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Nétanyahou prisonnier au Ritz

Sa conférence à l'Université Concordia est annulée sous la pression d'une manifestation pro-palestinienne

Jeanne Corriveau , Guy Taillefer   10 septembre 2002 
Armé d’un bouclier, un policier anti-émeute montréalais repousse des étudiants pro-palestiniens qui ont manifesté hier à l’occasion de la conférence que devait prononcer l’ancien premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou à l’Univer
Photo : Jacques Nadeau
Armé d’un bouclier, un policier anti-émeute montréalais repousse des étudiants pro-palestiniens qui ont manifesté hier à l’occasion de la conférence que devait prononcer l’ancien premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou à l’Univer
Juifs contre Arabes. Arabes contre Juifs. Plusieurs centaines de manifestants pro-palestiniens ont accompli leur mission hier en parvenant à empêcher l'ex-premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou de prononcer la conférence qu'il devait donner à l'Université Concordia.

M. Nétanyahou s'est trouvé forcé d'attendre dans sa chambre d'hôtel au Ritz-Carlton pendant deux heures, en espérant que la manifestation s'apaise pour pouvoir se rendre à Concordia, à deux pas de là. «Les manifestants ne m'empêcheront pas de parler», avait-il déclaré plus tôt en conférence de presse. Il s'est trompé. Sur recommandation de son service de sécurité et de la GRC, la conférence a finalement été annulée, au grand dam des 700 personnes qui s'étaient réunies dans la salle du pavillon Hall pour l'écouter présenter son point de vue sur le conflit israélo-palestinien et défendre la «guerre contre le terrorisme» du président George W. Bush.

Organisée par la Coalition pour la paix, la manifestation pro-palestinienne a tourné à l'affrontement violent. Violence verbale surtout, à coups d'«À bas Israël» et «Bibi assassin et criminel de guerre». Environ 200 militants s'étaient entassés sur une mezzanine qui surplombe le rez-de-chaussée du pavillon et insultaient copieusement sur leur passage les gens qui avaient obtenu des billets pour assister à la conférence. Plusieurs centaines encore se trouvaient à l'extérieur. Des policiers anti-émeute ont été déployés par dizaines, qui ont eu recours à des gaz lacrymogènes et à du poivre de Cayenne. Beaucoup d'yeux irrités. Des chaises et des boîtes à journaux lancées à bout de bras. Une immense fenêtre fracassée. Cinq arrestations. Plusieurs cours annulés ou suspendus, alors que, selon des témoignages, des gaz se sont répandus dans des salles de classe où se trouvaient des étudiants.

«Ils ont transformé le campus en bunker militarisé», disait l'un des organisateurs, Ahmed Abdirawhman, choqué qu'«une grande partie du pavillon Hall ait été fermée pour permettre à Bibi de venir vendre son programme haineux dans une institution publique canadienne».

Le calme à peu près revenu, chaque côté criait victoire en dénonçant l'intolérance, la haine et le racisme de l'autre.

Dans une seconde conférence de presse convoquée d'urgence, M. Nétanyahou, qui était l'invité du Comité Canada-Israël et du Centre des étudiants juifs Hillel de Concordia, a sauté sur l'occasion pour dire que cette «émeute» était précisément une «petite représentation de la grande guerre contre le terrorisme». Voici des gens, a-t-il dit, qui «ne tolèrent aucune dissidence et appuient des dictatures, Ben Laden et Saddam Hussein». Il a poliment déploré que les autorités n'aient pas fait le nécessaire pour garantir son droit à la «liberté d'expression», mais il s'est dit «heureux que les Montréalais aient eu l'occasion de constater dans quelle situation les Israéliens se trouvent». Du monde arabe, il a tracé un portrait unilatéralement noir en mettant en opposition le totalitarisme musulman et les «sociétés libres et démocratiques» comme la société israélienne. «Ils ont peur de la vérité, du débat ouvert», a-t-il dit.

Premier ministre sous le parti du Likoud entre 1996 et 1999 — et que l'on dit candidat possible aux prochaines élections législatives en Israël —, il est un tenant inconditionnel de la guerre contre le terrorisme que mène l'administration Bush. Les Américains, a-t-il dit, ont aujourd'hui le courage qui fait défaut aux Européens. Il a enfoncé le clou, estimant urgent et nécessaire pour la paix dans le monde que Yasser Arafat et Saddam Hussein soient écartés du pouvoir. «C'est une situation en noir et blanc. Il n'y a pas ici de place pour les zones grises.» C'est le message qu'il retransmettra aujourd'hui lors d'une rencontre avec Jean Chrétien, puis à Washington jeudi quand il prendra la parole devant un comité du Congrès.

«Le 11 septembre fut un wake-up call de l'enfer. Les réseaux de terreur ont la volonté mais pas, pour le moment, le pouvoir d'utiliser des armes nucléaires. Il faut empêcher qu'ils le puissent et la seule façon d'y parvenir, c'est de détruire complètement ces réseaux et les régimes qui les soutiennent. Sans le 11 septembre, nous en serions inconscients et tout cela continuerait de se développer. Alors, on se rendort collectivement ou on passe à l'action.»

Les Canadiens, plutôt réticents à une intervention selon les sondages, devraient à son avis prendre note de tout cela.

Pour ses détracteurs et pour avoir fait adopter en mai dernier par les membres du Likoud une résolution rejetant le concept d'État palestinien indépendant, M. Nétanyahou est considéré à la limite comme plus dur encore et plus à droite que le premier ministre actuel Ariel Sharon. «Nous sommes satisfaits de ce que nous avons fait, disait encore Ahmed Abdirawhman. Nous avons réussi par une manifestation pacifique à empêcher son message de haine d'être livré.»

Réplique du très en colère Patrick Amar, un étudiant membre du comité organisateur de la visite de M. Nétanyahou: «Je n'accepte pas qu'on qualifie sa présence de provocation.» Tristement, il jugeait cet événement représentatif des relations entre Juifs et Arabes sur le campus: «Il faut toujours qu'on se taise.» Même son de cloche de son collègue Eddie Shostak: «Les Juifs se sentent menacés. Un an après le 11 septembre, des gens s'attaquent encore à la démocratie.»

Froissé, le Congrès juif canadien a estimé que «cette forme violente de censure n'a pas sa place dans un Canada libre et démocratique».

Le recteur de l'Université, Frederick H. Lowy, lui, en était complètement démonté. «Épouvantable», a-t-il affirmé. Mais il a refusé d'y voir un événement représentatif de la vie israélo-palestinienne à Concordia.

De son côté, le maire Gérald Tremblay a qualifié d'inacceptable le fait que des manifestants aient pu, «dans une société inclusive et démocratique», brimer la liberté d'expression de l'invité. Il estime que les autorités de l'Université Concordia ont mal évalué la réaction que pourrait susciter le passage de l'ex-premier ministre israélien. Les trois services responsables de la sécurité, soit la GRC, le service de sécurité interne de l'Université et le Service de police de la Ville de Montréal, devront faire en sorte que des incidents tels que ceux survenus hier ne se reproduisent plus, dit-il.
Armé d’un bouclier, un policier anti-émeute montréalais repousse des étudiants pro-palestiniens qui ont manifesté hier à l’occasion de la conférence que devait prononcer l’ancien premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou à l’Univer Benjamin Nétanyahou
 
 
 
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