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Double fond

Yves Beauchemin - Écrivain  16 août 2005 
On vient de choisir la nouvelle gouverneure générale, madame Michaëlle Jean. C'est une femme intelligente, jolie, aimable, cultivée, membre d'une minorité visible, avec un passé immaculé. Ottawa vient de faire là une trouvaille, et je dois m'incliner. On comprend la fierté de la communauté haïtienne.

Mais quel dommage tout de même de nommer une personne aussi douée à un poste aussi nul.

Y a-t-il quelque chose, en effet, de plus quétaine et lampe à l'huile que la fonction de gouverneur général? Représenter sa Très Britannique Majesté la Reine Élisabeth II, souveraine d'un pays qui nous a conquis en 1759 n'est pas une mince affaire par les temps qui courent. Et passer ses journées à couper des rubans, serrer des mains, remettre des prix adjugés par d'autres, prononcer des discours pensés par d'autres, quelle corvée, quand on y pense! Comment se faire prendre au sérieux?

Mais on voulait rafraîchir à tout prix l'image du gouverneur général et on a trouvé madame Jean.

On a trouvé du même coup son mari, Jean-Daniel Lafond, qui donnera lui aussi un solide coup de plumeau à une fonction devenue très poussiéreuse. Avec son style décontracté d'ancien hippie, monsieur Lafond est cinéaste, écrivain, intellectuel engagé et n'a peur de rien, ou presque; il s'est même fait construire, dit-on, par l'ancien felquiste Jacques Rose une bibliothèque à double fond qui serait susceptible de recevoir des armes afin de faire la révolution. Le courage peut aller jusque-là.

En fait, monsieur Doublefond pratique la double allégeance: il est séparatiste, fréquente des séparatistes, les célèbres dans ses films et ses écrits (Perreault, Ferron, Vallières, Gagnon, etc.) et les engage parfois comme scénariste ou menuisier; mais cela ne l'empêchera pas de faire la promotion de l'unité canadienne dans tout le pays aux côtés de son épouse. Nul doute qu'avec sa prodigieuse souplesse intellectuelle, monsieur Doublefond parviendra à concilier des idéologies aussi opposées. Il appuie ainsi les théories d'un autre fervent Canadien, monsieur Stéphane Dion, qui prétend qu'il vaut mieux avoir deux identités (la québécoise et la canadienne) qu'une seule (la québécoise). Il est vrai que cela ne vaut que pour nous, les Canadiens n'en voulant qu'une seule.

Notre prince consort (qu'on ne sortira peut-être pas souvent) a d'illustres prédécesseurs. Par exemple, Sir George-Étienne Cartier, ex-patriote de 1837, devenu père de la Confédération (on ne choisit pas son père), dont la carrière s'est malheureusement abîmée dans un scandale financier. Des témoins de l'époque disent que, pendant la bataille de Saint-Denis, il s'était caché dans une armoire, qui existe toujours. Gageons qu'elle possède un double fond. Je la verrais très bien à Rideau Hall.

La nouvelle orientation idéologique du prince consort a soulevé beaucoup de critiques. Et qui le défend? Monsieur Jean Lapierre, ministre libéral et transfuge du Bloc québécois! Spectacle sublime. On se croirait au ciel.
 
 
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