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10 septembre 2002 
Un an après les attentats du 11 septembre, un grand nombre d'analystes se penchent sur la crise. Une question n'est que rarement soulevée, celle de la possibilité de tenir un débat informé sur la suite de ces événements tragiques.

Dans l'heure après les attentats, le président Bush a déclaré la guerre aux agresseurs des États-Unis. Cette substitution de l'opération militaire à l'action de police a dès le départ enfoncé le débat dans l'ornière de la censure, du secret et de la désinformation.

La censure, d'abord. D'après le dicton des correspondants de guerre, la vérité est la première victime de tout conflit armé. En effet, non seulement les autorités militaires estiment-elles qu'il est justifié de travestir les faits pour ne pas faire le jeu de l'ennemi, mais les divers commentateurs exercent pour la même raison une censure volontaire sur leurs publications. Leur patriotisme les conduit parfois à recouvrir les opérations militaires du voile de la mythologie. La presse américaine, sans doute la plus libre et la plus critique du monde, n'est pas restée insensible à l'appel du patriotisme, dans le contexte traumatisant d'une agression contre le territoire des États-Unis. Les efforts pour voir en Bush un nouveau Churchill ont quelque chose de poignant.

Le secret est plus redoutable que la censure. Celle-ci s'exerce après le fait, pour se retenir de médiatiser des événements possédant de nombreux témoins, qui finissent toujours par parler. Le secret ne recouvre pas seulement des faits; il porte avant tout sur un savoir, qui détermine en théorie les décisions du pouvoir exécutif et lui fournit un puissant alibi: si nous étions aussi bien renseignés que les autorités américaines, nous n'agirions pas différemment d'elles.

En dépit de la censure et du secret, on ne peut s'empêcher de constater qu'une masse étourdissante d'information est publiée dans la presse, sur Internet et dans les ouvrages spécialisés. C'est là que le bât blesse le plus cruellement. La guerre que livrent aujourd'hui les États-Unis se poursuit sur deux fronts: celui des opérations militaires et celui de l'information. C'est pourquoi tout ce qui émane des divers gouvernements qui ont un enjeu dans le conflit actuel est aussi susceptible de désinformer que d'informer. Il se peut que l'immense rumeur qu'on entend cette semaine ne soit rien d'autre qu'un échange aveugle de tirs au sein d'une mêlée confuse.

Une illustration de notre embarras est fournie par notre incapacité présente d'évaluer lequel des deux adversaires a présentement l'avantage dans le conflit qu'ils se livrent.

On peut d'une part faire valoir que les États-Unis et leurs alliés ont marqué des points. Ils ont privé al-Qaïda de sa base territoriale en chassant les Talibans de l'Afghanistan, tué plusieurs combattants de ce réseau terroriste, arrêté quelques-uns de ses cadres, parmi lesquels Abou Zubaydah, le chef des opérations militaires.

D'autre part, on ne sait pas si Ben Laden est toujours vivant et actif, des rumeurs contradictoires circulant à cet égard. L'attentat récent contre la vie du président Hamid Karzai signifie que la pacification de l'Afghanistan est loin d'être acquise. On ne sait si al-Qaïda en est responsable, mais, d'après les informations qui ont été rendues publiques, le réseau serait en voie de reconstruction sous la direction d'anciens et de nouveaux cadres, ses finances seraient demeurées largement intactes et des recrues se presseraient au portillon.

Il ne servirait à rien de poursuivre ce bilan, la plupart des informations étant de nature hypothétique. Par exemple, on ne sait si l'absence de nouveaux attentats est due à l'efficacité des services antiterroristes ou au retrait stratégique d'al-Qaïda.

Si rien n'est sûr à l'extérieur des appareils gouvernementaux, rien ne semble plus assuré à l'intérieur de ceux-ci, en dépit des affirmations du président Bush et du premier ministre Blair sur la solidité des renseignements qui les ont convaincus de la nécessité de faire la guerre à l'Irak. Le New York Times a consacré un cahier de son édition de dimanche dernier à la faillite des services américains de renseignement. Cette critique repose sur un présupposé, à savoir que le renseignement valide déclenche les actions appropriées pour conjurer la menace qu'il a repérée. Ce présupposé peut être contesté par quiconque connaît avec sérieux le monde du renseignement, quand il ambitionne de prévenir la catastrophe. On peut illustrer le caractère problématique de ce présupposé à partir du domaine de la finance. L'éclatement de la bulle de spéculation boursière engendrée par la nouvelle économie a été annoncé de façon persistante dans la presse économique, le président de la Réserve fédérale, M. Greenspan, y allant même d'une dénonciation de «l'exubérance irrationnelle» des marchés boursiers. Pourtant, quand l'effondrement prévu s'est effectivement produit, un grand nombre d'investisseurs d'expérience ont essuyé des pertes massives.

L'information est un produit volatile, surtout quand il prend la forme du renseignement. Obtenu par des voies occultes, il est difficile de confirmer la vérité de celui-ci. De nature parcellaire, son intégration à un ensemble qui fait sens est problématique. On le soupçonne avec raison d'être une pièce dans un dispositif de manipulation. Pour toutes ces raisons, sa traduction dans des opérations idoines n'est jamais mécaniquement acquise.

Cette fragilité de l'information n'est que l'une des faces de la précarité du savoir dans la conjoncture d'un conflit. Dans la déferlante actuelle des bilans et des pronostics, il importe de ne pas méconnaître ces dures limites à notre clairvoyance.

Jean-Paul Brodeur est professeur au Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal.
 
 
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