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En aparté - Le rhinocéros revient

Jean-François Nadeau   1 octobre 2005 
Le Parti rhinocéros revient, annoncent les Zapartistes et leurs amis dans Le Rhinocétaphe, un spectacle à l'humour libérateur présenté en reprise les 12 et 24 octobre. Depuis des siècles, le lourd animal est devenu l'emblème des institutions et des personnages aussi encombrants qu'immobiles.

En 1513, le roi du Portugal, Emmanuel Ier le Grand et le Fortuné, se voit offrir un rhinocéros par le roi de Guzarat. Bien conscient qu'il n'y a pas nécessité d'admirer cette bête délicate tous les jours, le roi décide tout bonnement de s'en débarrasser. Il l'offre donc au nouveau pape, Léon X, réputé être au moins aussi bête que l'exotique animal cornu.

Couronné en mars après un bref conclave, le pape, de son vrai nom Jean de Médicis, n'est âgé que de 38 ans. Ce personnage superficiel et pompeux n'a pas manifesté la moindre émotion, paraît-il, lorsqu'on lui a appris qu'il devait monter sur le trône pontifical. Il sait, sans nul doute, que son destin est d'entendre les voix les plus célestes du Seigneur. Après tout, le Vatican ne l'a-t-il pas nommé protonotaire apostolique à l'âge de huit ans? N'a-t-il pas reçu le titre de cardinal dès l'âge de 13 ans? Un rhinocéros a beau être un cadeau royal, on peut se demander si pareille grosse bête peut suffire à émouvoir un être aussi pétri du sentiment de sa grandeur divine.

Sur la route de Rome, afin de ménager l'animal autant que pour le faire voir, on s'arrête à Marseille. Le rhinocéros y est installé pour quelques semaines en rade, sur une des îles alors boisées et giboyeuses du Frioul, juste en face de la pointe de Manousque où se font aujourd'hui dorer les jolies filles et leurs prétendants. C'est là même où l'on construira peu après le château d'If, à la fois forteresse et prison, dans lequel Alexandre Dumas fera naître l'étonnant comte de Monte-Cristo. Le roi des Français, François Ier, s'arrête tout spécialement à Marseille pour voir le rhinocéros, bête encore à peu près inconnue en Europe et qui, tout naturellement, frappe l'imaginaire.

L'animal cornu avait inspiré à Albrecht Dürer, l'année précédente, une célèbre gravure sur bois. Cette représentation unique du quadrupède en armure deviendra l'emblème du Parti rhinocéros, un mouvement politique irrévérencieux fondé par le Dr Jacques Ferron en 1963 à Ville-Jacques-Cartier, alors une banlieue de Montréal où les chiens remplacent la police, les bécosses l'égout, et les puits l'aqueduc. Ferron s'est alors inspiré des habitants de Sao Paulo, au Brésil, qui ont élu un hippopotame du zoo local en lieu et place de leur digne représentant...

Empaillé, vivant et partout

Après avoir connu diverses mutations au fil de son histoire, le rhinocéros ferronien nous revient, bien vivant. Son modèle, celui du roi du Portugal, arriva quant à lui empaillé à Rome... Par un grand matin de vents violents, le bateau qui transportait l'animal n'avait pas tenu le coup. On avait retrouvé sa carcasse échouée en bord de mer. Le pape n'en fit pas de cas.

Après tout, Dieu lui-même était mort depuis longtemps, comme le rappellera plus tard Nietzsche. On put donc facilement déclarer que le rhinocéros papal était vivant, même une fois mort. C'est aussi ce qu'affirment aujourd'hui ceux qui, de ce côté-ci de l'Atlantique, remettent sur pied le Parti rhinocéros: «Dieu est mort, clament-ils, mais le rhinocéros est partout.»

C'est du moins ce qu'on entendait l'autre soir, alors que toute la ménagerie ferronienne s'est retrouvée à l'enseigne du Lion d'Or, dans l'est de Montréal, pour célébrer la voix unique du docteur dans le cadre du Festival international de littérature. «Jacques Ferron demeure et restera, pouvait-on entendre en introduction, un modèle autant par son humanisme que par sa faculté de dérision. Nous souhaitons, humblement, contribuer à la diffusion de son oeuvre et perpétuer son esprit. Parce que nous partageons avec lui et sans doute, avec vous, une forte envie de charger, pour changer. [...] Jacques Ferron nous avait offert, avec le Parti rhinocéros, une des seules possibilités de transformer nos appendices de cocufiés en armes offensives. Nous tenons aujourd'hui à réactualiser ce qui nous semble être l'option la plus saine à opposer au contexte politique canadien actuel.»

Même Rabelais, par les chemins de Ferron, avait renoué avec la vie pour offrir une leçon originale en matière de relations internationales: «Je vis un rénocéros peu différent d'un grand verrat, excepté qu'il avait une corne au mufle, longue d'une coudée et pointue, de laquelle il osait entreprendre un éléphant en combat et, d'icelle le pongnant sous le ventre (qui est la plus tendre et débille partie de l'éléphant) le rendait mort par terre.» Comme le rhinocéros ne craint aucun autre animal et qu'aux États-Unis l'emblème des républicains est l'éléphant et que celui des démocrates est l'âne, aussi bien se servir, expliquent les Zapartistes, de la corne satirique du rhinocéros pour les renverser tous au plus vite. Après tout, la satire est bien la seule arme offensive dont nous disposons contre la bêtise impériale.

Par la dérision autant que par l'usage de l'oeuvre de Ferron, les rhinos nouveaux proposent plusieurs mises en perspective originales des contradictions sociales dont nous souffrons. C'est ainsi que les humoristes projettent rien de moins que l'avènement d'une société nouvelle où la gauche bon teint embrassera bientôt la droite bien portante pour donner naissance à un nouveau type de relations de travail: «l'esclavage équitable»...

Aux quelques politicards frileux qui s'inquiètent depuis quelques jours de voir soudain la littérature et l'humour faire un retour en politique et couper l'herbe sous le pied de leurs ambitions, il faut rappeler que Ferron lui-même avait proposé un programme officieux adapté aux rêves de chacun des candidats! Pierre Elliott Trudeau, Réal Caouette, Gérard Pelletier et Marc Lalonde étaient, à son avis, des candidats rhinos parfaits. Et comme les «honorables» d'aujourd'hui n'ont souvent rien à envier à ceux d'hier, place leur sera sans doute faite s'ils le désirent.

Mais si les rhinos sont déjà partout, comme ils le prétendent, est-il besoin dès lors de réclamer encore, comme le faisait Jacques Ferron, «le déménagement du siège social Saint-Pierre-de-Rome, de son lieu actuel vers Montréal, paradis des sièges sociaux»? Peut-être serait-il plus simple aujourd'hui de déménager seulement Benoît XVI pour lui montrer que la papauté n'est pas seule à jouir d'un «amalgame de fière beauté et de superbe intelligence». En matière rhinocéroïde, nous sommes en effet, d'une mare à l'autre, servis de manière proprement royale. C'est même divin lorsque l'on songe à Rideau Hall.

jfnadeau@ledevoir.com
 
 
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