samedi 11 février 2012 Dernière mise à jour 00h23
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Salman Rushdie: la liberté inaltérée de l'écrivain

Caroline Montpetit   1 octobre 2005 
Photo : Pascal Ratthé
On l'imagine traqué par des tueurs masqués à la solde d'un djihad exalté. Pourtant, Salman Rushdie, qui vit aujourd'hui à New York avec sa nouvelle conjointe, affirme mener une vie «normale». Impassible et souriant derrière ses lunettes de métal, il répond calmement aux questions qu'on lui pose. Et la fatwa par laquelle l'ayatollah Hassan Sanei offrait 2,8 millions de dollars pour sa peau en 1999 n'a d'aucune façon altéré sa verve littéraire. Shalimar le clown, son dernier roman, qui porte sur le drame du Cachemire et qui sera disponible en français ici le 1er novembre, en est la preuve. À la fois divertissant et profond, drôle et troublant, l'oeuvre témoigne de l'immense talent de l'auteur et de son absolue liberté de pensée.

Le Cachemire, c'est le paradis perdu, celui de l'enfance et de la beauté, mais aussi celui de la paix entre les hindous et les musulmans. Il faut en effet avoir vu ses lacs de cristal, ses rivières, ses champs de fleurs et de safran, l'ombre rassurante de l'Himalaya, tout cela enserré dans la poigne implacable de l'armée indienne et à la merci du terrorisme islamiste, pour saisir à la fois la beauté et la laideur du monde.

«J'ai beaucoup voyagé dans le monde et je ne me souviens pas d'avoir vu d'endroit plus beau», dit Rushdie qui, enfant, se rendait tous les ans au Cachemire, patrie d'origine de ses grands-parents. Aujourd'hui, la beauté géographique demeure, mais le bonheur de ses habitants, lui, a disparu.

Shalimar le clown, c'est l'histoire cachemirienne d'un jeune homme musulman, innocent et bon, qui se marie à une superbe danseuse hindoue, avant que celle-ci n'accepte de le trahir pour suivre un riche ambassadeur américain qui lui promet mers et mondes en échange de faveurs sexuelles. C'est ce drame qui fait que le jeune homme joint les militants du djihad et ne jure plus, pour le restant de ses jours, que par le meurtre des gens qui l'ont blessé.

Plus que l'emprise idéologique de l'Islam, c'est donc son histoire personnelle qui pousse le jeune Shalimar à entrer dans les rangs des terroristes et à finalement avoir la peau de l'ambassadeur qui a gâché sa vie.

«Plusieurs Cachemiriens deviennent des terroristes tout simplement pour avoir un chèque de paie, pour manger. D'autres le font parce qu'ils ont une personnalité faible, à cause de la pression des pairs. D'autres encore le font parce qu'ils ont une personnalité forte, et d'autres encore parce qu'ils sont naturellement violents», constate Rushdie, qui a beaucoup enquêté sur le sujet de l'extrémisme, ainsi que sur le Cachemire, avant d'écrire ce livre.

L'idée première de ce roman lui est venue en 1987, alors qu'il tournait un documentaire sur les 40 ans de l'indépendance de l'Inde. De passage au Cachemire, il avait rencontré une troupe d'acteurs et de danseurs traditionnels cachemiriens, dont les activités étaient en déclin notamment à cause de la venue de la télévision. «Ses acteurs m'ont raconté leur vie. Mais ils n'acceptaient de me parler que lorsque la caméra étaient éteinte. Je n'ai donc pas pu utiliser leurs témoignages pour mon documentaire. Quelques années plus tard, lorsque la violence a repris de façon spectaculaire au Cachemire, j'ai beaucoup pensé à eux. Et c'est un peu leur histoire que je raconte dans ce roman. Shalimar le clown aurait pu être l'un d'entre eux», dit-il.

Reste que le roman de Rushdie ne fait pas entièrement porter le blâme de la destruction du Cachemire sur les militants du djihad ou les extrémistes provenant du Pakistan. Dès le début de l'occupation de l'État par l'armée indienne, celle-ci s'est rendue coupable d'oppression, d'abus qui ont fait que, par dépit, plusieurs membres de la population cachemirienne sont devenus des extrémistes. «Au début, le front de libération du Cachemire n'était pas du tout religieux, se souvient Rushdie. Leur slogan était essentiellement: "Le Cachemire aux Cachemiriens"».

«Je suis 0 % musulman», affirme quant à lui Rushdie, dont les quatre grands-parents venaient pourtant du Cachemire et étaient de confession musulmane. Né à Bombay en 1947, soit l'année où l'Inde est devenue indépendante, sa famille s'est par la suite divisée entre l'Inde et le Pakistan, et cette fracture a beaucoup marqué la structure familiale. Pourtant, les femmes de sa famille n'ont jamais porté le voile, qui est, selon lui, le symbole de l'oppression des femmes par l'Islam. Défendre le voile pour une femme musulmane, dit-il, c'est faire preuve d'une «fausse conscience». «Dans le Cachemire d'autrefois, les femmes ne portaient pas le hidjab», soutient-il. Elles s'y sont finalement soumises de peur des représailles des militants extrémistes.

Les États-Unis ne sortent pas non plus indemnes de l'analyse socio-politique que propose Shalimar le clown. Le riche et tout-puissant ambassadeur américain, que Rushdie a nommé Max Ophuls, est largement responsable du drame de Shalimar, et se montre généralement sans regret devant la ruine qu'il a causée. «Dans le cadre de la guerre froide, les Américains ont accepté de se joindre aux extrémistes talibans contre les Soviétiques en Afghanistan, reconnaît Rushdie. Aujourd'hui, plusieurs militants du djihad ont été entraînés par les Américains».

Salman Rushdie l'admet pourtant en entrevue. Il a un peu forcé l'amour qui unissait hindous et musulmans avant la guerre. En fait, les mariages entre les membres de ces deux religions, s'ils ne sont pas impossibles en Inde, sont rares, même si la coexistence des religions était autrefois pacifique au Cachemire. Il se désole pourtant que des 350 000 pandits hindous qui vivaient au Cachemire autrefois, 50 000 aient été obligés de trouver refuge ailleurs en Inde. «Il n'y a pratiquement plus d'hindous au Cachemire», constate-t-il avec tristesse.

Aujourd'hui président du PEN Club des États-Unis, qui défend activement la liberté d'expression des écrivains partout dans le monde, Salman Rushdie n'est pas prêt de s'arrêter d'écrire. Il constate d'ailleurs que son public est largement composé de musulmans, et s'attendait déjà à en voir plusieurs hier soir, à la lecture publique qu'il donnait au Musée des beaux-arts.

«S'ils lisent mes livres, c'est sans doute qu'ils sont d'accord avec moi», dit-il. Un triomphe de la littérature que l'on célèbre avec lui, à tous les niveaux.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012