Autopsie d'un désastre
Nicolas Bergeron - Médecin psychiatre à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Il a travaillé au Cabrini Medical Center de New York pendant deux ans. Il a aussi été bénévole pour l'organisme Disaster Psychiatry Outreach au Family Crisis Center pendant plusieurs mois après le 11 septembre.
10 septembre 2002
L'émoi généralisé et l'excessive médiatisation suscités par les événements entourant le 11 septembre 2001 ont contribué à marquer l'histoire de l'Amérique. Son premier anniversaire étant incontournable, il nous donne l'occasion de faire une pause dans notre quotidien qui a repris sa nonchalante quiétude. La nature et l'ampleur du désastre, l'incertitude de nouvelles attaques ainsi que la politique antagoniste et imperméable des États-Unis laissaient présager une possible persistance de l'anxiété dans la population. Un an plus tard, quelles séquelles psychologiques subsistent chez les New-Yorkais?
La majorité de la population a vécu les attaques terroristes comme un stress violent, une intense pression qui a laissé une empreinte. L'expérience est malgré tout intégrée, la vie a repris son cours. D'autres ont été affectés par l'expérience traumatique (y compris la perte d'un proche) et ont choisi pour ainsi dire l'un de quatre types de réactions s'offrant à eux.
Certains ont été blessés mais leurs symptômes ont disparu. La blessure s'est cicatrisée mais laissera une vulnérabilité.
D'autres ont encore une plaie ouverte. Ils sont toujours aux prises avec de la tristesse, de l'angoisse, des troubles du sommeil, des cauchemars; ils évitent tout ce qui rappelle l'expérience. La persistance de symptômes sévères ou le trouble psychiatrique peut être interprété comme une absence de cicatrisation.
Quelques individus — particulièrement les secouristes — se sont relativement bien portés jusqu'à ce que des malaises incontrôlables surgissent. Il y a eu un délai dans l'expression des symptômes, une sorte de lune de miel. Par exemple, un technicien médical du FDNY s'est pendu en juin dernier. Il était affecté au transport des corps retirés des décombres du World Trade Center les premiers jours après le 11 septembre. Pour ces personnes, la prise d'alcool ou de drogue aura pu également engourdir puis aggraver le malaise qui dormait.
Finalement, chez d'autres, la puissance du trauma va parfois réactiver des blessures anciennes ou lever leur répression. C'est le cas d'une dame, survivante de l'Holocauste, qui a revécu une intense culpabilité du survivant après le décès de son fils au WTC. C'est aussi le cas de cette femme devenue soudainement très mal à l'aise à cause de l'odeur de fumée étrange qui flottait dans la ville et avait réveillé des souvenirs olfactifs refoulés d'agressions sexuelles en bas âge. En fait, un nombre impressionnant d'individus — dits vulnérables — ont été happés par l'onde de choc du trauma.
Des chercheurs ont étudié la prévalence de trouble de stress post-traumatique et de dépression majeure à la suite des attaques terroristes du 11 septembre chez les New-Yorkais. Un mois après le 11 septembre, la présence des deux syndromes était de deux à trois fois plus élevée par rapport à ce que l'on retrouve normalement dans la population, soit autour de 10 %.
On notait aussi une augmentation de près de 30 % de la prise de tabac, d'alcool ou de marijuana. Quatre mois plus tard, ces taux chutaient considérablement (à 2,3 % et 3,5 % respectivement). Et, entre six et neuf mois, le taux de trouble de stress post-traumatique diminuait encore à 1,5 % mais celui de dépression majeure remontait à 6 %.
De prime abord, les chiffres relatifs sont rassurants et confirment l'aspect transitoire des symptômes même sévères et la rémission naturelle attendue. La grande majorité des citoyens de Manhattan ont repris leurs fébriles activités avec un léger malaiseÉ devant l'absence de malaise. L'ennemi est devenu virtuel et seuls les politiciens et militaires s'en préoccupent avec un zèle quasi fanatique.
Par contre, les chiffres absolus sont plus troublants. Pas moins de 91 000 personnes présenteraient un trouble de stress post-traumatique (lié au 11 septembre) et 364 000, une dépression majeure.
Plusieurs facteurs ont influencé le développement d'un trouble psychiatrique. La «dose» d'exposition au trauma et la proximité géographique avec les attaques se sont révélées des facteurs de risque déterminants. Les études ont montré qu'il y avait une association significative entre le nombre d'heures passées devant la télévision après le 11 septembre et un trouble psychiatrique ou une détresse psychologique.
Un enfant inquiet pour sa sécurité avait même cru que des dizaines et des dizaines de tours avaient été anéanties par l'ennemi à force de voir les mêmes images à la télévision. Cependant, les études ne montrent pas nécessairement une relation de causalité. En effet, les individus déjà affectés ou vulnérables pourraient avoir tendance à regarder davantage la télévision. Néanmoins, il est clair que la couverture médiatique a joué un rôle de premier plan. L'ampleur des événements a rendu plus ardu l'exercice de transmettre des informations justes et appropriées, sans flirter avec le voyeurisme et le sensationnalisme.
Une étude épidémiologique menée de un à deux mois après les attaques terroristes montrait que 60 % des familles new-yorkaises avaient un enfant perturbé (troubles de sommeil, irritabilité ou anxiété de séparation). Une autre étude conduite en février et mars 2002 dans 94 écoles de New York révélait que 87 % des écoliers présentaient un ou plusieurs symptômes de stress post-traumatique. On savait que les symptômes étaient négligés chez les enfants et on évoquait leur souffrance silencieuse. Mais pas à ce point.
Comme un enfant en danger, la «jeune» Amérique en a aussi revêtu, après le 11 septembre, les attributs: perte de l'innocence, sentiment de vulnérabilité, pensée paranoïde, dichotomique et clivée ainsi qu'un attachement féroce aux symboles.
La résolution d'une crise repose beaucoup sur la recherche de sens et de résonance. Or, il est difficile d'extirper un sens de cet absurde et grotesque carnage. Le deuil aussi est plus difficile sans le corps du décédé. Comment donner un sens à l'assassinat anonyme d'un père ou d'un enfant? Il y a là quelque chose de déshumain. Les auteurs des crimes ont vidé les victimes de leur humanité et leur ont fait incarner le diable avant d'avoir le droit de les tuer. Mais ce diable, récupéré de part et d'autre, c'est qui, c'est quoi?
La majorité de la population a vécu les attaques terroristes comme un stress violent, une intense pression qui a laissé une empreinte. L'expérience est malgré tout intégrée, la vie a repris son cours. D'autres ont été affectés par l'expérience traumatique (y compris la perte d'un proche) et ont choisi pour ainsi dire l'un de quatre types de réactions s'offrant à eux.
Certains ont été blessés mais leurs symptômes ont disparu. La blessure s'est cicatrisée mais laissera une vulnérabilité.
D'autres ont encore une plaie ouverte. Ils sont toujours aux prises avec de la tristesse, de l'angoisse, des troubles du sommeil, des cauchemars; ils évitent tout ce qui rappelle l'expérience. La persistance de symptômes sévères ou le trouble psychiatrique peut être interprété comme une absence de cicatrisation.
Quelques individus — particulièrement les secouristes — se sont relativement bien portés jusqu'à ce que des malaises incontrôlables surgissent. Il y a eu un délai dans l'expression des symptômes, une sorte de lune de miel. Par exemple, un technicien médical du FDNY s'est pendu en juin dernier. Il était affecté au transport des corps retirés des décombres du World Trade Center les premiers jours après le 11 septembre. Pour ces personnes, la prise d'alcool ou de drogue aura pu également engourdir puis aggraver le malaise qui dormait.
Finalement, chez d'autres, la puissance du trauma va parfois réactiver des blessures anciennes ou lever leur répression. C'est le cas d'une dame, survivante de l'Holocauste, qui a revécu une intense culpabilité du survivant après le décès de son fils au WTC. C'est aussi le cas de cette femme devenue soudainement très mal à l'aise à cause de l'odeur de fumée étrange qui flottait dans la ville et avait réveillé des souvenirs olfactifs refoulés d'agressions sexuelles en bas âge. En fait, un nombre impressionnant d'individus — dits vulnérables — ont été happés par l'onde de choc du trauma.
Des chercheurs ont étudié la prévalence de trouble de stress post-traumatique et de dépression majeure à la suite des attaques terroristes du 11 septembre chez les New-Yorkais. Un mois après le 11 septembre, la présence des deux syndromes était de deux à trois fois plus élevée par rapport à ce que l'on retrouve normalement dans la population, soit autour de 10 %.
On notait aussi une augmentation de près de 30 % de la prise de tabac, d'alcool ou de marijuana. Quatre mois plus tard, ces taux chutaient considérablement (à 2,3 % et 3,5 % respectivement). Et, entre six et neuf mois, le taux de trouble de stress post-traumatique diminuait encore à 1,5 % mais celui de dépression majeure remontait à 6 %.
De prime abord, les chiffres relatifs sont rassurants et confirment l'aspect transitoire des symptômes même sévères et la rémission naturelle attendue. La grande majorité des citoyens de Manhattan ont repris leurs fébriles activités avec un léger malaiseÉ devant l'absence de malaise. L'ennemi est devenu virtuel et seuls les politiciens et militaires s'en préoccupent avec un zèle quasi fanatique.
Par contre, les chiffres absolus sont plus troublants. Pas moins de 91 000 personnes présenteraient un trouble de stress post-traumatique (lié au 11 septembre) et 364 000, une dépression majeure.
Plusieurs facteurs ont influencé le développement d'un trouble psychiatrique. La «dose» d'exposition au trauma et la proximité géographique avec les attaques se sont révélées des facteurs de risque déterminants. Les études ont montré qu'il y avait une association significative entre le nombre d'heures passées devant la télévision après le 11 septembre et un trouble psychiatrique ou une détresse psychologique.
Un enfant inquiet pour sa sécurité avait même cru que des dizaines et des dizaines de tours avaient été anéanties par l'ennemi à force de voir les mêmes images à la télévision. Cependant, les études ne montrent pas nécessairement une relation de causalité. En effet, les individus déjà affectés ou vulnérables pourraient avoir tendance à regarder davantage la télévision. Néanmoins, il est clair que la couverture médiatique a joué un rôle de premier plan. L'ampleur des événements a rendu plus ardu l'exercice de transmettre des informations justes et appropriées, sans flirter avec le voyeurisme et le sensationnalisme.
Une étude épidémiologique menée de un à deux mois après les attaques terroristes montrait que 60 % des familles new-yorkaises avaient un enfant perturbé (troubles de sommeil, irritabilité ou anxiété de séparation). Une autre étude conduite en février et mars 2002 dans 94 écoles de New York révélait que 87 % des écoliers présentaient un ou plusieurs symptômes de stress post-traumatique. On savait que les symptômes étaient négligés chez les enfants et on évoquait leur souffrance silencieuse. Mais pas à ce point.
Comme un enfant en danger, la «jeune» Amérique en a aussi revêtu, après le 11 septembre, les attributs: perte de l'innocence, sentiment de vulnérabilité, pensée paranoïde, dichotomique et clivée ainsi qu'un attachement féroce aux symboles.
La résolution d'une crise repose beaucoup sur la recherche de sens et de résonance. Or, il est difficile d'extirper un sens de cet absurde et grotesque carnage. Le deuil aussi est plus difficile sans le corps du décédé. Comment donner un sens à l'assassinat anonyme d'un père ou d'un enfant? Il y a là quelque chose de déshumain. Les auteurs des crimes ont vidé les victimes de leur humanité et leur ont fait incarner le diable avant d'avoir le droit de les tuer. Mais ce diable, récupéré de part et d'autre, c'est qui, c'est quoi?
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