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Harper accusé de laisser tomber le Québec

Alec Castonguay   8 septembre 2005 
Ottawa — Le bureau du chef conservateur Stephen Harper et l'organisation du PC sur le terrain ont subi une autre importante onde de choc mardi soir alors qu'une série de mises à pied a secoué les rangs du parti. Un brasse-camarades particulièrement douloureux au Québec, où l'organisateur en chef dans la province et un de ses adjoints ont quitté le navire, a appris Le Devoir. Ce geste du parti, combiné à une dernière année remplie de frustrations diverses, a fait déborder le vase de plusieurs militants et stratèges du Québec, qui n'hésitent plus à dire que la province est maintenant «abandonnée» par Stephen Harper et son entourage.

Mardi soir, la nouvelle a commencé à circuler dans les couloirs du caucus conservateur, réuni à Halifax pour préparer la rentrée parlementaire. Et même si les hautes instances du Parti conservateur tentent de maintenir un brouillard le plus opaque possible autour de la réorganisation interne qui continue de secouer le parti, certaines informations commencent à percer.

Ainsi, six personnes ont perdu leur emploi mardi, dont quatre organisateurs importants, alors que de six à sept autres employés du PC devraient quitter au cours des prochaines semaines, si ce n'est dans les prochains jours. Ce remue-ménage s'ajoute aux départs précédents et porte le nombre de mises à pied ou de départs volontaires à près de 20 depuis juin dernier, sur un total de 130 employés.

Ceux qui quittent sont souvent des maillons importants de la chaîne conservatrice. En juin, deux conseillers principaux aux communications, Jim Armour et Mike Storeshaw, sont partis. Le directeur des communications, Geoff Norquay, ainsi que le chef de cabinet, Phil Murphy, sont aussi sous d'autres cieux aujourd'hui. Mardi soir, c'était au tour de deux autres vétérans, Sean Casey et Dave Quist, de prendre la même direction en compagnie de deux organisateurs ontariens.

Les stratèges et organisateurs au Québec n'avaient pas été touchés jusqu'à cette semaine. Or Le Devoir a appris que l'organisateur en chef du PC au Québec, Norm Vocino, et un de ses quatre adjoints, Dominique Talbot, font partie de la vague de mises à pied de mardi soir, ce qui laisse la province sans tête dirigeante sur le terrain à six mois des élections. Un geste qui a mis en colère bien des militants et organisateurs dans la province.

«Le Québec est laissé à lui-même, ça n'a aucun sens!», tonne un organisateur du Québec, qui a demandé à conserver l'anonymat, comme plusieurs autres militants, pour pouvoir parler franchement. «Stephen Harper n'arrête pas de répéter que le Québec est sa priorité et il n'y a rien qui se fait, continue-t-il. À Ottawa, Harper et sa gang voient le Québec comme une dépense actuellement, pas comme un investissement. Sur le terrain, on a énormément de pression pour réussir, mais peu de moyens stratégiques. On va à la guerre avec un sling-shot!»

Une source au bureau du chef conservateur souligne que plusieurs militants du Québec ont été heurtés de voir que le parti lançait une campagne de publicité en Ontario ce mois-ci mais que rien n'était destiné au Québec. «S'ils [les militants du Québec] sentaient une stratégie "coast to coast", je pense que ça irait mieux», souligne cette source.

Même dans l'entourage immédiat de Stephen Harper, des questions se posent. «Harper a un grand leadership, pourquoi ne pas imposer une stratégie plus forte au Québec?», lance une source.

Résultat: plusieurs militants du Québec se sentent abandonnés par le bureau politique d'Ottawa. «C'est un fait que les gens se sentent abandonnés. Et pas juste deux ou trois personnes. Le navire conservateur du Québec est un navire fantôme, complètement à l'abandon», affirme sans détour Frédéric Têtu, ancien président du comté de Louis-Hébert, dans la région de Québec. M. Têtu était même prêt à être candidat aux élections si elles avaient eu lieu au printemps dernier. Mais depuis, il a lui aussi quitté le parti après quelques semaines de réflexion.

Selon lui, le PC a bien fait de ne pas lancer une campagne de publicité télévisée au Québec, à l'image de celle produite en Ontario. «Il faut savoir quoi mettre dans une publicité, dit M. Têtu. Quel message on passe quand le travail de base n'a pas été fait? Ce serait comme mettre de l'eau dans un panier percé. On travaille dans le beurre au Québec depuis un an, rien ne bouge, alors qu'on a 23 députés en Ontario et qu'il y a là une machine beaucoup plus forte qu'au Québec.»

D'après M. Têtu, c'est bien davantage «un problème d'organisation» et non de ressources puisque l'argent est disponible et que personne ne se plaint de manquer de militants ou d'employés. «Ce ne sont pas 10 ou 15 congédiements qui vont régler le problème d'organisation mais plutôt les gens qu'ils vont nommer pour les remplacer, pense-t-il. [...] Il n'y a pas de tête de pont entre le chef et la base au Québec, aucune personne forte, crédible et respectée pour faire passer le message aux Québécois et assurer une cohérence sur le terrain. On peut déjà écrire la chronique d'une débâcle annoncée et on n'a personne d'autre à blâmer que nous-mêmes.»

De son côté, Alcide Boudreault, futur candidat à l'élection dans le comté de Chicoutimi-Le Fjord, avoue être «perplexe» devant tous les changements qui agitent le bureau du chef à Ottawa. «Sans dire que je me sens abandonné, c'est vrai que la situation n'est pas facile, dit-il. On aimerait mieux que ça bouge plus au Québec. Quand Harper est venu dans ma région, je lui ai dit qu'on était prêts au combat, qu'on allait se retrousser les manches. Mais malheureusement, on semble ne pas penser comme ça à Ottawa.»

Plusieurs stratèges, militants et organisateurs au Québec ont souligné au Devoir leur frustration de ne pas se sentir écoutés dans les hautes instances à Ottawa. «Rien ne passe, souligne un organisateur. Tout doit transiter par le bureau de Josée Verner [la lieutenante politique de Stephen Harper au Québec] et, visiblement, ça ne marche pas.»

C'est pour cette raison qu'Alcide Boudreault voit d'un bon oeil les derniers changements internes. «C'est dommage que Norm Vocino paye le prix pour tout le monde, mais il faut du dynamisme, il faut que ça brasse plus. Je pense que réorienter la machine est de bon augure», soutient-il.

Même son de cloche au bureau de Stephen Harper. «Il y a beaucoup d'émotivité dans l'air, c'est donc normal qu'il y ait une onde de choc à l'interne, explique une source. Mais cette réorganisation arrive à point avant les élections. Il faut faire des changements quand ça s'impose. Il ne faut pas s'énerver avec ça.» Cette source convient toutefois qu'il y a «de la grogne» au sein des troupes du Québec depuis quelques mois et qu'il faudra réorienter le tir. Le PC stagne à 12 % des intentions de vote au Québec.

William Stairs, directeur des communications de Stephen Harper, minimise cette colère dans la province. «Il n'y a pas eu de publicité taillée sur mesure pour la Nouvelle-Écosse, ni pour la Colombie-Britannique ou n'importe quelle autre province, ce n'est pas un cas unique au Québec, dit-il. M. Harper est venu au Québec souvent cet été et on a plus de Québécois au sein de notre bureau que le premier ministre Martin!»

À propos du grand ménage interne, William Stairs ne veut pas commenter davantage, soulignant seulement que «les besoins d'un parti changent» en fonction du contexte. «Depuis les élections, 30 personnes ont quitté le bureau du premier ministre et on n'en fait pas tout un plat pour autant», dit-il.






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