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L'entrevue - La nourriture du réel

«Notre époque préfère réaliser de petites choses que de poursuivre de grands rêves», constate le cinéaste Cédric Klapisch

Odile Tremblay   19 septembre 2005 
Le cinéaste français Cédric Klapisch et l’acteur Romain Duris sur les lieux du tournage du film Les Poupées russes, qui a ouvert hier le Festival international de films de Montréal.
Photo : Agence France-Presse
Le cinéaste français Cédric Klapisch et l’acteur Romain Duris sur les lieux du tournage du film Les Poupées russes, qui a ouvert hier le Festival international de films de Montréal.
C'est donc parti pour cette première édition du FIFM (Festival international de films de Montréal). Il est né d'un désir de regroupement, s'est poursuivi dans la zizanie des trois rendez-vous de films qui se font mutuellement de l'ombre ici. Film pour film, le scénario a changé de direction...

Hier soir, le Théâtre Saint-Denis ouvrait son bal avec Les Poupées russes de Cédric Klapisch, un film qui parle de réconciliation par-delà les différences. Douce ironie...

L'équipe Spectra, chargée de l'intendance, avait mis le paquet. Grand tapis rouge. À l'intérieur, un écran géant pour transmettre l'arrivée des grosses légumes. Une grande partie du milieu du cinéma était présente. Ils voulaient faire comme à Cannes, mais ce n'était pas Cannes...

Et drôle d'ambiance hier à la conférence de presse de Cédric Klapisch dans les beaux locaux de l'ancienne Bibliothèque Saint-Sulpice. On n'était pas nombreux, les représentants des médias étrangers allaient arriver plus tard, sans doute. Aucune question n'a fusé du parterre. Il faut dire que la plupart des journalistes présents avaient des entrevues privées par la suite... Quoi qu'il en soit, la meneuse de débats a dialogué avec le cinéaste français tout au long de l'exercice. Fort bien au demeurant. Mais pas un mot de l'assemblée. Un long silence...

«C'est la première fois que je vois ça, dit Klapisch ensuite. On sent qu'il s'agit d'une édition qui démarre. Les gens ne sont pas encore entrés dans leurs rôles. Ça prend du temps à roder, un festival, vous savez...»

Les Poupées russes, constituent — cinq ans après — une suite à la populaire et délicieuse Auberge espagnole. Klapisch vous dira qu'il a hésité longtemps avant d'accepter de reprendre les mêmes personnages pour un second film. Puis il s'est dit: pourquoi pas? Le cinéaste songeait à Truffaut qui avait repris le personnage d'Antoine Doinel joué par Jean-Pierre Léaud dans plusieurs films. Il a d'ailleurs assis son acteur Romain Duris devant les oeuvres de Truffaut, afin qu'il s'en imprègne.

Klapisch réalise avec Les Poupées russes son huitième film. Certains d'entre eux furent de francs succès, comme Un air de famille, Chacun cherche son chat, L'Auberge espagnole, d'autres des échecs (Peut-être, Ni pour, ni contre, bien au contraire), boudés par le public, mal reçus par la critique.

«Je n'ai pas la recette infaillible du succès, précise Klapisch. Au fond, c'est rassurant.»

Le cinéaste affirme que cette suite à L'Auberge espagnole s'est faite à travers des contraintes consenties et le plaisir de retrouver ses acteurs dans de nouveaux cadres. Exit Barcelone où les jeunes étudiants Erasmus, venus de plusieurs pays européens, se découvraient comme colocataires. Cette fois, il a entraîné son monde entre Paris, New York et Saint-Pétersbourg. «La vie est liée à ces mélanges de cultures, de langues, de personnes. En ce sens, L'Auberge fut une évasion.»

Klapisch s'est dit étonné que Les Poupées russes (sorti en France le 15 juin) ait eu autant de succès que L'Auberge espagnole. Il trouvait le ton du deuxième film plus grave et désenchanté que le premier.

Europe unie, histoires d'amour entrelacées. Le cinéaste sait capter son temps. Il n'encourage pas l'improvisation, mais écrit les répliques définitives la veille du tournage pour les donner aux comédiens, en cherchant à se nourrir du réel.

Dans ses trois villes d'élection, en multipliant les aléas de tournage, avec des langues en chevauchement, il ne s'est pas rendu la partie facile. En Russie, il fallait des traducteurs. C'était un peu la Tour de Babel. Ça lui plaît. «Le monde change. La Russie n'est plus ce qu'elle était il y a cinq ou dix ans. Nous sommes des citoyens de la planète. Tout dernièrement, l'ouragan Katrina nous a montré les inégalités sociales aux États-Unis. Chacun est appelé à réfléchir sur l'état du monde.»

En redonnant la vedette à Romain Duris aux côtés d'Audrey Tautou, Cécile de France, Kelly Reilly, etc., Cédric Klapisch a voulu montrer aussi une génération aux prises avec la liberté. «À trente ans, un jeune doit gérer sa liberté sexuelle et amoureuse. Il fait face au danger du zapping, de la surcharge. Bruno Bettelheim disait qu'il faut croire au merveilleux, puis arrêter d'y croire. Grandir, c'est perdre une part de rêve. L'approche des personnages n'est donc pas la même. Les Poupées russes abordent aussi la solitude, la gestion des différences. Le rapport à l'autre est toujours mystérieux. On vit dans une époque de haine et de conflits. Ça devient presque politique de parler d'amour en pareil contexte.»

Klapisch a donc fait évoluer ses personnages dans ce monde en mouvement. «Notre époque préfère réaliser de petites choses que de poursuivre de grands rêves.»

Quand on lui dit que le film est bien long, il répond ne rechercher ni l'efficacité ni le côté propret. «J'ai suivi plusieurs personnages. Il fallait les amener au bout.»

Il n'a rien contre le cinéma populaire, rappelle qu'Almodovar est unique et merveilleux; ce qui ne l'empêche pas d'enregistrer des succès de salles. «Mon cinéma est aussi une forme d'artisanat, comme l'oeuvre d'un potier japonais.»

Potier ou pas, des questions, il s'en pose, Éric Klapisch. «À ce point de ma carrière, je crains de devoir bâtir ma propre prison, pour répondre à ce que le public attend de moi. Ma tentation première est d'aller vers ce que je ne maîtrise pas encore, les genres à explorer. Mais si je verse dans le tragique, les gens n'en veulent pas. Peut-être devrais-je continuer à faire ce que je connais le mieux.»

Chose certaine, dans cinq ans, il est possible qu'il offre un troisième volet à L'Auberge espagnole. «Les interprètes auront alors vieilli, et seront différents. L'Europe aura subi de nouvelles transformations.»

Entre L'Auberge espagnole et Les Poupées russes, plusieurs de ses acteurs (Romain Duris, Cécile de France, etc.) sont devenus des stars. Où en sera leur carrière dans cinq ans? «Peut-être qu'ils me diront: "Non! C'est loin tout ça". On verra bien.»
 
 
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