La nécessité de nouveaux États généraux du théâtre au Québec
Pierre MacDuff - Directeur général de la compagnie de théâtre Les Deux Mondes, également directeur général du Conseil québécois du théâtre de 1983 à 1991et président de cet organisme de 2000 à 2003
17 septembre 2005
En novembre 1981 se déroulaient à Montréal les premiers États généraux du théâtre professionnel au Québec. Pour la première fois, l'ensemble des professionnels oeuvrant en théâtre ainsi que les organismes qui les représentaient étaient appelés à se pencher collectivement sur l'ensemble des questions déterminant la pratique de cet art qui est également une profession pour les gens qui s'y consacrent à un titre ou à un autre.
En dépit de réalités très différentes selon le métier exercé, la région où il l'est ou encore les moyens dont une compagnie dispose ainsi que sa façon de fonctionner pour produire un spectacle, ou malgré la différence de statut entre les compagnies sans but lucratif et le théâtre privé à but lucratif, les gens de théâtre ont senti le besoin, il y aura bientôt 25 ans, de réfléchir ensemble et de se concerter sur de grandes questions qui régissaient alors la pratique du théâtre. La nature du soutien de l'État, le statut professionnel, socioéconomique et politique des artisans de la scène (c'était dix ans avant l'adoption de la Loi sur le statut de l'artiste), l'économie théâtrale et les missions des compagnies de théâtre figuraient notamment au menu.
Au terme de ces États généraux, lors desquels avait été adopté un impressionnant cahier de résolutions, le Conseil québécois du théâtre (CQT) avait été créé — la nature exacte de sa composition ne fut toutefois arrêtée que deux ans plus tard — avec pour mission de réaliser le programme énoncé lors de ces assises et de poursuivre des réflexions et des actions contribuant à l'amélioration de «la pratique ainsi que [du] futur théâtral», selon les mots de son premier président, le metteur en scène Jean-Luc Bastien.
Depuis, le paysage théâtral s'est considérablement transformé, et souvent pour le mieux, sous l'impulsion du CQT, qui a mené avec succès de nombreux dossiers. La réfection et la construction de lieux théâtraux, l'instigation de la Coalition pour le 1 % (la part du budget de l'État souhaitée pour la culture), la naissance de l'Académie québécoise du théâtre, qui tient chaque année le Gala des Masques, et la consolidation du financement public figurent parmi ses plus éclatantes réussites. Il est aussi appelé à intervenir régulièrement sur nombre de sujets et à interpeller les pouvoirs publics en matière de politiques culturelles, d'absence de celles-ci ou d'actions découlant de l'une ou l'autre situation.
Besoin de faire le point
Ce sont les jeunes compagnies de l'époque, formées dans les années 70 et ayant une dizaine d'années d'existence, qui, dans les années 80, ont senti de la façon la plus impérieuse le besoin d'un grand rassemblement de toutes les composantes du milieu théâtral pour faire le point sur la situation d'alors, qui leur apparaissait comme un cul-de-sac et sans autre perspective que le vivotement.
La situation actuelle du théâtre commande, selon moi, la tenue de nouveaux États généraux du théâtre. Cette fois-ci, le milieu théâtral dispose d'un outil pour les organiser: le Conseil québécois du théâtre, dont il ne s'agit pas de remettre en cause l'existence, bien au contraire, vu son importance dans le développement de cette discipline. Ce sera l'occasion de mesurer le chemin parcouru et les gains obtenus depuis les 25 dernières années pour le milieu théâtral comme pour la population du Québec dans ses relations à cet art.
La pratique théâtrale s'est diversifiée, des salles ont été rénovées ou construites sur l'ensemble du territoire québécois, le théâtre de création s'illustre avec brio sur la planète, notre théâtre jeune public fait l'envie de plusieurs pays, la qualité de production de l'ensemble des compagnies demeure sans comparaison avec celle d'il y a 25 ans et de nouvelles compagnies n'ont cessé de faire voir et entendre de nouvelles voies-voix. Cela fait partie des gains, et ce ne sont pas les seuls.
En contrepartie, la durée de vie et la circulation des oeuvres théâtrales demeurent limitées, le public des régions autres que Montréal et Québec n'a guère accès, chez lui, à la diversité de spectacles théoriquement disponibles et se voit privé, totalement dans certains cas, des oeuvres de répertoire ou des créations dites plus à risques.
Le développement du public adulte semble stagner et la fréquentation du théâtre jeune public demeure l'otage d'un corps professoral irresponsable, uniquement préoccupé de lui-même et qui se fait fort de boycotter les sorties culturelles et de priver d'accès à l'art les élèves du réseau public au moindre différend avec l'employeur.
L'argent destiné à soutenir le rayonnement hors frontières du théâtre se raréfie. La formation théâtrale demeure une affaire chaotique de chasse gardée entre institutions, au demeurant nombreuses, qui forment chaque année un nombre impressionnant de nouveaux arrivants dans un milieu que d'aucuns estiment déjà saturé.
Des manques systémiques
Aucune compagnie ne reçoit de la part des instances publiques dédiées au soutien de la culture les moyens d'accomplir véritablement sa mission, avec ce que cela signifie pour chacune. Lorsque cette réalité constitue la règle et non l'exception, le constat d'un problème systémique s'impose.
La quasi-totalité des compagnies de théâtre demeurent portées à bout de bras par les personnes qui les animent, souvent des fondateurs toujours à pied d'oeuvre depuis plusieurs décennies, et sont autant de châteaux de cartes qui peuvent s'effondrer dans l'indifférence au moindre soubresaut d'une mauvaise saison ou du désir légitime des interprètes, concepteurs et techniciens d'aller mieux gagner leur vie «ailleurs», dans l'industrie de la télévision, du cinéma ou du Cirque du Soleil, toutes trois respectables mais qui siphonnent chaque année les milieux théâtraux avec des conditions qu'aucun théâtre ne pourrait offrir...
L'horizon demeure encore bloqué à toute une nouvelle et talentueuse génération pour laquelle les moyens restent contingentés, sans égard à leur apport novateur à l'évolution du théâtre d'ici. Les compagnies peinent à durer, entre autres à cause de leur incapacité financière à conserver un personnel administratif de qualité.
Surtout, aucun artiste, aucun auteur, aucun concepteur, aucun metteur en scène ne parvient encore, depuis les premiers États généraux, à gagner sa vie en se consacrant uniquement au théâtre, et ce, malgré la grande profusion de spectacles produits chaque année au Québec, malgré un statut spécifique reconnu aux artistes et aux créateurs et malgré un soutien public allé en augmentant.
Certains allèguent que la cause résiderait précisément dans cette profusion. Je ne crois pas qu'il y ait trop de théâtre au Québec, ni au demeurant trop d'art, de talent, d'imagination, d'espace, de rivières ou de forêts [...]. Cette question de la profusion de l'offre théâtrale mérite par ailleurs d'être débattue par le milieu qui la génère. Elle demeure complexe, comme plusieurs autres.
Pour ma part, je suis davantage préoccupé par le fonctionnement monolithique du modèle québécois en matière de théâtre, lequel se traduit par deux mois de répétitions suivis d'un mois de représentations, généralement une vingtaine, pour voir ensuite ses artisans passer au spectacle suivant, lui aussi vite monté et vite joué sans avoir, dans bien des cas, réussi à rejoindre tout son public potentiel.
Devant l'absence de vision des pouvoirs municipaux, provinciaux et fédéraux en matière de culture, qui, semblables à des parents pourvoyeurs et dépassés, se contentent de casquer sans trop comprendre de quoi il retourne, les gens de théâtre ne pourront faire l'économie d'une nouvelle mise en réflexion commune pour aborder avec lucidité et responsabilité les nombreuses questions touchant la pratique professionnelle du théâtre au Québec. Histoire de léguer à la génération qui vient, gens de théâtre comme spectateurs, davantage que ce que la génération actuelle a reçu.
En dépit de réalités très différentes selon le métier exercé, la région où il l'est ou encore les moyens dont une compagnie dispose ainsi que sa façon de fonctionner pour produire un spectacle, ou malgré la différence de statut entre les compagnies sans but lucratif et le théâtre privé à but lucratif, les gens de théâtre ont senti le besoin, il y aura bientôt 25 ans, de réfléchir ensemble et de se concerter sur de grandes questions qui régissaient alors la pratique du théâtre. La nature du soutien de l'État, le statut professionnel, socioéconomique et politique des artisans de la scène (c'était dix ans avant l'adoption de la Loi sur le statut de l'artiste), l'économie théâtrale et les missions des compagnies de théâtre figuraient notamment au menu.
Au terme de ces États généraux, lors desquels avait été adopté un impressionnant cahier de résolutions, le Conseil québécois du théâtre (CQT) avait été créé — la nature exacte de sa composition ne fut toutefois arrêtée que deux ans plus tard — avec pour mission de réaliser le programme énoncé lors de ces assises et de poursuivre des réflexions et des actions contribuant à l'amélioration de «la pratique ainsi que [du] futur théâtral», selon les mots de son premier président, le metteur en scène Jean-Luc Bastien.
Depuis, le paysage théâtral s'est considérablement transformé, et souvent pour le mieux, sous l'impulsion du CQT, qui a mené avec succès de nombreux dossiers. La réfection et la construction de lieux théâtraux, l'instigation de la Coalition pour le 1 % (la part du budget de l'État souhaitée pour la culture), la naissance de l'Académie québécoise du théâtre, qui tient chaque année le Gala des Masques, et la consolidation du financement public figurent parmi ses plus éclatantes réussites. Il est aussi appelé à intervenir régulièrement sur nombre de sujets et à interpeller les pouvoirs publics en matière de politiques culturelles, d'absence de celles-ci ou d'actions découlant de l'une ou l'autre situation.
Besoin de faire le point
Ce sont les jeunes compagnies de l'époque, formées dans les années 70 et ayant une dizaine d'années d'existence, qui, dans les années 80, ont senti de la façon la plus impérieuse le besoin d'un grand rassemblement de toutes les composantes du milieu théâtral pour faire le point sur la situation d'alors, qui leur apparaissait comme un cul-de-sac et sans autre perspective que le vivotement.
La situation actuelle du théâtre commande, selon moi, la tenue de nouveaux États généraux du théâtre. Cette fois-ci, le milieu théâtral dispose d'un outil pour les organiser: le Conseil québécois du théâtre, dont il ne s'agit pas de remettre en cause l'existence, bien au contraire, vu son importance dans le développement de cette discipline. Ce sera l'occasion de mesurer le chemin parcouru et les gains obtenus depuis les 25 dernières années pour le milieu théâtral comme pour la population du Québec dans ses relations à cet art.
La pratique théâtrale s'est diversifiée, des salles ont été rénovées ou construites sur l'ensemble du territoire québécois, le théâtre de création s'illustre avec brio sur la planète, notre théâtre jeune public fait l'envie de plusieurs pays, la qualité de production de l'ensemble des compagnies demeure sans comparaison avec celle d'il y a 25 ans et de nouvelles compagnies n'ont cessé de faire voir et entendre de nouvelles voies-voix. Cela fait partie des gains, et ce ne sont pas les seuls.
En contrepartie, la durée de vie et la circulation des oeuvres théâtrales demeurent limitées, le public des régions autres que Montréal et Québec n'a guère accès, chez lui, à la diversité de spectacles théoriquement disponibles et se voit privé, totalement dans certains cas, des oeuvres de répertoire ou des créations dites plus à risques.
Le développement du public adulte semble stagner et la fréquentation du théâtre jeune public demeure l'otage d'un corps professoral irresponsable, uniquement préoccupé de lui-même et qui se fait fort de boycotter les sorties culturelles et de priver d'accès à l'art les élèves du réseau public au moindre différend avec l'employeur.
L'argent destiné à soutenir le rayonnement hors frontières du théâtre se raréfie. La formation théâtrale demeure une affaire chaotique de chasse gardée entre institutions, au demeurant nombreuses, qui forment chaque année un nombre impressionnant de nouveaux arrivants dans un milieu que d'aucuns estiment déjà saturé.
Des manques systémiques
Aucune compagnie ne reçoit de la part des instances publiques dédiées au soutien de la culture les moyens d'accomplir véritablement sa mission, avec ce que cela signifie pour chacune. Lorsque cette réalité constitue la règle et non l'exception, le constat d'un problème systémique s'impose.
La quasi-totalité des compagnies de théâtre demeurent portées à bout de bras par les personnes qui les animent, souvent des fondateurs toujours à pied d'oeuvre depuis plusieurs décennies, et sont autant de châteaux de cartes qui peuvent s'effondrer dans l'indifférence au moindre soubresaut d'une mauvaise saison ou du désir légitime des interprètes, concepteurs et techniciens d'aller mieux gagner leur vie «ailleurs», dans l'industrie de la télévision, du cinéma ou du Cirque du Soleil, toutes trois respectables mais qui siphonnent chaque année les milieux théâtraux avec des conditions qu'aucun théâtre ne pourrait offrir...
L'horizon demeure encore bloqué à toute une nouvelle et talentueuse génération pour laquelle les moyens restent contingentés, sans égard à leur apport novateur à l'évolution du théâtre d'ici. Les compagnies peinent à durer, entre autres à cause de leur incapacité financière à conserver un personnel administratif de qualité.
Surtout, aucun artiste, aucun auteur, aucun concepteur, aucun metteur en scène ne parvient encore, depuis les premiers États généraux, à gagner sa vie en se consacrant uniquement au théâtre, et ce, malgré la grande profusion de spectacles produits chaque année au Québec, malgré un statut spécifique reconnu aux artistes et aux créateurs et malgré un soutien public allé en augmentant.
Certains allèguent que la cause résiderait précisément dans cette profusion. Je ne crois pas qu'il y ait trop de théâtre au Québec, ni au demeurant trop d'art, de talent, d'imagination, d'espace, de rivières ou de forêts [...]. Cette question de la profusion de l'offre théâtrale mérite par ailleurs d'être débattue par le milieu qui la génère. Elle demeure complexe, comme plusieurs autres.
Pour ma part, je suis davantage préoccupé par le fonctionnement monolithique du modèle québécois en matière de théâtre, lequel se traduit par deux mois de répétitions suivis d'un mois de représentations, généralement une vingtaine, pour voir ensuite ses artisans passer au spectacle suivant, lui aussi vite monté et vite joué sans avoir, dans bien des cas, réussi à rejoindre tout son public potentiel.
Devant l'absence de vision des pouvoirs municipaux, provinciaux et fédéraux en matière de culture, qui, semblables à des parents pourvoyeurs et dépassés, se contentent de casquer sans trop comprendre de quoi il retourne, les gens de théâtre ne pourront faire l'économie d'une nouvelle mise en réflexion commune pour aborder avec lucidité et responsabilité les nombreuses questions touchant la pratique professionnelle du théâtre au Québec. Histoire de léguer à la génération qui vient, gens de théâtre comme spectateurs, davantage que ce que la génération actuelle a reçu.
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