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Les derniers jours du chancelier Schröder

Christian Rioux   16 septembre 2005 
Photo : Agence France-Presse
Berlin — Aux élections de 2002, le chancelier Gerhard Schröder avait été sauvé in extremis. Deux événements inattendus étaient venus à sa rescousse. D'abord la guerre en Irak, contre laquelle il avait fait toute sa campagne. Puis les providentielles crues de l'Oder, qui l'avaient rendu plus populaire que jamais. Le chancelier ne l'avait pourtant emporté que par 6000 voix.

Cette fois, l'habile politicien a bien tenté de soulever le danger d'une intervention américaine en Iran. Mais le sujet n'a jamais levé. Quant aux inondations, il serait surprenant que le ciel vienne à nouveau à sa rescousse.

«Cette fois, il n'y aura pas d'échappatoire», dit Bettina Vestring, qui dirige la section politique du Berliner Zeitung. Tous les sondages annoncent une victoire d'Angela Merkel. Dans le pire des scénarios, la candidate de la CDU serait contrainte de former un «grande coalition» avec les sociaux-démocrates. Ce qui signerait de toute façon le départ de Schröder.

Mais parmi les obstacles sur le chemin de la chancellerie, Gerhard Schröder doit dorénavant compter avec un adversaire politique qui chasse sur ses propres terres. Un parti à gauche de la gauche, mais qui prétend au monopole puisqu'il se fait appeler «Le» Parti de gauche (Die Linkspartei).

Improvisé à la dernière minute par les déçus de la social-démocratie de l'Ouest, qui se sont regroupés dans L'Alternative pour le travail et la justice sociale (WAG), et les anciens communistes de l'Est (PDS), le Linkspartei pourrait brouiller le jeu dimanche. Avec seulement 33 % des intentions de vote (plus 7 % pour ses alliés verts), Schröder n'avait vraiment pas besoin de ça. Créditée d'environ 8 % des voix, cette formation barre irrémédiablement la route à Gerhard Schröder, qui a annoncé qu'il ne s'allierait jamais à l'extrême gauche.

Cette coalition hétéroclite n'est pourtant pas tout à fait nouvelle puisqu'elle est dirigée par deux vieux routiers de la politique. Surnommé le «Napoléon de la Sarre», Oskar Lafontaine fut un éphémère ministre des Finances, qui démissionna en 1999 du premier gouvernement Schröder. Il a toujours combattu les tentatives de réformer la social-démocratie, qu'il s'agisse de la troisième voie de Tony Blair ou du Neue Mitte de Schröder. Lorsque ce dernier entreprit de forcer les chômeurs à long terme à accepter un emploi en échange de prestations, il a rendu sa carte du parti.

Gregor Gysi, de son côté, est la figure charismatique des anciens communistes de l'ex-RDA. Ce brillant avocat a toujours soutenu que l'Est avait été phagocyté par l'Ouest. Lors de la fondation de la nouvelle alliance, Der Spiegel paraphrasa le manifeste communiste de Karl Marx en titrant «Un fantôme revient».

Cette alliance de circonstance vise surtout pour l'instant à permettre au PDS, très populaire à l'Est, d'atteindre les 5 % qui le feront entrer au Parlement. Pour Lafontaine, elle représentait la seule façon de se donner une organisation avant ces élections précipitées. Sur les affiches qui tapissent les murs des villes de l'Est, le PDS a d'ailleurs gardé son sigle. À l'Ouest, le nouveau nom a l'avantage de faire oublier que 90 % des membres du PDS restent persuadés que «le communisme était une bonne idée»!

«C'est le parti des déçus de la mondialisation, dit Bettina Vestring. Mais c'est aussi celui de ceux qui se sont opposés à la réunification de l'Allemagne.» En 1990, lorsque Helmut Kohl saisit l'occasion historique et offrit à la RDA la parité avec le mark et la sécurité sociale de l'Ouest, Gisy et Lafontaine étaient dans le camp des opposants.

Courtisant les travailleurs peu qualifiés qui craignent pour leur emploi, Oskar Lafontaine n'a pas évité les dérapages. Il a récemment dû s'excuser pour avoir stigmatisé les travailleurs immigrés en les qualifiant de «fremdarbeiter», un terme péjoratif utilisé par l'extrême droite, au lieu de «gastarbeiter». La presse allemande ne lui a pas rendu la vie facile en révélant qu'il avait loué une villa à Majorque pour la modique somme de 4500 $ par semaine. «Mieux vaut être riche pour aider les pauvres», a déclaré Gregor Gysi pour défendre son colistier.

Avec ou sans celui que les Allemands appellent «Oskar», le Linkspartei demeure le parti de l'«ostalgie» (la nostalgie de l'Est) plus que du pouvoir. Même ses partisans ne semblent pas croire qu'une augmentation du salaire minimum à 525 $ par semaine, l'élimination de la réforme de l'assurance-chômage, le refus de hausser la TVA, l'augmentation des budgets sociaux et le retrait des troupes allemandes présentes en Afghanistan soient la solution aux problèmes d'un pays dont le déficit public atteint des records. Le PDS a beau recueillir le vote d'un Allemand de l'Est sur trois, ils ne sont que 5 % à croire que ce parti «peut résoudre les problèmes économiques du pays». Or l'économie arrive en tête des préoccupations des électeurs de l'Est comme de l'Ouest.

«Les forces d'extrême gauche ont été largement surestimées par la presse», dit l'économiste Michael Burda, qui enseigne à l'université Humboldt de Berlin. Selon lui, «l'enjeu de ces élections, c'est la poursuite ou non des réformes amorcées pour rendre l'économie allemande plus concurrentielle». Burda est reconnaissant à Schröder d'avoir mis l'Allemagne sur la bonne voie. C'est pourquoi elle est redevenue le premier exportateur mondial, comme le soulignait récemment The Economist.

Mais la plupart des analystes constatent que Schröder n'est plus en mesure de poursuivre ces réformes. «À cause de ses propres gaffes, dit Bettina Vestring. Mais aussi parce qu'il n'a plus le soutien de son propre parti. Enfin, parce que les gouvernements des länder sont presque tous contre lui.» Or, en Allemagne, contrairement aux provinces canadiennes, les länder ont un important droit de veto. Et Vestring de conclure: «Si les réformes avaient été mieux expliquées, on n'en serait pas là!»

Qualifiée d'enfant malade de l'Europe, l'économie allemande est en panne depuis bientôt une décennie. Avec un taux de chômage de 10 % et une croissance à la traîne de l'Europe, le pays accumule depuis trois ans les déficits budgétaires qui en font (avec la France) la lanterne rouge de l'Union européenne. Comment l'Allemagne peut-elle en effet exercer un leadership en Europe, demande Michael Burda, lorsqu'elle est la première à enfreindre les critères d'adhésion du traité de Maastricht, qui fixe à 3 % la limite des déficits budgétaires?

Encore largement basée sur la grande industrie, l'économie allemande a dû subir tour à tour les chocs de la réunification, de l'intégration européenne, de l'élargissement et de la mondialisation. Au lieu des 3,5 millions promis par Schröder en 1998, le chômage touche aujourd'hui cinq millions d'Allemands. Il y a deux semaines, Volkswagen annonçait des mises à la retraite qui pourraient toucher 10 000 ouvriers dans les prochaines années, selon Der Spiegel.

Or la potion pour sortir de ce marasme risque d'être amère. Michael Hüter, qui dirige l'Institut der Deutschen Wirtschaft, a déclaré qu'il faudrait au moins deux mandats électoraux (huit ans) pour que l'Allemagne retrouve un taux de chômage acceptable. Ce chômage se concentre surtout à l'Est, où l'«éclosion» annoncée par Helmut Kohl, au lendemain de la réunification, ne s'est jamais produite. En lieu et place, l'Allemagne de l'Est reçoit chaque année 4 % du produit national brut du pays en transferts gouvernementaux.

«L'Allemagne a une économie concurrentielle, mais les consommateurs n'ont pas suivi, dit Michael Burda. Ils craignent le chômage et l'insécurité. Les réformes sont aujourd'hui trop engagées pour être arrêtées. Si l'Allemagne arrête, cela aura un effet dramatique.»

Pour une grande partie des Allemands, malgré ses erreurs, Gerhard Schröder restera le chancelier de la modernisation. Celui qui a eu le courage de faire voter une loi sur l'immigration, d'abolir la citoyenneté fondée sur le «droit du sang» et d'engager l'armée allemande au Kosovo et en Afghanistan (une première depuis 1945). Chancelier de la «normalisation» de l'identité allemande, il fut aussi celui de la génération des soixante-huitards qui croyaient que le pouvoir serait un jardin de roses. Ils découvrent aujourd'hui que les réformes sont plus douloureuses que prévu.

«L'Allemagne ne réussit pas si mal dans la mondialisation, dit Bettina Vestring. Il y a environ un tiers des Allemands qui en profitent vraiment beaucoup, même à l'Est. Il y a un autre tiers pour qui ça ne change pas grand-chose. Enfin, il y a un dernier tiers qui y perd. Qu'est-ce qu'on fait avec les perdants? C'est toute la question!»

Correspondant du Devoir à Paris






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