Lettre aux rêveurs
Personne ne croit à l'échéance de 1000 jours évoquée par Bernard Landry pour réaliser la souveraineté du Québec. D'ici Noël, le Parti québécois devra avoir trouvé autre chose pour mobiliser les militants et séduire les électeurs, si tant est qu'il le peut encore. Pour l'instant, les sourires sur les visages péquistes sont factices. Les suggestions commencent toutefois à apparaître pour sauver le parti de René Lévesque de la disparition. Réflexe démocratique sain dans un contexte où, si le PQ était rayé de la carte, la vie politique québécoise serait laissée aux mains de deux partis libéraux aux idéologies semblables. Dans sa chronique de samedi dernier, mon collègue Gil Courtemanche faisait écho à certaines propositions auxquelles je tiens aujourd'hui à m'opposer.
L'une des idées qui m'effraie, que Courtemanche rejette lui aussi d'emblée, c'est celle évoquée par un militant indépendantiste selon lequel seul l'effondrement du Parti québécois permettrait de voir émerger une formation politique progressiste des dépouilles. Ce militant et d'autres comme lui rêvent en couleurs. Rien de neuf n'est susceptible de naître sur les cendres chaudes du PQ au lendemain d'un balayage. Organiser un parti politique est une tâche herculéenne. Cela fait dix ans que Mario Dumont y travaille et ce n'est qu'aujourd'hui qu'il commence à récolter les fruits. La soi-disant gauche québécoise, quant à elle, a essayé maintes fois de structurer un parti. La dernière tentative est une caricature, celle de l'Union des forces progressistes, un agglomérat de groupuscules qui restera marginal. Je ne vois pas comment ils parviendraient mieux que le PQ à faire la synthèse entre les préoccupations de la classe moyenne et l'objectif d'une société solidaire.
En outre, quand le Parti libéral et l'Action démocratique du Québec auront occupé à eux deux pendant quelques années l'espace partisan, il deviendra extrêmement difficile pour une autre formation politique de se hisser à nouveau dans l'arène. Lorsque, dans l'histoire du Québec, un parti s'est effondré (le Parti conservateur au début du siècle dernier, l'Union nationale dans les années 1980), il n'a jamais réapparu.
Mais ce qui serait pire encore que ce pari insensé sur l'effondrement du Parti québécois, ce serait d'abandonner le projet de faire du Québec un pays souverain. Il est clair que les Québécois ne veulent pas être appelés à se prononcer de nouveau sur le sujet à court terme. Il faut ici distinguer entre le moyen, la tenue d'un référendum, et la fin, la fondation d'un pays. Mais ce n'est pas vrai que la souveraineté est le «rêve» de «quelques personnes» sincères mais «nostalgiques» auquel il faudrait renoncer.
D'abord, ce n'est pas un rêve. C'est un projet politique qui consiste à donner à une nation de langue française, distincte en Amérique, tous les pouvoirs que la souveraineté confère aujourd'hui à un peuple. Je n'en rêve jamais la nuit. J'ai seulement la conviction que la souveraineté est nécessaire: pour accroître la liberté politique des Québécois, pour amener les Québécois à être pleinement responsables d'eux-mêmes, les uns des autres et du reste du monde, pour rendre plus efficaces notre solidarité et nos institutions démocratiques. Il faudrait écrire un livre là-dessus, tiens.
Ensuite, il n'y a rien de nostalgique à vouloir la souveraineté du Québec, une idée moderne et puissante qui reste d'actualité. Depuis 50 ans, 40 nouveaux pays sont nés dans le monde. Le grand sociologue Anthony Giddens rappelait d'ailleurs cet été dans une entrevue au Devoir que, dans les faits, notre époque est celle du triomphe de l'État-nation, qui n'a plus de concurrent, les cités-États et les empires ayant complètement disparu. En dépit de l'interdépendance et de la mondialisation, ce sont les pays qui mènent le monde dans les instances comme l'OMC ou l'ONU. Et l'appartenance nationale demeure l'un des principaux éléments, sinon le principal, à fonder la légitimité des États et des gouvernements.
L'exemple du renouveau du Parti communiste italien est impertinent. Les Italiens n'avaient guère le choix d'abandonner le principe de la dictature du prolétariat. Le «rêve» d'instaurer le communisme en Occident s'était évanoui déjà avant et s'est définitivement écroulé avec la chute du Mur de Berlin et le démantèlement de l'URSS. Par contre, il n'y a aucune raison d'abandonner l'idée de la souveraineté du Québec à une époque où la souveraineté des États définit toujours le système international et l'espace démocratique.
D'ailleurs, le projet de faire du Québec un pays n'appartient pas à «quelques personnes». Nous sommes au bas mot deux millions au Québec à le souhaiter toujours.
Enfin, c'est une erreur de dire que la veine nationaliste péquiste peut s'incarner dans d'autres partis. Le PQ s'appuie certes sur le nationalisme qui a structuré la vie politique québécoise depuis 40 ans et stimulé les réformateurs les plus progressistes. Mais c'est justement pour mieux sortir du nationalisme, aller plus loin, en créant, une fois souverains, une citoyenneté québécoise à part entière. Le nationalisme existe chez les libéraux et chez Mario Dumont, c'est vrai. Un nationalisme qui promet de perpétuer les chicanes fédérales-provinciales, laissant dans la marge les questions sociales chères aux progressistes, et qui risque de nous replonger dans un nouvel hiver de la survivance. Nous n'avons pas besoin de ça.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
L'une des idées qui m'effraie, que Courtemanche rejette lui aussi d'emblée, c'est celle évoquée par un militant indépendantiste selon lequel seul l'effondrement du Parti québécois permettrait de voir émerger une formation politique progressiste des dépouilles. Ce militant et d'autres comme lui rêvent en couleurs. Rien de neuf n'est susceptible de naître sur les cendres chaudes du PQ au lendemain d'un balayage. Organiser un parti politique est une tâche herculéenne. Cela fait dix ans que Mario Dumont y travaille et ce n'est qu'aujourd'hui qu'il commence à récolter les fruits. La soi-disant gauche québécoise, quant à elle, a essayé maintes fois de structurer un parti. La dernière tentative est une caricature, celle de l'Union des forces progressistes, un agglomérat de groupuscules qui restera marginal. Je ne vois pas comment ils parviendraient mieux que le PQ à faire la synthèse entre les préoccupations de la classe moyenne et l'objectif d'une société solidaire.
En outre, quand le Parti libéral et l'Action démocratique du Québec auront occupé à eux deux pendant quelques années l'espace partisan, il deviendra extrêmement difficile pour une autre formation politique de se hisser à nouveau dans l'arène. Lorsque, dans l'histoire du Québec, un parti s'est effondré (le Parti conservateur au début du siècle dernier, l'Union nationale dans les années 1980), il n'a jamais réapparu.
Mais ce qui serait pire encore que ce pari insensé sur l'effondrement du Parti québécois, ce serait d'abandonner le projet de faire du Québec un pays souverain. Il est clair que les Québécois ne veulent pas être appelés à se prononcer de nouveau sur le sujet à court terme. Il faut ici distinguer entre le moyen, la tenue d'un référendum, et la fin, la fondation d'un pays. Mais ce n'est pas vrai que la souveraineté est le «rêve» de «quelques personnes» sincères mais «nostalgiques» auquel il faudrait renoncer.
D'abord, ce n'est pas un rêve. C'est un projet politique qui consiste à donner à une nation de langue française, distincte en Amérique, tous les pouvoirs que la souveraineté confère aujourd'hui à un peuple. Je n'en rêve jamais la nuit. J'ai seulement la conviction que la souveraineté est nécessaire: pour accroître la liberté politique des Québécois, pour amener les Québécois à être pleinement responsables d'eux-mêmes, les uns des autres et du reste du monde, pour rendre plus efficaces notre solidarité et nos institutions démocratiques. Il faudrait écrire un livre là-dessus, tiens.
Ensuite, il n'y a rien de nostalgique à vouloir la souveraineté du Québec, une idée moderne et puissante qui reste d'actualité. Depuis 50 ans, 40 nouveaux pays sont nés dans le monde. Le grand sociologue Anthony Giddens rappelait d'ailleurs cet été dans une entrevue au Devoir que, dans les faits, notre époque est celle du triomphe de l'État-nation, qui n'a plus de concurrent, les cités-États et les empires ayant complètement disparu. En dépit de l'interdépendance et de la mondialisation, ce sont les pays qui mènent le monde dans les instances comme l'OMC ou l'ONU. Et l'appartenance nationale demeure l'un des principaux éléments, sinon le principal, à fonder la légitimité des États et des gouvernements.
L'exemple du renouveau du Parti communiste italien est impertinent. Les Italiens n'avaient guère le choix d'abandonner le principe de la dictature du prolétariat. Le «rêve» d'instaurer le communisme en Occident s'était évanoui déjà avant et s'est définitivement écroulé avec la chute du Mur de Berlin et le démantèlement de l'URSS. Par contre, il n'y a aucune raison d'abandonner l'idée de la souveraineté du Québec à une époque où la souveraineté des États définit toujours le système international et l'espace démocratique.
D'ailleurs, le projet de faire du Québec un pays n'appartient pas à «quelques personnes». Nous sommes au bas mot deux millions au Québec à le souhaiter toujours.
Enfin, c'est une erreur de dire que la veine nationaliste péquiste peut s'incarner dans d'autres partis. Le PQ s'appuie certes sur le nationalisme qui a structuré la vie politique québécoise depuis 40 ans et stimulé les réformateurs les plus progressistes. Mais c'est justement pour mieux sortir du nationalisme, aller plus loin, en créant, une fois souverains, une citoyenneté québécoise à part entière. Le nationalisme existe chez les libéraux et chez Mario Dumont, c'est vrai. Un nationalisme qui promet de perpétuer les chicanes fédérales-provinciales, laissant dans la marge les questions sociales chères aux progressistes, et qui risque de nous replonger dans un nouvel hiver de la survivance. Nous n'avons pas besoin de ça.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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