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Super taxis pour ministres pressés

Le cabinet fédéral abuse des sorties en Challenger

Alec Castonguay   4 octobre 2005 
Certains ministres fédéraux ont tendance à oublier qu’il en coûte plus de 2000 $ pour faire voler un Challenger CC-144 pendant une heure et que, en conséquence, l’utilisation de ces appareils devrait être réservée à des cas d’urgence. —
Certains ministres fédéraux ont tendance à oublier qu’il en coûte plus de 2000 $ pour faire voler un Challenger CC-144 pendant une heure et que, en conséquence, l’utilisation de ces appareils devrait être réservée à des cas d’urgence. —
Ottawa — Les ministres des gouvernements libéraux de Paul Martin et de Jean Chrétien sont loin de faire une utilisation optimale des quatre avions de type Challenger mis à leur disposition. En fait, depuis cinq ans et demi, certains membres du cabinet se payent régulièrement un train de vie de vedette en voyageant à bord de ces coûteux et luxueux appareils, alors qu'ils auraient plutôt dû monter à bord de vols commerciaux, coûtant beaucoup moins cher, comme l'exigent les lignes directrices du Conseil du trésor.

Ainsi, depuis que le gouvernement Martin est au pouvoir (décembre 2003), 335 169 $ ont été dépensés pour des utilisations injustifiées des Challenger. Si on remonte jusqu'en 2000, les ministres des gouvernements Chrétien et Martin ont dépensé plus de 1,6 million de dollars en voyages injustifiés avec les Challenger.

C'est ce que révèle une enquête de plus de deux mois menée conjointement par Le Devoir et la chaîne parlementaire CPAC. Les nombreux documents obtenus en vertu de la Loi d'accès à l'information, combinés à des entrevues menées avec un expert indépendant spécialiste de la défense nationale (qui gère l'utilisation des Challenger), ainsi que des sources internes au sein du gouvernement, ont permis d'établir les utilisations douteuses des avions par les ministres libéraux.

Au fil des 1000 pages qui détaillent les vols, leur coût, les passagers qui étaient à bord, les destinations, etc., un constat frappant se dégage: les ministres sont régulièrement à bord des Challenger, alors qu'ils devraient plutôt être assis dans un avion commercial d'Air Canada, de West-Jet ou d'une autre compagnie aérienne. Pour déterminer les vols injustifiés, Le Devoir et CPAC ont fait appel à un expert indépendant.

Ainsi, depuis que Paul Martin est au pouvoir, soit entre décembre 2003 et juillet 2005, les ministres de son cabinet ont utilisé inutilement le Challenger durant 157,2 heures, soit environ 10 % du temps total. Facture: 335 169 $. En séparant l'année 2004 et les six premiers mois de l'année 2005, on constate que le nombre de vols injustifiés grimpe cette année, probablement parce que les ministres veulent être de retour à Ottawa le plus vite possible pour ne pas manquer un vote crucial, gouvernement minoritaire oblige.

La palme de l'année la plus coûteuse revient au gouvernement Chrétien de 2002, alors que 16 % de toutes les envolées de ministres à bord des Challenger étaient injustifiées. Total: 567 651 $. En tout, entre 2000 et 2003, les cabinets Chrétien ont mal utilisé les Challenger durant 568,3 heures, pour une facture de 1 276 301 $.

Précisons que ces chiffres n'incluent pas l'utilisation des appareils par le premier ministre et le gouverneur général puisque, par souci de sécurité, ils ne peuvent prendre de vols commerciaux, ce qui n'est pas le cas des ministres.

Ces derniers sont tenus, d'après les lignes directrices du Conseil du trésor, d'utiliser les Challenger en cas d'urgence seulement. Les ministres doivent en fait respecter les deux conditions d'utilisation suivantes:
- «Lorsque le vol est à destination d'un endroit qui n'est pas desservi par les lignes commerciales; lorsqu'il n'y a pas de places à bord d'un avion commercial; ou lorsque, à cause de difficultés avec les trajets ou les horaires, on peut économiser un temps précieux en utilisant un avion d'affaires au lieu d'un avion commercial;»
- «Lorsque tous les membres d'un groupe assez important doivent voyager ensemble et qu'il est avantageux d'utiliser un avion d'affaires. De plus, les ministres devraient essayer, dans la mesure du possible, de combiner leurs besoins de transport par avion, afin d'utiliser le plus efficacement possible les ressources du gouvernement.»

Des règles élastiques

À la lumière des documents obtenus, plusieurs ministres jouent visiblement avec les règles du Conseil du trésor, même si elles ne sont pas transgressées. La notion «d'économiser un temps précieux» semble particulièrement élastique. De plus, les ministres combinent rarement leurs voyages, qu'ils font parfois dans un avion complètement vide.

Par exemple, Le Devoir a constaté qu'une quinzaine de vols avaient eu lieu entre Ottawa et Toronto, à un coût unitaire qui oscille entre 2235$ et 4669 $. Facture totale: 43 896 $. Or, ces vols, d'une durée d'environ une heure, devraient plutôt être effectués sur les ailes d'Air Canada ou de West-Jet, qui offrent un vol entre Ottawa et Toronto toutes les heures, et ce, de 6h à minuit. Il en coûterait alors seulement entre 350 $ et 888 $ (aller-retour).

Même scénario pour les vols Ottawa-Montréal, alors que plusieurs ministres, notamment Lucienne Robillard, Pierre Pettigrew, Stéphane Dion, Martin Cauchon, Bill Graham, David Collenette, etc., ont utilisé le Challenger pour faire ce trajet de deux heures en voiture, ou d'une heure en avion. Une dizaine de vols pour un total de 30 493 $. C'est que ce petit trajet dans le luxueux Challenger se chiffre en moyenne à 2500 $. Et tout comme pour Toronto, Air Canada et West-Jet offrent un vol entre Ottawa et Montréal toutes les heures , et ce, de 6h à 21h30. Il en coûterait donc plutôt entre 280 et 800 $ (aller-retour).

Vols coûteux

D'autres exemples de vols très coûteux et injustifiés sont frappants. Ainsi, le ministre David Collenette, ministre des Transports en 2002, a fait venir le Challenger de sa base d'Ottawa complètement vide de passagers, jusqu'à Vancouver (11 414 $), simplement pour pouvoir être ramené dans la capitale (11 414 $). Total: 22 828 $. Pourtant, les vols directs entre Ottawa et Vancouver existent, alors que 16 vols par jour, avec une courte escale, permettent de faire le trajet au coût de 450 $ à 2500 $.

Constats semblables pour le ministre de Pêches et Océans, Robert Thibault, en 2002, qui a fait un trajet aller simple entre Ottawa et Victoria au coût de 12 970 $, et pour la ministre des Ressources humaines, Jane Stewart, toujours en 2002, qui a fait un voyage Ottawa-Vancouver au prix de 12 711 $. Les documents renferment plusieurs exemples de ce type.

On peut également voir que les ministres poids lourds dans le cabinet Martin que sont Anne McLellan (vice-première ministre et Sécurité publique) et Ralph Goodale (Finances) retournent souvent dans leur coin de pays, avec un Challenger vide, pour quelques heures, avant de revenir à Ottawa. Chaque fois, c'est 16 095 $ (McLellan à Edmonton) et 13 115 $ (Goodale à Regina) que les contribuables doivent débourser. À leur bureau, on explique qu'ils ont des assistants sur place et que ce n'est donc pas pour des activités liées à leur circonscription que les ministres font le saut chez eux. N'empêche, la fréquence est importante, avec une quinzaine de trajets en tout.

Un luxe

Une source libérale a souligné au Devoir que tous les ministres faisaient souvent du travail dans leur circonscription en même temps et que, parfois, «un seul rendez-vous avec un intervenant lié à la tâche ministérielle suffit comme excuse pour passer une partie de la journée à faire du travail partisan». Cette même source souligne qu'il faut «une maudite bonne raison pour prendre le Challenger au prix qu'il coûte» et que, la grande majorité du temps, tout est fait dans les règles de l'art. «Mais, c'est vrai, il y a des ministres qui oublient parfois que c'est un luxe. Ça devient un réflexe parce que l'avion est disponible. Le bureau du premier ministre est pourtant très clair sur l'utilisation, mais certains voyages passent sous le radar.»

Selon Michel Drapeau, l'expert indépendant qui a vérifié avec attention pour le compte du Devoir tous les vols des Challenger effectués par les ministres depuis cinq ans, la conclusion à tirer est sans équivoque. «Je suis atterré par la quantité de vols douteux ou carrément injustifiables, dit-il. De toute évidence, quand je regarde les documents, c'est comme si les Challenger étaient utilisés comme un service de taxi ministériel. C'est comme si c'était le premier réflexe pour beaucoup de ministres, plutôt que d'appeler une compagnie aérienne.»

Un réflexe onéreux, puisqu'une heure de vol d'un Challenger coûte au bas mot 2129 $ (coûts variables, comme l'essence), sans compter les frais fixes qui s'y rattachent (équipage, entretien, réparation, etc.). Avec les frais fixes, le ministère de la Défense calcule qu'une heure de vol coûte 11 519 $.

«Ça devrait être un service d'urgence, mais, visiblement, ça ne l'est pas pour tous, souligne Michel Drapeau. Le Challenger, c'est comme la limousine avec le chauffeur en tuxedo et le gros repas à l'arrière. C'est du luxe. Est-ce qu'on a besoin de ça tout le temps? C'est choquant de voir l'utilisation actuelle. Il pourrait y avoir une cure d'amaigrissement qui ne ferait pas de tort.»

***

Méthode utilisée

Pour déterminer ce qui est une utilisation justifiée ou non d'un Challenger, Le Devoir et la chaîne parlementaire CPAC ont utilisé les critères suivants:
- Seulement les vols effectués vers des grandes villes canadiennes (Montréal, Toronto, Regina, Winnipeg, Calgary, Vancouver, etc.), soit des trajets desservis par les compagnies aériennes grâce à des vols directs ou avec une seule courte escale plusieurs fois par jour.
- Seulement les destinations uniques. Exemple: Ottawa-Toronto-Ottawa. Cela exclut donc les problèmes de correspondances qui pourraient survenir si le ministre doit faire Ottawa-Montréal-Winnipeg-Toronto-Ottawa dans la même journée et qui justifient l'utilisation du Challenger pour obtenir plus de flexibilité.
- Seulement les vols avec peu de passagers à bord du Challenger (quatre et moins). Ce qui exclut les difficultés à trouver de la place sur un vol commercial.

Nous avons également éliminé certains trajets précis qui ne contiennent pas assez de vols commerciaux dans une seule journée, comme Chalottetown, St-John's (Terre-Neuve), Yellowknife, etc.

Toutes les utilisations considérées comme étant injustifiées selon ces critères ont été soumises à un expert indépendant, le colonel Michel Drapeau. Ce dernier a été secrétaire exécutif au ministère de la Défense nationale entre 1988 et 1993, avant de prendre sa retraite des Forces armées canadiennes après 34 ans de service. Il est aujourd'hui avocat et consultant en matière de Loi d'accès à l'information et spécialiste de la Défense nationale. M. Drapeau connaît le dossier du Challenger sur le bout des doigts, puisque c'est le ministère de la Défense qui gère l'utilisation de ces avions d'affaires pour le compte du gouvernement. M. Drapeau a passé en revue tous les trajets recensés par Le Devoir et CPAC, afin d'éviter les erreurs.
 
 
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