Dix utopies qui ont forgé le Québec - L'efficace intervention sociale de Marie Gérin-Lajoie
Neuvième texte d'une série de dix
Hélène Pelletier-Baillargeon - Auteure des biographies Marie Gérin-Lajoie, de mère en fille, la cause des femmes et Olivar Asselin et son temps, dans lesquelles s'animent autant le roman d'une vie que les combats de toute une époque.
22 août 2005
À une époque où le Québec semble vouloir repenser son devenir, Le Devoir propose d'explorer, tous les lundis de l'été, une dizaine d'utopies passées, proposées et incarnées par des hommes et des femmes qui ont marqué cette société, de la Nouvelle-France jusqu'aux années 1970. Comment ces personnages clés, mais parfois méconnus, de notre histoire, ont-ils envisagé l'avenir? Quels projets les ont portés, quelles luttes les ont animés? Quelle mémoire avons-nous de ces avenirs rêvés? Jean-Philippe Warren, titulaire de la Chaire d'études sur le Québec de l'université Concordia, a conçu et coordonné la série, avec la collaboration d'Antoine Robitaille.
Au début du XXe siècle, l'utopie de Marie Gérin-Lajoie (1890-1971) — implanter les techniques du service social à Montréal — demeure un projet essentiellement urbain.
À l'époque où tant de familles rurales convergent vers la métropole pour répondre aux besoins de l'industrie, de multiples problèmes se posent: pauvreté endémique, pénurie de logements à prix abordables, hygiène publique déficiente, conditions de travail déplorables dans les usines.
À tous les défis rencontrés par les familles ouvrières, les oeuvres de charité traditionnelles ne sauraient, aux yeux de la jeune Marie, apporter de solutions durables. Un brin visionnaire, elle demeure persuadée qu'il faut appliquer à la situation une approche méthodique nouvelle: celle de l'enquête de terrain, seule capable d'orienter l'action sociale vers l'autonomie et la dignité des personnes.
Un riche terreau familial
Deux influences majeures dans la vie de la pionnière ont contribué à l'élaboration de son projet.
Celle de sa mère d'abord, Marie Lacoste-Gérin-Lajoie — auteure autodidacte, en 1902, d'un traité populaire de droit usuel et cofondatrice, en 1906 avec Caroline Béique, du premier mouvement féministe de langue française, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste qui milite pour l'accessibilité des femmes aux études supérieures et pour l'obtention du droit de vote au niveau provincial.
Première bachelière ès arts du Québec en 1911, Marie se qualifie pour le prix du Prince de Galles décerné à l'élève qui a obtenu les meilleures notes aux examens. Mais, sous prétexte que les femmes n'ont pas encore accès à l'université, les membres du jury — exclusivement masculin cela va de soi — décident d'offrir la bourse... au garçon qui s'est qualifié deuxième!
Qu'à cela ne tienne, à peine diplômée, Marie s'empresse d'aller militer aux côtés de cette mère exceptionnelle qui professe déjà que l'amélioration du sort des femmes et des familles passe par la modification des lois génératrices de discrimination et de pauvreté.
Deuxième influence déterminante pour l'utopie de Marie Gérin-Lajoie: celle de son oncle Léon Gérin, premier sociologue — formé à l'école de Frédéric Le Play — et auteur de la première monographie locale réalisée au Québec. De son oncle Léon, Marie retiendra l'intérêt capital représenté par le questionnaire et l'enquête de terrain pour préparer toute intervention sociale ciblée et efficace.
Le catholicisme social
En ces années-là, le catholicisme social a le vent dans les voiles en Europe.
En France, des chefs d'entreprise tels que Léon Harmel — qui expérimente la cogestion avec les travailleurs de ses usines de textile — et le parlementaire Albert de Mun ont inspiré par leurs actions et leur pensée, la rédaction de l'encyclique de Léon XIII, Rerum novarum.
Le comte Albert de Mun, député de Pontivy-à-Morlaix, à la fin du XIXe siècle, demeure un personnage central du catholicisme social. À propos de ses talents oratoires, ses contemporains n'évoquent rien de moins que ceux de Montalembert et de Lamartine. À la Chambre des députés, il a fait du droit d'association ouvrière, le combat de sa vie. Croyant affiché, il s'attire néanmoins le respect de Jaurès, de Gambetta et de Waldeck-Rousseau. À lire son autobiographie et ses discours, Marie croit entendre le plaidoyer vibrant de Mgr Myriel, le prélat des pauvres imaginé par Victor Hugo dans Les Misérables... Elle sait désormais qu'elle a trouvé sa voie.
Et ce n'est pas tout. Devant le feu vert ainsi donné à l'action sociale par l'encyclique Rerum novarum, les initiatives se multiplient dans divers pays. Voyageant en Europe en 1913, Marie Gérin-Lajoie va se passionner pour l'expérience de jeunes universitaires britanniques partis s'installer dans les quartiers défavorisés de Londres pour y effectuer un travail d'animation et d'action sociales auprès de la population ouvrière. Leur projet enthousiasme littéralement la voyageuse, dès lors résolue à implanter à Montréal un modèle inspiré des nouveaux settlements londoniens.
Le projet prend forme et recueille rapidement l'adhésion de quelques-unes de ses compagnes d'études. En 1918, Marie effectuera, à cette fin, un séjour à New York pour y étudier les techniques du service social à l'Université de Columbia. Deux ans plus tard, elle établira le premier service social de langue française au Québec, celui de l'hôpital Sainte-Justine, fondé en 1907 par sa tante, Justine Lacoste-Beaubien... (quelle famille!).
Une «résistance de velours»
Même si elle entend demeurer célibataire pour se rendre entièrement disponible à son vaste projet, Marie a d'abord en tête la voie du laïcat. Mais lorsqu'avec ses compagnes, elles se présentent dans les paroisses pour y jeter les bases de leur action, les curés leur opposent une fin de non-recevoir: «Nous vous reverrons, mesdemoiselles, lorsque vous aurez pris le petit bonnet!» La réponse est on ne peut plus claire: au Québec, en ces années-là, le clergé et les communautés religieuses exercent un monopole exclusif sur l'action caritative et sociale.
Persuadée que son approche professionnelle de l'action sociale demeure la seule qui puisse répondre aux besoins des familles montréalaises, Marie — profondément croyante — acceptera de la faire advenir par la voie religieuse... Mais à certaines conditions d'autonomie et de liberté d'action qu'elle défendra, au cours d'une longue «résistance de velours», auprès des autorités épiscopales.
Par la suite, la fondatrice poursuivra, avec ténacité et succès, les démarches nécessaires à l'obtention de constitutions romaines qui mettront l'action sociale et son jeune institut à l'abri des tracasseries des évêques locaux.
En 1923, naîtra donc, de ces divers compromis, l'Institut Notre-Dame du Bon-Conseil. Avec les années, ce dernier implantera, dans les quartiers ouvriers de Montréal, puis dans des petites villes industrielles avoisinantes, les premiers Centres sociaux rêvés par la fondatrice et qui préfigurent nos CLSC actuels.
Marie, quant à elle, inaugurera, dans sa maison du boulevard Saint-Joseph, la première École de service social du Québec. Lorsque l'École, dûment reconnue, devra émigrer vers les locaux de l'Université de Montréal, les autorités épiscopales prendront bien soin, cette fois, de substituer à la fondatrice, un directeur masculin et ecclésiastique, l'abbé Lucien Desmarais...
On ne peut s'empêcher, en conclusion, de rapprocher l'utopie sociale de la fille de l'utopie féministe de la mère. Si la voie religieuse a permis à la première de poser, en 1923, les bases du service social à Montréal et de faire des membres de son institut «des soeurs pas comme les autres» au service des femmes et des familles défavorisées, la trajectoire de la mère s'achève, la même année, sur un douloureux échec.
Devant l'obstruction de l'épiscopat québécois d'accorder le droit de vote aux femmes, la présidente de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste décide de se rendre à Rome pour savoir en quoi les Québécoises ont démérité, aux yeux de leur Église, pour se voir refuser un droit que toutes les femmes catholiques du Canada exercent déjà.
La réponse de Rome est a priori réconfortante: aucune raison doctrinale ne peut être invoquée pour refuser le droit de vote aux Québécoises. Toutefois — in cauda venenum — Rome ajoute à sa réponse un paragraphe perfide: il appartiendra cependant à l'épiscopat du Québec de déterminer le moment opportun pour lever l'interdiction... La suffragette peut d'ores et déjà anticiper la réaction des évêques! Brisée, écartelée entre ses convictions et sa foi, elle se retirera définitivement de la vie militante.
Ainsi va — d'échecs en victoires — le destin souvent chaotique des femmes utopistes.
La semaine prochaine: Antoine Labelle
Au début du XXe siècle, l'utopie de Marie Gérin-Lajoie (1890-1971) — implanter les techniques du service social à Montréal — demeure un projet essentiellement urbain.
À l'époque où tant de familles rurales convergent vers la métropole pour répondre aux besoins de l'industrie, de multiples problèmes se posent: pauvreté endémique, pénurie de logements à prix abordables, hygiène publique déficiente, conditions de travail déplorables dans les usines.
À tous les défis rencontrés par les familles ouvrières, les oeuvres de charité traditionnelles ne sauraient, aux yeux de la jeune Marie, apporter de solutions durables. Un brin visionnaire, elle demeure persuadée qu'il faut appliquer à la situation une approche méthodique nouvelle: celle de l'enquête de terrain, seule capable d'orienter l'action sociale vers l'autonomie et la dignité des personnes.
Un riche terreau familial
Deux influences majeures dans la vie de la pionnière ont contribué à l'élaboration de son projet.
Celle de sa mère d'abord, Marie Lacoste-Gérin-Lajoie — auteure autodidacte, en 1902, d'un traité populaire de droit usuel et cofondatrice, en 1906 avec Caroline Béique, du premier mouvement féministe de langue française, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste qui milite pour l'accessibilité des femmes aux études supérieures et pour l'obtention du droit de vote au niveau provincial.
Première bachelière ès arts du Québec en 1911, Marie se qualifie pour le prix du Prince de Galles décerné à l'élève qui a obtenu les meilleures notes aux examens. Mais, sous prétexte que les femmes n'ont pas encore accès à l'université, les membres du jury — exclusivement masculin cela va de soi — décident d'offrir la bourse... au garçon qui s'est qualifié deuxième!
Qu'à cela ne tienne, à peine diplômée, Marie s'empresse d'aller militer aux côtés de cette mère exceptionnelle qui professe déjà que l'amélioration du sort des femmes et des familles passe par la modification des lois génératrices de discrimination et de pauvreté.
Deuxième influence déterminante pour l'utopie de Marie Gérin-Lajoie: celle de son oncle Léon Gérin, premier sociologue — formé à l'école de Frédéric Le Play — et auteur de la première monographie locale réalisée au Québec. De son oncle Léon, Marie retiendra l'intérêt capital représenté par le questionnaire et l'enquête de terrain pour préparer toute intervention sociale ciblée et efficace.
Le catholicisme social
En ces années-là, le catholicisme social a le vent dans les voiles en Europe.
En France, des chefs d'entreprise tels que Léon Harmel — qui expérimente la cogestion avec les travailleurs de ses usines de textile — et le parlementaire Albert de Mun ont inspiré par leurs actions et leur pensée, la rédaction de l'encyclique de Léon XIII, Rerum novarum.
Le comte Albert de Mun, député de Pontivy-à-Morlaix, à la fin du XIXe siècle, demeure un personnage central du catholicisme social. À propos de ses talents oratoires, ses contemporains n'évoquent rien de moins que ceux de Montalembert et de Lamartine. À la Chambre des députés, il a fait du droit d'association ouvrière, le combat de sa vie. Croyant affiché, il s'attire néanmoins le respect de Jaurès, de Gambetta et de Waldeck-Rousseau. À lire son autobiographie et ses discours, Marie croit entendre le plaidoyer vibrant de Mgr Myriel, le prélat des pauvres imaginé par Victor Hugo dans Les Misérables... Elle sait désormais qu'elle a trouvé sa voie.
Et ce n'est pas tout. Devant le feu vert ainsi donné à l'action sociale par l'encyclique Rerum novarum, les initiatives se multiplient dans divers pays. Voyageant en Europe en 1913, Marie Gérin-Lajoie va se passionner pour l'expérience de jeunes universitaires britanniques partis s'installer dans les quartiers défavorisés de Londres pour y effectuer un travail d'animation et d'action sociales auprès de la population ouvrière. Leur projet enthousiasme littéralement la voyageuse, dès lors résolue à implanter à Montréal un modèle inspiré des nouveaux settlements londoniens.
Le projet prend forme et recueille rapidement l'adhésion de quelques-unes de ses compagnes d'études. En 1918, Marie effectuera, à cette fin, un séjour à New York pour y étudier les techniques du service social à l'Université de Columbia. Deux ans plus tard, elle établira le premier service social de langue française au Québec, celui de l'hôpital Sainte-Justine, fondé en 1907 par sa tante, Justine Lacoste-Beaubien... (quelle famille!).
Une «résistance de velours»
Même si elle entend demeurer célibataire pour se rendre entièrement disponible à son vaste projet, Marie a d'abord en tête la voie du laïcat. Mais lorsqu'avec ses compagnes, elles se présentent dans les paroisses pour y jeter les bases de leur action, les curés leur opposent une fin de non-recevoir: «Nous vous reverrons, mesdemoiselles, lorsque vous aurez pris le petit bonnet!» La réponse est on ne peut plus claire: au Québec, en ces années-là, le clergé et les communautés religieuses exercent un monopole exclusif sur l'action caritative et sociale.
Persuadée que son approche professionnelle de l'action sociale demeure la seule qui puisse répondre aux besoins des familles montréalaises, Marie — profondément croyante — acceptera de la faire advenir par la voie religieuse... Mais à certaines conditions d'autonomie et de liberté d'action qu'elle défendra, au cours d'une longue «résistance de velours», auprès des autorités épiscopales.
Par la suite, la fondatrice poursuivra, avec ténacité et succès, les démarches nécessaires à l'obtention de constitutions romaines qui mettront l'action sociale et son jeune institut à l'abri des tracasseries des évêques locaux.
En 1923, naîtra donc, de ces divers compromis, l'Institut Notre-Dame du Bon-Conseil. Avec les années, ce dernier implantera, dans les quartiers ouvriers de Montréal, puis dans des petites villes industrielles avoisinantes, les premiers Centres sociaux rêvés par la fondatrice et qui préfigurent nos CLSC actuels.
Marie, quant à elle, inaugurera, dans sa maison du boulevard Saint-Joseph, la première École de service social du Québec. Lorsque l'École, dûment reconnue, devra émigrer vers les locaux de l'Université de Montréal, les autorités épiscopales prendront bien soin, cette fois, de substituer à la fondatrice, un directeur masculin et ecclésiastique, l'abbé Lucien Desmarais...
On ne peut s'empêcher, en conclusion, de rapprocher l'utopie sociale de la fille de l'utopie féministe de la mère. Si la voie religieuse a permis à la première de poser, en 1923, les bases du service social à Montréal et de faire des membres de son institut «des soeurs pas comme les autres» au service des femmes et des familles défavorisées, la trajectoire de la mère s'achève, la même année, sur un douloureux échec.
Devant l'obstruction de l'épiscopat québécois d'accorder le droit de vote aux femmes, la présidente de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste décide de se rendre à Rome pour savoir en quoi les Québécoises ont démérité, aux yeux de leur Église, pour se voir refuser un droit que toutes les femmes catholiques du Canada exercent déjà.
La réponse de Rome est a priori réconfortante: aucune raison doctrinale ne peut être invoquée pour refuser le droit de vote aux Québécoises. Toutefois — in cauda venenum — Rome ajoute à sa réponse un paragraphe perfide: il appartiendra cependant à l'épiscopat du Québec de déterminer le moment opportun pour lever l'interdiction... La suffragette peut d'ores et déjà anticiper la réaction des évêques! Brisée, écartelée entre ses convictions et sa foi, elle se retirera définitivement de la vie militante.
Ainsi va — d'échecs en victoires — le destin souvent chaotique des femmes utopistes.
La semaine prochaine: Antoine Labelle
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