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    Dix utopies qui ont forgé le Québec - Antoine Labelle et le pays à faire

    Dernier texte d'une série de dix

    29 août 2005 |Jacques Beauchemin - Directeur du département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal. Ses derniers travaux tentent de concilier, pour emprunter les mots de Fernand Dumont, la «patience obstinée de jadis» et le «courage de la liberté».
    À une époque où le Québec semble vouloir repenser son devenir, Le Devoir propose d'explorer, tous les lundis de l'été, une dizaine d'utopies passées, proposées et incarnées par des hommes et des femmes qui ont marqué cette société, de la Nouvelle-France jusqu'aux années 1970. Comment ces personnages clés, mais parfois méconnus, de notre histoire, ont-ils envisagé l'avenir? Quels projets les ont portés, quelles luttes les ont animés? Quelle mémoire avons-nous de ces avenirs rêvés? Jean-Philippe Warren, titulaire de la Chaire d'études sur le Québec de l'université Concordia, a conçu et coordonné la série, avec la collaboration d'Antoine Robitaille.

    Personne ne niera que l'entreprise à laquelle s'attelle le curé Labelle en 1868, au moment où on lui confie la paroisse de Saint-Jérôme, tient de l'utopie. Ouvrir les pays d'en haut à la colonisation, établir de nouvelles paroisses au-delà de Saint-Jérôme et y installer des colons qui se détourneront peut-être alors de la tentation de l'exil aux États-Unis, tel est le projet qu'il conçoit et auquel il consacrera sa vie.

    Antoine Labelle est un homme de son temps. Il porte en lui les stigmates de l'époque la plus troublée de l'aventure canadienne-française. Son père aurait été près des Patriotes et Antoine a grandi dans le contexte où les Canadiens français en sont à compter leurs morts et à refaire leur conscience historique.

    Quelles leçons leur fallait-il tirer des rébellions de 1837-38, du rapport Durham et de l'Union de 1841? Quelles stratégies identitaires s'offraient alors à eux s'ils voulaient éviter l'assimilation? Les historiens et sociologues nous l'ont appris, cette stratégie a consisté pour eux à se replier sur ce qu'ils concevaient comme leurs traditions, leur religion et sur l'Église, seule institution que la défaite des rébellions avait laissée intacte et qu'elle avait même renforcée.

    Conquérir ses conquérants

    À partir de là, la résistance deviendra le mot d'ordre. Affirmer le fait canadien-français contre l'Anglais et le protestant. Le désir de durer s'installera très profondément dans la conscience historique et irrigue encore l'identité des Franco-Québécois d'aujourd'hui.

    Antoine Labelle est de ce côté des choses. La colonisation du nord, il ne cessera de le répéter, vise aussi dans son esprit à reprendre du territoire aux «protestants», à faire reculer les forces de l'anglicisation. On lira sous sa plume des propos parfois guerriers dans lesquels les protestants sont littéralement les ennemis des Canadiens français.

    L'utopie du curé Labelle ne tient pas d'une simple lubie agriculturiste. Labelle rêve de formidables développements pour la région dont il croit deviner l'immense potentiel sur les plans industriel, minier et touristique. Il entrevoit la création de villes importantes, toutes reliées à Montréal par un chemin de fer garant de prospérité.

    Le curé ne s'arrête pas en si bon chemin. Ces pays d'en haut qu'il faudrait conquérir, pourquoi ne pas les rattacher un jour par le nord aux terres du Manitoba, là ou se trouve bon nombre des nôtres? C'est tout le nord du continent qu'occuperaient alors les Canadiens français. Extraordinaire retournement de l'histoire qui ferait des conquis et des perdants d'hier, les maîtres d'une immense partie de l'Amérique. Labelle s'imagine, comme il l'écrira à un correspondant français, contribuer ainsi à «la plus grande victoire que jamais nation ait accomplie: conquérir [ses] conquérants!» (in Gabriel Dussault, Le Curé Labelle, Hurtubise-HMH, Montréal, 1983).

    Un échec?

    Cela échouera bien sûr. Mais plus grave que la déroute de ce projet de grandeur qui visait à assurer la présence canadienne-française sur tout le nord du continent, on peut dire que, même dans ses dimensions plus modestes, le projet de la colonisation des Laurentides a lui aussi été un échec.

    Le projet ne s'est jamais réalisé de la manière dont en rêvait Antoine Labelle. Il ne viendra pas plus de 5000 colons de 1871 à 1891 dans les pays d'en haut. Le développement industriel et minier sera modeste et les grandes villes qu'allait relier le chemin de fer ne verront jamais le jour. Le diocèse de Saint-Jérôme, dont Labelle ne cessera jamais de réclamer la fondation afin d'assurer les assises institutionnelles de son oeuvre de colonisation, lui sera refusé. Le curé ne se remettra pas de cette dernière défaite et mourra quelques jours plus tard en janvier 1891, après qu'il eut essuyé un refus définitif du Vatican.

    Que subsiste-t-il de ce vieux rêve de grandeur et de reconquête dans la conscience historique des Québécois d'aujourd'hui? Souvenir de la mégalomanie de l'homme? De la ridicule démesure de son projet? Beaucoup de choses nous restent pourtant et, parmi elles, le meilleur de ce que nous sommes.

    Il n'y a pas en effet de mauvaises utopies. Nous nous associons volontiers à celle des Patriotes. N'est-elle pas l'anticipation des luttes démocratiques d'aujourd'hui? Mais nous aurions tort de nous détourner de celle du curé Labelle sous prétexte de son irréalisme et de l'apparent échec auquel son rêve s'est heurté. Ce qui se trame dans sa vision à la fois inquiète d'une collectivité menacée et euphorique d'un continent à conquérir, c'est ce qui agite encore aujourd'hui l'imaginaire franco-québécois: penser grand dans l'adversité.

    À considérer le projet du curé du seul point de vue de ses aspects pratiques, on ignore que les utopies trouvent leur sens à des niveaux bien plus profonds de la conscience historique. Là, dans ces profondeurs telluriques, elles entretiennent une secrète conversation dans laquelle elles tracent le destin de la collectivité.

    L'utopie de la refondation

    L'utopie du curé Labelle exprime un des traits permanents et pour ainsi dire transhistoriques de la conscience historique franco-québécoise: l'idée obsédante d'un pays à faire. Pour Labelle, il s'agit plus prosaïquement d'un territoire à conquérir. On ne peut évidemment ignorer les déterminants bien concrets de ce que Gabriel Dussault, dans sa belle étude sur le curé Labelle, appelle la mystique de la colonisation qui traverse la fin du XIXe siècle. Ne s'agit-il pas de colmater la brèche par laquelle s'écoule l'émigration vers les États-Unis? Ne faut-il pas contenir le monde canadien-français dans les frontières symboliques et institutionnelles de la francité et du catholicisme?

    Mais il y a plus. Ce qui se profile dans le rêve éveillé du curé Labelle, c'est cette promesse de la refondation qui traverse tous les discours que les Franco-Québécois ont tenu sur eux-mêmes depuis la conquête.

    Le curé s'inscrit ainsi dans une tradition déjà longue au moment où il en propose sa propre version. C'est celle de la petite bourgeoisie professionnelle en chambre depuis 1792, celle de Papineau et plus tard, celle de l'historien Garneau qui inscrit son Histoire du Canada de 1845 dans le projet explicite de redonner aux Canadiens français vaincus de nouvelles raisons de durer dans l'histoire.

    Mais n'est-ce pas également ce qui continue de chanter au fond de nous-même et ce qui, dans les hymnes que nous nous sommes donnés depuis, invitent à «parler demain de liberté»?

    Le projet du curé Labelle participe et alimente à la fois ce qu'il y a de plus profond dans la conscience historique francophone. Au-delà du plan qu'elle propose, l'utopie labellienne énonce de la manière la plus juste et la plus touchante le destin canadien-

    français et plus tard québécois. Elle dit les espoirs qu'il continue de porter jusqu'à aujourd'hui et recense les obstacles qui se dressent devant lui.

    Un passeur

    Antoine Labelle aura été à ce titre un «passeur», au sens où l'entend Jocelyn Létourneau, dans les méandres de la conscience historique franco-québécoise. Il ne l'a pas été au sens où l'ont été les grands historiens, sociologues ou romanciers du Québec dont la tâche a consisté à rendre intelligible pour leurs contemporains un patrimoine mémoriel qui sans eux tombait dans l'oubli.

    Si l'on peut dire de Labelle qu'il a été un passeur, c'est dans ce sens très précis où ce qu'il a transmis, répercuté et amplifié, c'est le sentiment enfoui dans la conscience historique québécoise d'un destin singulier en Amérique et de la fragilité qui en découle. Mais ce sentiment est aussi traversé, à l'exact opposé, de l'étrange certitude que cette aventure mérite d'être continuée, qu'elle a quelque chose à apporter au monde et qu'il faut en conséquence penser grand.

    Cela ne fait pas pour autant du curé Labelle un quelconque prophète de la Révolution tranquille dans son presbytère de Saint-Jérôme en 1870. Mais cela fait de lui l'un de ceux qui ont exprimé dans les rêves qu'ils entretenaient pour les leurs une certaine façon québécoise d'être au monde: l'expérience de la précarité, qui est aussi celle de toutes les nations minoritaires, mais aussi le désir de durer et de faire advenir les promesses de notre histoire.

    Le curé Labelle avait un pays à faire. Son projet, qui sent la terre et la sueur, ressemble à ce labeur qui est encore le nôtre aujourd'hui de porter le pays plus loin que lui-même.












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