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Festival des films du monde - Anna Karina, une vie de miracles

Odile Tremblay   29 août 2005 
Anna Karina: «J’ai eu de la chance!»
Photo : Jacques Grenier
Anna Karina: «J’ai eu de la chance!»
La muse de Godard et l'égérie de la Nouvelle Vague n'est pas à Montréal uniquement à titre de membre du jury de ce 29e FFM. On la croisera dans les salles obscures tout au long de cette édition, il est vrai. Vrai aussi que certains passants reconnaîtront les célèbres pommettes saillantes au passage, sans deviner les beaux yeux bleus sous les lunettes noires. Membre du jury, donc, mais Anna Karina compte rester sous nos cieux quelque temps après le festival.

Elle se prépare à tourner un road movie, entre Montréal, Québec et le Lac-Saint-Jean, dont elle a déjà écrit le scénario. Anna Karina vient donc aussi en repérage pour l'an prochain.

Elle espère tourner à l'automne et à l'hiver 2006, des saisons qui l'inspirent. «Ces érables en couleur chez vous, l'automne...» Pour son tour de chant avec Philippe Katerine, elle s'était posée l'hiver dernier à Montréal et à Québec. L'idée a surgi dans la tête de sa productrice de lui proposer de faire un film. Anna Karina avait déjà réalisé Vivre ensemble en 1972. Alors voilà! Son prochain film se fera ici, mais motus sur les détails du scénario.

Elle est pourtant intarissable sur tout le reste, Anna Karina. Et vraiment sympathique, en plus. Longue dame en noir qui contemple le fil de sa carrière en la décrivant comme une série de miracles ayant traversé sa vie.

Qui se souvient encore qu'elle portait jadis le nom d'Ann Karin Bayer dans son Copenhague natal? On l'écoute remonter le cours de son existence comme on suit le conte de Cendrillon: cette vocation de comédienne née au berceau, l'école abandonnée à 14 ans, les chansons qu'elle entonnait en pleine rue, le court métrage qui l'a mise en scène au Danemark à 15 ans. La Fille aux chaussures d'Ib Schmeder allait être primé à Cannes trois ans plus tard. Mais cela, la jeune Danoise l'ignorait quand, à 17 ans, elle a fui à Paris, parce que son beau-père la battait.

Elle répète tout le temps: «J'ai eu de la chance!» De fait, atterrir par hasard au Café des deux Magots à Saint-Germain-des-Prés et se voir offrir de poser pour des photographes alors qu'elle crève de faim, c'est un signe du destin, même si elle a peur d'être enlevée par de vilains bandits qui font la traite des blanches. Signe évident aussi quand une belle dame se pointe au magazine Elle où Anna doit poser et lui demande: «Tu veux être actrice? Quel est ton nom?» Pas très vendeur, Ann Karin Bayer. «Tu t'appelleras Anna Karina», tranche l'élégante dame, qui ne se nomme pas, mais dont elle apprendra l'identité: Coco Chanel.

Dès que son visage fait la couverture des magazines, un cinéaste en herbe la remarque. Il s'appelle Jean-Luc Godard et lui propose un petit rôle dans À Bout de souffle. «Mais il fallait se déshabiller. J'ai refusé tout net.»

Godard ne l'oubliera pas et reviendra à la charge pour un premier rôle cette fois dans Le Petit Soldat. Elle est mineure. La maman, brouillée avec sa fille, vient parapher le contrat. C'est parti.

Godard fait traîner le tournage en longueur. «On ne se quittait pas des yeux.» Elle a un copain. Tant pis! Un jour, Godard lui glisse un billet sous la table d'un restaurant de Lausanne: «Je vous aime. Rendez-vous à minuit au Café de la Paix.» On connaît la suite, une union d'une dizaine d'années, sept ans de mariage et huit films ensemble, appelés à devenir phares. Une femme est une femme, Pierrot le fou, Vivre sa vie, Bande à Part, etc. Elle évoque la scène célèbre au Louvre dans Bande à part, la course folle aux côtés de Sami Frey et de Claude Brasseur à travers une salle du musée. «Jamais le Louvre n'aurait donné son autorisation de tourner. On l'a volé, ce plan. Et non, il n'était pas question de seconde prise.» Elle rit. Elle rit beaucoup, Anna Karina, précise que Godard était très beau dans sa jeunesse, avec un visage à la Buster Keaton.

Mais au départ Le Petit Soldat, son premier film à ses côtés qui abordait en 1960 la guerre d'Algérie, est interdit de projections. Qu'à cela ne tienne! Les copains viennent le voir: François Truffaut, Jacques Rivette et Michel Deville, qui l'engage illico pour incarner l'héroïne de Ce soir ou jamais.

Certains diront qu'Anna Karina a porté malchance à certains films. En 1967, La Religieuse, de Jacques Rivette d'après Diderot, qu'elle avait déjà joué au théâtre sous sa direction, est lui aussi censuré à sa sortie cinéma. Pour cause de religion, cette fois. «Mais je n'y suis pour rien. C'était un si grand rôle...»

Elle a joué pour Visconti L'Étranger, a appris l'allemand avec l'équipe du film Roulette chinoise de Fassbinder, fut aussi dans Justine de George Cukor, sans compter le reste. Alors non, Anna Karina ne s'est pas cantonnée à son rôle d'icône de la Nouvelle Vague.

Mais de Godard, elle affirme qu'il lui a tout appris. «Il fut mon Pygmalion. Il m'a fait lire, il m'a ouverte à tout. Et ce bain de culture, alors que j'atterrissais aux côtés de Truffaut, de Rivette, de Rohmer...»

Elle avait toujours chanté, dans un film ou l'autre, Anna Karina, mais ses tours de chant sur scène l'ont accaparée ces dernières années. Elle adore. C'est comme ça. Une croqueuse de vie, la dame en noir. Et bientôt, c'est le Québec, qu'elle viendra croquer... de sa caméra. On a hâte. Voilà!
 
 
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