surtout des personnes âgées, alors il n'y a qu'à continuer d'en parler! Mais de grâce, qu'on oublie l'idée d'une ville de 1000 personnes sans la présence d'une grande entreprise ou de quelques entreprises de bonne taille!

Rêvons et protestons autant que nous le pourrons! Dénonçons haut et fort les gouvernements qui n'ont pas réussi à diversifier l'économie des villes-ressources (en avaient-il les moyens?), malheureusement cela n'y changera rien. De nos jours, les villes ne peuvent plus vivre des seules activités primaires de leurs habitants (agriculture, chasse, pêche, coupe du bois et commerce). Dans certains coins isolés de ce pays où la survie du principal centre dépend exclusivement de l'exploitation d'une ressource et des services de l'État, il n'y parfois pas d'autre solution que la fermeture. Murdochville, qui n'a pas 50 ans d'existence, est peut-être de ceux-là.

À moins d'un événement toujours souhaitable mais assez improbable, cette ville se videra elle-même de ses éléments plus jeunes et plus dynamiques en seulement quelques années. Si Murdochville avait eu à se diversifier, cela serait fait déjà. Aujourd'hui, il est trop tard. Le choix qu'une majorité de citoyens ont fait le 25 août était non pas le plus défaitiste, mais le plus difficile, le plus lucide et certainement le moins dommageable pour leur propre santé mentale et financière à long terme. Personne ne veut élever ses enfants là où l'aide sociale est la première source de revenus des familles! Si aucune autre issue viable et raisonnable ne se dessine au cours des prochains mois, Québec doit respecter ce choix et Noranda devra assumer l'essentiel de la note.
 
 
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