Nos écoles dans le filet
Serge Adam - Professeur de philosophie, Cégep de l'Outaouais
30 août 2005
Quand Gutenberg mit au point son procédé d'impression, il n'avait certes pas l'intention de bouleverser le monde encore féodal et religieux dans lequel il vivait. Au contraire, sitôt prêt à imprimer, au terme de grands efforts, c'est la bible qu'il publia.
L'imprimerie bouleversa pourtant ce monde, non parce qu'il ne sut maîtriser la technique d'impression, mais parce qu'il n'en voyait pas d'abord les conséquences profondes, qui sonnèrent le glas de la féodalité et de la religion. En effet, Gutenberg, qui avait pourtant le compas dans l'oeil, ne put prévoir les effets immenses de son invention: fixation de l'orthographe, l'abandon graduel de la lecture publique au profit de la lecture privée et silencieuse, l'accès plus démocratique aux textes; et ainsi l'émergence de l'individualisme, dont la Réforme de Luther n'est que la première étape.
Aujourd'hui, il me paraît incroyable, en ce siècle naissant, après maints cataclysmes humains (et c'est la technologie moderne qui fut le corps du délit), d'envisager avec l'optimisme d'une midinette, chaque innovation technique que la grande machine productive met debout.
Je m'étonne pourtant de voir, dans l'article «Les enfants du cyberespace - L'école débranchée» publié dans Le Devoir du 22 août, affichée une telle euphorie où l'auteure ne manque pas de faire maintes fois ses délices. On peut, par exemple, lire dans la conclusion: «En contrepoint de ce portrait un peu tristounet de l'utilisation d'Internet, des enseignants dévoués se démènent pour aider leurs collègues, les outiller pour faire le saut. Qui sait, peut-être qu'en conjuguant leur enthousiasme à des budgets pour des machines et de la formation, l'école réussira-t-elle à être un peu plus à la page... Web. Peut-être faudra-t-il attendre que les adolescents d'aujourd'hui soient aux commandes d'une classe pour que la magie opère...»
Être à la page? De quoi, au juste? Ne suis-je pas plus de mon époque en interrogeant le réel, plutôt qu'en en exigeant une adaptation qui ne signifie rien? Car l'homme peut s'adapter à tout: aussi bien à l'effort et à la mesure, qu'au sang et à la misère. On s'adapte aussi à la télévision et aux nouvelles technologies.
Comme une loi de la nature
Ce «monde branché» dont on nous parle prend des allures de lois de la nature avec lesquelles nous devons sagement nous trouver en harmonie: comme la technologie existe, il faut en user. Nous devons nous adapter à elle, et non l'inverse. «Soyons réalistes», nous n'avons plus le choix. Nous ne pouvons nous permettre d'être «en retard».
Sans être toujours conscient de ce que ce discours renferme d'idéologies, on traite la réalité comme si elle ne pouvait être changée par l'éducation qu'on choisit pour une société. On sombre dans un déterminisme qui vide toute autre réalité que celle des entreprises, de l'économie et des consommateurs. On transforme ainsi nos élèves en clientèle étudiante, et l'on exige d'eux peu de raison et beaucoup de technique. C'est ainsi, bien après le moyen âge, que l'on nous somme d'être de notre époque: non plus celle de la raison, pour que l'on s'interroge, mais celle de la technique, pour que «la magie opère»!
En dépit du désert des bombes et du désert social, il faut croire au «progrès». Oui, mais lequel?
Permettez-moi, face aux incantations de nos bons sorciers, de ne croire ni à Dieu ni à diable, au risque de paraître en retard.
Suffirait-il, pour progresser, d'adopter le nouvel outil et d'en connaître le mode d'emploi? Ce n'est pas ce que nous a appris l'histoire.
Et l'on s'offusque de ce que les professeurs ne sautent pas, tête première, sur les nouvelles inventions, comme si cela ne pouvait avoir de conséquences profondes sur l'intelligence humaine. Ou n'est-il pas convenable pour un professeur de se demander ce qu'est l'intelligence humaine?
C'est un fait, notre jeunesse passe déjà des heures sur le Web. Devant ce fait, ce que l'éducateur responsable doit faire, ce n'est pas s'approprier machinalement l'appareil et le «maîtriser»; c'est le comprendre, en connaître les effets. Cela revient aussi à engager le débat social sur ce changement; telle est la tâche de l'éducateur, qui n'est pas celle d'un technicien (avec tout mes respects pour ce dernier).
Les solutions que la technique apporte ont l'avantage (pour l'économie) d'engendrer d'autres problèmes techniques, qui appellent à leur tour de nouvelles solutions, et ainsi de suite à l'infini: c'est ce qu'on appelle aujourd'hui le progrès, mieux connu sous le nom de «développement», et c'est l'informatique qui en porte le flambeau.
Je ne milite pas contre la présence des ordinateurs dans nos écoles; ce que je déplore, c'est ce double aveuglement de ceux qui l'embrassent sans réserves (technophiles éblouis), et ceux qui la craignent sans la connaître (technophobes dans l'obscurité). Les uns l'adorent parce qu'ils la maîtrisent, les autres la fuient parce qu'ils l'ignorent; les deux sont esclaves de la raison technique. Ceux qui veulent employer l'«autoroute de la communication» ont certes la vitesse de leur côté; demandons-nous tout de même si l'autoroute ne sied pas mieux aux voitures qu'aux idées. Évidemment, avec la télévision qui véhicule ces dernières, depuis un certain temps, il ne faut pas s'étonner de les voir tomber en panne. On peut alors toujours espérer qu'une magie opère. «LOL!» (Lot of Laughs!).
L'imprimerie bouleversa pourtant ce monde, non parce qu'il ne sut maîtriser la technique d'impression, mais parce qu'il n'en voyait pas d'abord les conséquences profondes, qui sonnèrent le glas de la féodalité et de la religion. En effet, Gutenberg, qui avait pourtant le compas dans l'oeil, ne put prévoir les effets immenses de son invention: fixation de l'orthographe, l'abandon graduel de la lecture publique au profit de la lecture privée et silencieuse, l'accès plus démocratique aux textes; et ainsi l'émergence de l'individualisme, dont la Réforme de Luther n'est que la première étape.
Aujourd'hui, il me paraît incroyable, en ce siècle naissant, après maints cataclysmes humains (et c'est la technologie moderne qui fut le corps du délit), d'envisager avec l'optimisme d'une midinette, chaque innovation technique que la grande machine productive met debout.
Je m'étonne pourtant de voir, dans l'article «Les enfants du cyberespace - L'école débranchée» publié dans Le Devoir du 22 août, affichée une telle euphorie où l'auteure ne manque pas de faire maintes fois ses délices. On peut, par exemple, lire dans la conclusion: «En contrepoint de ce portrait un peu tristounet de l'utilisation d'Internet, des enseignants dévoués se démènent pour aider leurs collègues, les outiller pour faire le saut. Qui sait, peut-être qu'en conjuguant leur enthousiasme à des budgets pour des machines et de la formation, l'école réussira-t-elle à être un peu plus à la page... Web. Peut-être faudra-t-il attendre que les adolescents d'aujourd'hui soient aux commandes d'une classe pour que la magie opère...»
Être à la page? De quoi, au juste? Ne suis-je pas plus de mon époque en interrogeant le réel, plutôt qu'en en exigeant une adaptation qui ne signifie rien? Car l'homme peut s'adapter à tout: aussi bien à l'effort et à la mesure, qu'au sang et à la misère. On s'adapte aussi à la télévision et aux nouvelles technologies.
Comme une loi de la nature
Ce «monde branché» dont on nous parle prend des allures de lois de la nature avec lesquelles nous devons sagement nous trouver en harmonie: comme la technologie existe, il faut en user. Nous devons nous adapter à elle, et non l'inverse. «Soyons réalistes», nous n'avons plus le choix. Nous ne pouvons nous permettre d'être «en retard».
Sans être toujours conscient de ce que ce discours renferme d'idéologies, on traite la réalité comme si elle ne pouvait être changée par l'éducation qu'on choisit pour une société. On sombre dans un déterminisme qui vide toute autre réalité que celle des entreprises, de l'économie et des consommateurs. On transforme ainsi nos élèves en clientèle étudiante, et l'on exige d'eux peu de raison et beaucoup de technique. C'est ainsi, bien après le moyen âge, que l'on nous somme d'être de notre époque: non plus celle de la raison, pour que l'on s'interroge, mais celle de la technique, pour que «la magie opère»!
En dépit du désert des bombes et du désert social, il faut croire au «progrès». Oui, mais lequel?
Permettez-moi, face aux incantations de nos bons sorciers, de ne croire ni à Dieu ni à diable, au risque de paraître en retard.
Suffirait-il, pour progresser, d'adopter le nouvel outil et d'en connaître le mode d'emploi? Ce n'est pas ce que nous a appris l'histoire.
Et l'on s'offusque de ce que les professeurs ne sautent pas, tête première, sur les nouvelles inventions, comme si cela ne pouvait avoir de conséquences profondes sur l'intelligence humaine. Ou n'est-il pas convenable pour un professeur de se demander ce qu'est l'intelligence humaine?
C'est un fait, notre jeunesse passe déjà des heures sur le Web. Devant ce fait, ce que l'éducateur responsable doit faire, ce n'est pas s'approprier machinalement l'appareil et le «maîtriser»; c'est le comprendre, en connaître les effets. Cela revient aussi à engager le débat social sur ce changement; telle est la tâche de l'éducateur, qui n'est pas celle d'un technicien (avec tout mes respects pour ce dernier).
Les solutions que la technique apporte ont l'avantage (pour l'économie) d'engendrer d'autres problèmes techniques, qui appellent à leur tour de nouvelles solutions, et ainsi de suite à l'infini: c'est ce qu'on appelle aujourd'hui le progrès, mieux connu sous le nom de «développement», et c'est l'informatique qui en porte le flambeau.
Je ne milite pas contre la présence des ordinateurs dans nos écoles; ce que je déplore, c'est ce double aveuglement de ceux qui l'embrassent sans réserves (technophiles éblouis), et ceux qui la craignent sans la connaître (technophobes dans l'obscurité). Les uns l'adorent parce qu'ils la maîtrisent, les autres la fuient parce qu'ils l'ignorent; les deux sont esclaves de la raison technique. Ceux qui veulent employer l'«autoroute de la communication» ont certes la vitesse de leur côté; demandons-nous tout de même si l'autoroute ne sied pas mieux aux voitures qu'aux idées. Évidemment, avec la télévision qui véhicule ces dernières, depuis un certain temps, il ne faut pas s'étonner de les voir tomber en panne. On peut alors toujours espérer qu'une magie opère. «LOL!» (Lot of Laughs!).
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