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Agonie filmée d'un détenu épileptique

Louise-Maude Rioux Soucy   7 septembre 2005 
Les soins prodigués dans les centres pénitenciers québécois sont-ils à ce point déficients qu'un détenu puisse y agoniser sans qu'on intervienne? L'Office des droits des détenus estime que la question mérite d'être posée et demande une enquête publique après la mort de Roger Guimond, décédé des suites d'une crise d'épilepsie au pénitencier de Port-Cartier, le 18 octobre 2002, faute de soins appropriés.

Forte d'une preuve vidéo accablante, la famille de l'homme fauché prématurément à l'âge de 40 ans a joint hier sa voix à celle de l'Office des droits des détenus après avoir déposé, vendredi dernier, une poursuite de 275 000 $ contre le procureur général du Canada, la Société de gestion Praggy inc. et le Dr Michel Ross, qui devaient assurer les soins de santé au pénitencier de Port-Cartier.

Les preuves déposées montrent des «choses graves et choquantes», a déclaré l'avocat de la famille, Me Jean-Pierre Ménard, avant de lancer la vidéo qui a capté les moindres gestes de l'équipe d'intervention. Appuyée par des experts, la conclusion de Me Ménard est sans appel: «M. Guimond ne serait pas décédé si on lui avait prodigué les soins appropriés.»

D'une durée de 45 minutes, ladite vidéo montre crûment la détresse grandissante du détenu Guimond, en proie à une crise d'épilepsie sous l'oeil impassible de l'équipe d'intervention composée de cinq gardiens et d'un infirmier. Au début de la vidéo, à 3h48 du matin, il y a déjà plus d'une heure que M. Guimond a été retrouvé haletant sous son lit.

Menotté, celui-ci sera alors transporté sans civière dans une cellule sèche où il sera déposé à même le sol. En dépit des signes cliniques qui indiquent clairement une crise d'épilepsie — respiration bruyante, écume aux lèvres, convulsions et arrêts respiratoires —, l'infirmier laissera le détenu seul dans cette cellule sèche, sous la surveillance des gardiens qui l'observent en silence depuis la porte fenêtrée.

Trois épisodes de convulsions accompagnées d'un arrêt respiratoire seront notés sans que l'équipe en place n'intervienne. Jamais le détenu ne sera transporté dans l'infirmerie, pourtant adjacente à la cellule sèche. «L'infirmier avait l'autorisation de donner de l'oxygène et les médicaments appropriés, il savait que M. Guimond prenait du Dilantin [un médicament prescrit aux épileptiques] et, pourtant, il n'a rien fait», a dénoncé Me Ménard.

L'infirmier n'entamera finalement les premiers soins qu'à l'arrivée des ambulanciers, à 4h31. Trouvé inconscient par ceux-ci, M. Guimond sera finalement transporté au Centre de santé de Port-Cartier, où une asystolie sera diagnostiquée. Le détenu sera transféré au Centre hospitalier de Sept-Îles, et son décès sera constaté à 17h, le jour même, par le médecin de la prison.

À la vue des derniers instants de son fils, Gaston Guimond n'a pu retenir sa colère hier. «C'est des écoeurants. C'est pas possible. Ils ne font absolument rien, ça n'a pas de bon sens. [...] Pareil, comme si c'était un jouet, ils ne le traitent pas comme un humain», a-t-il lancé, la voix brisée.

Déterminé à ce qu'aucun détenu n'ait à vivre un pareil traitement, la famille Guimond a demandé hier au Collège des médecins du Québec et à l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) de procéder à des inspections professionnelles conjointes de tous les établissements carcéraux du Québec. Celle-ci a aussi invité les Services correctionnels à rendre public leur plan d'intervention en la matière.

Selon le président de l'Office des droits des détenus, Jean-Claude Bernheim, le temps presse. «Trop de situations dramatiques dans les milieux carcéraux restent secrètes, particulièrement les décès. [...] Ce cas ne vient que confirmer ce qui est dit depuis des années, soit que les détenus ne reçoivent pas tous les soins auxquels ils ont droit.»

L'Office affirme qu'il reçoit de nombreux appels de détenus qui se plaignent des difficultés à obtenir des médicaments et l'accès à des soins, particulièrement des soins spécialisés. Le cas de M. Guimond confirme ces inquiétudes, affirme Me Ménard. «Ce patient n'a jamais été bien évalué du point de vue médical. Nos experts croient que s'il avait été mieux investigué et soigné, il aurait été moins violent.»

L'Office s'inquiète d'autant plus de ces cris d'alarme qu'il juge que les services correctionnels se sont montrés incapables de faire leur mea-culpa dans cette affaire. «Nous sommes inquiets de voir que le directeur du pénitencier a traité cette affaire comme un événement de routine. Par la loi, il est obligé de signaler les événements importants, ce qui n'a pas été fait pour la mort de M. Gimond», déplore M. Bernheim.

Personne n'a en effet été sanctionné dans ce dossier, à l'exception de l'infirmier de garde, Pierre Banville, qui fait présentement l'objet d'une radiation temporaire d'un an à la suite d'une plainte du syndicat des gardiens.

Reconnu coupable de «négligence dans les soins et traitements prodigués», Pierre Banville devra aussi retourner sur les bancs d'école, a indiqué la syndic de l'OIIQ, Sylvie Truchon. «Nous avons pris la précaution de recommander au comité de discipline un stage à l'issue de la radiation afin de protéger le public.»

Quand à l'idée de lancer une vaste inspection des milieux carcéraux, tant l'OIIQ que le Collège des médecins estiment que ce n'est pas de leur ressort.

«Si on veut avoir un état général des soins de santé dans les prisons, il faut demander au ministre de la Sécurité publique d'interpeller son collègue de la Santé [pour lui demander] de mener l'enquête, a dit la présidente de l'OIIQ, Gyslaine Desrosiers. On peut aller voir si les infirmières font leur travail et sont compétentes, mais on ne peut pas se transformer en vérificateur de l'état des soins dans les prisons.»

Mais la famille Guimond, elle, insiste. «On croit que la situation pourrait arriver à nouveau, n'importe quand», estime Me Ménard. Celui-ci a terminé sa présentation en invitant le coroner à ouvrir une nouvelle enquête publique, la première ne s'étant attardée qu'à la rapidité de l'intervention et non pas à la qualité des soins prodigués, a-t-il précisé.






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