Gambader, ou l'art de donner des ailes au délire
Photo : Jacques Nadeau
Il est arrivé au point de rencontre en sautillant, les bras en l'air et les cheveux au vent. À la traîne, trois amis, la joie au coeur, suivaient la cadence. «Ça fait du bien, lance Alexandre Blain en reprenant son souffle. C'est drôle, on a réussi à convertir quelqu'un en chemin. Il nous a vus gambader et ça lui a donné le goût.»
Sourire mi-gêné, mi-franc, regard frétillant, l'étudiant en biologie de 26 ans a tout pour être heureux en cette fin de journée d'automne aux tonalités estivales. Et la délicieuse lumière qui baigne le parc Jeanne-Mance, à Montréal, n'est certainement pas la seule source de son bonheur. C'est qu'après sa journée de travail, Le Devoir lui a donné l'occasion, pour faire connaissance, de se détendre un brin en pratiquant son art, entre amis, à un endroit plein de verdure, propice au recrutement de nouveaux adeptes du Mouvement des gambadeurs et gambadeuses (MGG).
«Un parc, c'est idéal, poursuit le jeune homme. Les réactions face au gambadage, c'est la glace ou le feu. Soit t'embarques, soit tu dénigres. Il n'y a pas de juste milieu. Ce soir, nous avons de bonnes conditions.»
La contagion n'est pas surprenante. Lancé, sourire en coin, par un joyeux duo d'étudiants au tournant du siècle dernier, le MGG, comme son nom peut l'indiquer, fait la promotion du gambadage pour conjuguer son existence au temps de la gaieté et ne laisse visiblement personne indifférent. À ce jour, près de 400 personnes, de Sherbrooke (d'où le mouvement émane) à Montréal en passant par Québec, Gaspé, Saint-Georges-de-Beauce, Saint-Jean-sur-Richelieu, Alma ou Rimouski, y ont adhéré par l'entremise du site Internet de ce drôle de regroupement (www.gambadons.org) qui fleure bon la douce folie.
«Nous comptons aussi une poignée de membres en Europe», ajoute Frédéric Therrien, étudiant en géographie à l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et cofondateur du MGG avec Alexandre Blain. «Pour être franc, ce succès nous surprend. D'autant que le mouvement vit depuis quelques mois par lui-même puisque nous n'avons plus beaucoup le temps, à cause de nos études, de nous en occuper.»
Gambadage 101
L'homme est humble, sous-estimant la force d'attraction, auprès d'une jeunesse choyée, de ce regroupement né un soir d'été — «sans alcool», précise-t-il — où, à l'occasion d'une promenade entre copains d'école, le goût de gambader lui est soudainement monté à la tête. Ce soir-là, l'air de rien, les premiers jalons de la doctrine du gambadage, une discipline qui mérite «d'être reconnue à sa juste valeur», peut-on lire dans la documentation officielle, venaient d'être posés.
Parodiant avec une efficacité redoutable les discours creux des mouvements sectaires, le MGG milite activement en faveur du renouveau de la marche sautillante et ludique qui quitte généralement le quotidien des hommes — et des femmes — en même temps que l'enfance. Et ce, dans l'espoir de mettre du bonheur dans la vie des gens, de lutter contre le stress ambiant, «de faire diminuer la consommation d'antidépresseurs au pays et de lutter contre l'obésité», lance, assis sur un banc de parc, Mathieu Delorme, un gambadeur de Montréal, étudiant en météorologie et fidèle du MGG.
L'objectif est louable. Il fait aussi écho aux préceptes d'un grand gambadeur, maître spirituel du mouvement, «né d'un père violent et d'une mère alcoolique», derrière lequel le mouvement aime se cacher pour mieux contaminer la société avec sa philosophie gambado-subversive. «Le Grand Gambadeur vit quelque part au Québec, résume Frédéric Therrien, où il travaille à l'amélioration de la qualité de vie des gambadeurs et gambadeuses. On préfère ne pas donner son nom.» «C'est bien sûr une blague, ajoute Alexandre Blain. Elle nous vaut d'ailleurs de recevoir des messages de bêtises envoyés par des adeptes de véritables sectes qui ne semblent pas la trouver très drôle.»
Dommage pour eux. En effet, en explorant tous les recoins de la vitrine du MGG dans le cyberespace, ces visiteurs au sens de l'humour peu développé peuvent facilement trouver de quoi se décrisper en se frottant à ce mouvement qui, sans se prendre au sérieux, a savamment dosé les ingrédients de sa recette.
Présentation des nombreuses techniques de gambadage (moderne, postmoderne ou style papillon) afin de maîtriser cet art qui permet «de trouver le gambadeur qui sommeille en vous!», conseils pour «séduire en gambadant», nomenclature de l'habillement du gambadeur type, lexique du gambadeur, présentation de la vie et de l'oeuvre du Grand Gambadeur, matériel promotionnel affichant le logo du MGG, rien ne semble avoir été laissé au hasard pour donner des ailes au délire.
Entre deux passages au forum de discussion entièrement consacré au gambadage, les aficionados peuvent également tester leur gambado-dépendance grâce à un questionnaire loufoque ou encore s'informer sur «l'herbe gambado-méditative» dont la consommation, dit-on, aide «à méditer sur [sa] place dans l'univers et sur la place qu'occupe le gambadage dans [sa] vie». Quant aux timides, craintifs à l'idée d'avouer publiquement leur penchant pour le gambadage, ils trouveront une foule de recommandations pour «gambader avec fierté». Le tout en évitant les lignes de trottoir, en «se débarrassant des chiens» qui courent après les gambadeurs et en n'attirant pas «l'attention des policiers», pour qui le «gambadeur paraît suspect d'avance» à cause «de son air joyeux».
Vertus d'une idée saugrenue
Son air joyeux, le cardiologue Martial G. Bourassa, de la faculté de médecine de l'Université de Montréal, l'a difficilement caché, même à l'autre bout du fil, en apprenant l'existence d'un mouvement voué au gambadage. «C'est drôle, mais c'est une bonne idée, résume-t-il. En effet, comme n'importe quel exercice, c'est bon pour le système cardiovasculaire, pour les muscles, pour diminuer la masse graisseuse et la pression artérielle, mais aussi pour agir sur le stress mieux que n'importe quel tranquillisant. Toutefois, de manière ludique, le gambadage n'est pas meilleur que la marche. Pour en tirer profit, il faut vraiment que cela fasse partie d'un programme d'entraînement structuré d'une durée de 30 minutes au moins.»
Sophie Grégoire, étudiante en cinéma à l'université Concordia et adepte du MGG depuis quelques mois, est loin de remplir les conditions émises par le spécialiste du coeur consulté par Le Devoir, elle qui avoue gambader «en rentrant chez [elle] le soir» et quand «le coeur [lui] en dit».
«Ce n'est pas seulement une question de forme physique», a-t-elle résumé lors d'une rencontre furtive dans un autre parc de la métropole il y a quelques semaines. «Oui, je passe souvent pour une folle dans la rue, mais ça me fait le plus grand bien. Quand je suis triste, ça me rend heureuse, et quand je suis heureuse, j'ai encore plus le goût de gambader.»
Pour de telles personnalités bondissantes, assidues face au gambadage, le mouvement n'est d'ailleurs pas à court d'idées. En témoigne d'ailleurs la récente campagne menée par le MGG pour «des traverses sécuritaires» dans les villes du Québec. Objectif: obtenir des municipalités une signalisation appropriée pour informer les automobilistes du passage éventuel, au détour d'un sentier pédestre, de gambadeurs, seuls ou en groupe. «Pour l'avenir, nous songeons aussi à organiser une journée internationale du gambadage et des rassemblements de gambadeurs dans des parcs», dit Alexandre Blain. De bien bonnes idées, jugent les membres en choeur, que le mouvement se promet très vite de structurer. Une étape à la fois. Un bond après l'autre.
Sourire mi-gêné, mi-franc, regard frétillant, l'étudiant en biologie de 26 ans a tout pour être heureux en cette fin de journée d'automne aux tonalités estivales. Et la délicieuse lumière qui baigne le parc Jeanne-Mance, à Montréal, n'est certainement pas la seule source de son bonheur. C'est qu'après sa journée de travail, Le Devoir lui a donné l'occasion, pour faire connaissance, de se détendre un brin en pratiquant son art, entre amis, à un endroit plein de verdure, propice au recrutement de nouveaux adeptes du Mouvement des gambadeurs et gambadeuses (MGG).
«Un parc, c'est idéal, poursuit le jeune homme. Les réactions face au gambadage, c'est la glace ou le feu. Soit t'embarques, soit tu dénigres. Il n'y a pas de juste milieu. Ce soir, nous avons de bonnes conditions.»
La contagion n'est pas surprenante. Lancé, sourire en coin, par un joyeux duo d'étudiants au tournant du siècle dernier, le MGG, comme son nom peut l'indiquer, fait la promotion du gambadage pour conjuguer son existence au temps de la gaieté et ne laisse visiblement personne indifférent. À ce jour, près de 400 personnes, de Sherbrooke (d'où le mouvement émane) à Montréal en passant par Québec, Gaspé, Saint-Georges-de-Beauce, Saint-Jean-sur-Richelieu, Alma ou Rimouski, y ont adhéré par l'entremise du site Internet de ce drôle de regroupement (www.gambadons.org) qui fleure bon la douce folie.
«Nous comptons aussi une poignée de membres en Europe», ajoute Frédéric Therrien, étudiant en géographie à l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et cofondateur du MGG avec Alexandre Blain. «Pour être franc, ce succès nous surprend. D'autant que le mouvement vit depuis quelques mois par lui-même puisque nous n'avons plus beaucoup le temps, à cause de nos études, de nous en occuper.»
Gambadage 101
L'homme est humble, sous-estimant la force d'attraction, auprès d'une jeunesse choyée, de ce regroupement né un soir d'été — «sans alcool», précise-t-il — où, à l'occasion d'une promenade entre copains d'école, le goût de gambader lui est soudainement monté à la tête. Ce soir-là, l'air de rien, les premiers jalons de la doctrine du gambadage, une discipline qui mérite «d'être reconnue à sa juste valeur», peut-on lire dans la documentation officielle, venaient d'être posés.
Parodiant avec une efficacité redoutable les discours creux des mouvements sectaires, le MGG milite activement en faveur du renouveau de la marche sautillante et ludique qui quitte généralement le quotidien des hommes — et des femmes — en même temps que l'enfance. Et ce, dans l'espoir de mettre du bonheur dans la vie des gens, de lutter contre le stress ambiant, «de faire diminuer la consommation d'antidépresseurs au pays et de lutter contre l'obésité», lance, assis sur un banc de parc, Mathieu Delorme, un gambadeur de Montréal, étudiant en météorologie et fidèle du MGG.
L'objectif est louable. Il fait aussi écho aux préceptes d'un grand gambadeur, maître spirituel du mouvement, «né d'un père violent et d'une mère alcoolique», derrière lequel le mouvement aime se cacher pour mieux contaminer la société avec sa philosophie gambado-subversive. «Le Grand Gambadeur vit quelque part au Québec, résume Frédéric Therrien, où il travaille à l'amélioration de la qualité de vie des gambadeurs et gambadeuses. On préfère ne pas donner son nom.» «C'est bien sûr une blague, ajoute Alexandre Blain. Elle nous vaut d'ailleurs de recevoir des messages de bêtises envoyés par des adeptes de véritables sectes qui ne semblent pas la trouver très drôle.»
Dommage pour eux. En effet, en explorant tous les recoins de la vitrine du MGG dans le cyberespace, ces visiteurs au sens de l'humour peu développé peuvent facilement trouver de quoi se décrisper en se frottant à ce mouvement qui, sans se prendre au sérieux, a savamment dosé les ingrédients de sa recette.
Présentation des nombreuses techniques de gambadage (moderne, postmoderne ou style papillon) afin de maîtriser cet art qui permet «de trouver le gambadeur qui sommeille en vous!», conseils pour «séduire en gambadant», nomenclature de l'habillement du gambadeur type, lexique du gambadeur, présentation de la vie et de l'oeuvre du Grand Gambadeur, matériel promotionnel affichant le logo du MGG, rien ne semble avoir été laissé au hasard pour donner des ailes au délire.
Entre deux passages au forum de discussion entièrement consacré au gambadage, les aficionados peuvent également tester leur gambado-dépendance grâce à un questionnaire loufoque ou encore s'informer sur «l'herbe gambado-méditative» dont la consommation, dit-on, aide «à méditer sur [sa] place dans l'univers et sur la place qu'occupe le gambadage dans [sa] vie». Quant aux timides, craintifs à l'idée d'avouer publiquement leur penchant pour le gambadage, ils trouveront une foule de recommandations pour «gambader avec fierté». Le tout en évitant les lignes de trottoir, en «se débarrassant des chiens» qui courent après les gambadeurs et en n'attirant pas «l'attention des policiers», pour qui le «gambadeur paraît suspect d'avance» à cause «de son air joyeux».
Vertus d'une idée saugrenue
Son air joyeux, le cardiologue Martial G. Bourassa, de la faculté de médecine de l'Université de Montréal, l'a difficilement caché, même à l'autre bout du fil, en apprenant l'existence d'un mouvement voué au gambadage. «C'est drôle, mais c'est une bonne idée, résume-t-il. En effet, comme n'importe quel exercice, c'est bon pour le système cardiovasculaire, pour les muscles, pour diminuer la masse graisseuse et la pression artérielle, mais aussi pour agir sur le stress mieux que n'importe quel tranquillisant. Toutefois, de manière ludique, le gambadage n'est pas meilleur que la marche. Pour en tirer profit, il faut vraiment que cela fasse partie d'un programme d'entraînement structuré d'une durée de 30 minutes au moins.»
Sophie Grégoire, étudiante en cinéma à l'université Concordia et adepte du MGG depuis quelques mois, est loin de remplir les conditions émises par le spécialiste du coeur consulté par Le Devoir, elle qui avoue gambader «en rentrant chez [elle] le soir» et quand «le coeur [lui] en dit».
«Ce n'est pas seulement une question de forme physique», a-t-elle résumé lors d'une rencontre furtive dans un autre parc de la métropole il y a quelques semaines. «Oui, je passe souvent pour une folle dans la rue, mais ça me fait le plus grand bien. Quand je suis triste, ça me rend heureuse, et quand je suis heureuse, j'ai encore plus le goût de gambader.»
Pour de telles personnalités bondissantes, assidues face au gambadage, le mouvement n'est d'ailleurs pas à court d'idées. En témoigne d'ailleurs la récente campagne menée par le MGG pour «des traverses sécuritaires» dans les villes du Québec. Objectif: obtenir des municipalités une signalisation appropriée pour informer les automobilistes du passage éventuel, au détour d'un sentier pédestre, de gambadeurs, seuls ou en groupe. «Pour l'avenir, nous songeons aussi à organiser une journée internationale du gambadage et des rassemblements de gambadeurs dans des parcs», dit Alexandre Blain. De bien bonnes idées, jugent les membres en choeur, que le mouvement se promet très vite de structurer. Une étape à la fois. Un bond après l'autre.
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