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Nomination de Michaëlle Jean - La souveraineté, la dignité, même combat

Mohamed Lotfi - Journaliste et réalisateur radio  12 août 2005 
À tous les souverainistes déçus de la nomination de Michaëlle Jean au poste de gouverneure générale, je dis que la souveraineté du Québec, oui, est une cause très importante, mais elle n'est pas la seule. Il y a d'autres causes qui méritent tout autant notre attention et notre préoccupation.

Si Michaëlle Jean avait refusé ce poste, elle aurait été qualifié d'héroïne par beaucoup de souverainistes, mais imaginez une seconde la réaction des siens. Michaëlle Jean est aussi la fille de son peuple, elle n'oublie pas d'où elle vient. Entre deux combats, la souveraineté du Québec ou la dignité des siens, Michaëlle a fait son choix, sachant très bien qu'elle ne serait pas ménagée. Mais l'Histoire lui dira bravo parce que la souveraineté des uns n'a pas de sens sans la dignité des autres.

Sur quelle planète certains souverainistes croient-ils vivre? J'apporte à leur connaissance qu'à Montréal, un détenu sur six est noir. Que malgré les efforts, les lois et les institutions, il y a encore des discriminations et souvent de grandes injustices commises à l'égard des Noirs. Que beaucoup de jeunes Noirs au Québec et au Canada manquent de modèles positifs pour leur inspirer la fierté d'être ce qu'ils sont: la réaction extrêmement positive des Noirs du Canada à l'annonce de cette nomination prouve une grande soif de reconnaissance. Que malgré la situation plus que déplorable en Haïti, depuis 1995, le Canada expulse des ressortissants haïtiens en séparant des familles. Combien d'enfants grandissent ici loin de leurs pères déportés là-bas.

Traiter Michaëlle Jean de vendue, comme certains ont écrit, c'est faire preuve de manque de lucidité et de générosité à d'autres causes tout aussi nobles que la souveraineté du Québec.

Mouvement de fond

Au delà des calculs politiques d'un gouvernement minoritaire, la nomination de Michaëlle Jean est un événement historique qui fait suite à trois autres événements tout aussi historiques survenus en 2004. L'élection de Maka Kotto comme premier homme noir francophone à la Chambre des communes, l'élection de Yolande James comme première femme noire à l'Assemblée nationale du Québec et le choix de Luck Mervil comme premier Noir québécois nommé patriote de l'année 2004.

La nomination de Michaëlle Jean correspond à un mouvement de fond qui dépasse la politique politicienne d'un quelconque parti ou gouvernement. Tout comme la nomination de Condoleezza Rice, celle de Michaëlle Jean sera une source de fierté pour les Noirs au Canada, à Haïti et ailleurs dans le monde.

Idéalement, la suite logique de cette nomination serait l'établissement d'un moratoire sur la déportation en Haïti, particulièrement celle des jeunes contrevenants qui ont grandi et construit leur identité ici. Et si on annonçait également la fin des certificats de sécurité pour se conformer au principe des procès justes et équitables, si on régularisait la situation d'une bonne partie des 400 000 sans statut au Canada... Si Michaëlle Jean représente la nouvelle image du Canada, un changement profond dans les politiques d'immigration et les affaires étrangères devrait suivre sa nomination.



Préparer le terrain d'un Québec souverain

Cette nomination pourrait s'avérer dans l'intérêt même d'un éventuel Québec souverain. Elle contribuerait d'une certaine manière à préparer le terrain pour de meilleures relations entre ce qu'on appelle les minorités visibles et la majorité. Les nouveaux arrivants et les autres. Souverain ou pas, le Québec a besoin de plus d'harmonie entre les différentes communautés qui le composent. Michaëlle Jean incarne des principes universels de fraternité.

Certains sceptiques se demandent si la nouvelle gouverneure générale saura se montrer à la hauteur des exigences du poste. C'est le poste qui devrait, à mon avis, se montrer à la hauteur des exigences de l'équipe formée par Michaëlle Jean et son mari Jean-Daniel Lafond. Il arrive aussi qu'à côté d'une grande dame, il y a un homme!

En acceptant ce poste, Michaëlle Jean répond «oui» à l'Histoire. Une Histoire qui évolue difficilement, mais sûrement. Déjà, à sa première conférence de presse le 4 août dernier, Michaëlle Jean a tenu à souligner qu'elle vient de la première république noire de l'histoire. Une république, ça n'a rien de monarchiste. Ainsi, elle a déjà donné le ton à sa nouvelle mission.

Naturellement, si l'institution qu'elle s'apprête à représenter lui enlève toute liberté d'opinion, si elle exige d'elle uniquement la promotion de l'unité canadienne, et si finalement son combat au poste de gouverneure générale n'apporte rien ni à la dignité ni à la souveraineté de personne, je m'attends d'elle et de son mari à ce qu'ils se retirent honorablement. L'histoire lui dira alors deux fois bravo.

Ma conviction, c'est que pour une fois, le passage d'une femme noire à la tête d'une des plus grandes institutions du pays sera pour une mission plus grande que l'institution elle-même. Qu'on se le tienne pour dit.
 
 
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