Surprise et étonnement
Bernard Descôteaux
5 août 2005
Le premier ministre Paul Martin a choisi Michaëlle Jean pour succéder à Adrienne Clarkson au poste de gouverneur général du Canada. Surprise, mais aussi étonnement accompagnent cette nomination qui servira on ne peut mieux les intérêts du Parti libéral du Canada ainsi que ceux du gouvernement fédéral au Québec.
La fonction de gouverneur général est essentiellement protocolaire. Celui ou celle qui occupe ce poste exerce encore moins de pouvoirs réels que les sénateurs qui ont au moins le privilège de voter les lois. Le gouverneur général ne fait qu'exécuter ce que le Parlement ou le premier ministre lui demandent de faire. Pour le reste, son titulaire se consacre à inaugurer les chrysanthèmes, pour reprendre l'expression consacrée. Quant à sa liberté de parole, elle est inexistante. S'il peut faire état de ses opinions au chef du gouvernement, il doit surtout s'abstenir d'en faire état publiquement.
Désuète, la fonction l'est aux yeux de tous ceux qui estiment que le Canada devrait cesser d'être une monarchie constitutionnelle, comme le souhaiteraient une majorité de Québécois et une petite minorité du reste du Canada. Puisqu'il n'est pas question de changer de régime, on tente plutôt à Ottawa de revamper peu à peu la fonction. Dans l'esprit de nation building qui prévaut dans la capitale, on cherche ainsi depuis quelques années à donner au chef d'État qu'est supposé être le gouverneur général davantage de lustre. On voudrait que les Canadiens puissent se reconnaître en lui et, à travers lui, s'identifier au pays.
Le choix de Michaëlle Jean correspond tout à fait à cette volonté. La nouvelle gouverneure générale «va donner confiance à la population dans l'institution du gouvernement», soulignait hier Paul Martin dont le geste est en continuité avec celui posé par Jean Chrétien lorsqu'il avait nommé à ce poste la gouverneure générale sortante, Adrienne Clarkson. Celui-ci avait rompu avec la tradition voulant qu'on fasse appel à des politiciens ou encore des diplomates au terme de carrières bien remplies en choisissant plutôt une personne issue du milieu des communications. D'emblée, il avait invité la nouvelle gouverneure générale à rompre avec la passivité de ses prédécesseurs pour, tout en respectant les limites de la fonction, être très présente dans tous les milieux. Michaëlle Jean n'aura aucune difficulté à suivre la voie tracée par Adrienne Clarkson. Elle dispose de toutes les qualités qu'avait celle-ci.
À tous égards, Mme Jean représente la candidate idéale pour ce poste: sa relative jeunesse, son origine sociale, son parcours de réfugiée politique au Canada, son intégration réussie à la société québécois, sa réussite professionnelle, tout concourt pour qu'elle soit l'icône parfaite du Canada auquel rêve le premier ministre Martin. Son choix apparaîtra spontanément sympathique aux Québécois qui la connaissent par son rôle de journaliste à Radio-Canada. Le Canada anglais la découvrira avec d'autant plus de plaisir qu'elle lui apparaîtra plus modeste que Mme Clarkson à qui on reprochait d'avoir un train de vie aristocratique. Dans le contexte pré-électoral où se trouve le gouvernement, il s'agit d'un coup parfait pour le premier ministre qui, quoi qu'il en dise, espère des retombées positives aussi bien au Québec que dans l'ensemble des communautés culturelles à travers le Canada, dont le poids électoral est de plus en plus important.
***
La nomination de Michaëlle Jean a surpris puisque personne ne l'avait pressentie. L'étonnement est tout aussi grand. Journaliste possédant un esprit indépendant, on ne peut manquer de noter qu'en acceptant ce poste, elle consent à être utilisée à des fins politiques. On s'étonnera par ailleurs qu'une personne aussi engagée se soumette au voeu de silence auquel l'astreindra son rôle de monarque du Canada, sauf pour soutenir les politiques du gouvernement du jour, quelles qu'elles soient. Habituée à défendre des causes sociales, elle ne pourra, tel que le spécifie les lettres patentes créant son poste, s'engager qu'auprès des organismes philanthropiques et dans des causes humanitaires.
Évoquant le rôle qu'elle souhaite jouer comme gouverneure générale, Michaëlle Jean disait hier vouloir «faire de cet espace institutionnel un lieu où la parole citoyenne trouve un écho». Cela suppose qu'elle puisse réellement dialoguer avec ses concitoyens et s'exprimer ouvertement avec eux. À quelques reprises, Adrienne Clarkson a tenté de le faire, se faisant vite rabrouer par les députés dont une majorité veut que le gouverneur général s'en tienne à un rôle de figurant. Pour qu'il en soit autrement, Mme Jean devra oser franchir les limites que lui imposent la tradition. Le pourra-t-elle?
bdescoteaux@ledevoir.ca
La fonction de gouverneur général est essentiellement protocolaire. Celui ou celle qui occupe ce poste exerce encore moins de pouvoirs réels que les sénateurs qui ont au moins le privilège de voter les lois. Le gouverneur général ne fait qu'exécuter ce que le Parlement ou le premier ministre lui demandent de faire. Pour le reste, son titulaire se consacre à inaugurer les chrysanthèmes, pour reprendre l'expression consacrée. Quant à sa liberté de parole, elle est inexistante. S'il peut faire état de ses opinions au chef du gouvernement, il doit surtout s'abstenir d'en faire état publiquement.
Désuète, la fonction l'est aux yeux de tous ceux qui estiment que le Canada devrait cesser d'être une monarchie constitutionnelle, comme le souhaiteraient une majorité de Québécois et une petite minorité du reste du Canada. Puisqu'il n'est pas question de changer de régime, on tente plutôt à Ottawa de revamper peu à peu la fonction. Dans l'esprit de nation building qui prévaut dans la capitale, on cherche ainsi depuis quelques années à donner au chef d'État qu'est supposé être le gouverneur général davantage de lustre. On voudrait que les Canadiens puissent se reconnaître en lui et, à travers lui, s'identifier au pays.
Le choix de Michaëlle Jean correspond tout à fait à cette volonté. La nouvelle gouverneure générale «va donner confiance à la population dans l'institution du gouvernement», soulignait hier Paul Martin dont le geste est en continuité avec celui posé par Jean Chrétien lorsqu'il avait nommé à ce poste la gouverneure générale sortante, Adrienne Clarkson. Celui-ci avait rompu avec la tradition voulant qu'on fasse appel à des politiciens ou encore des diplomates au terme de carrières bien remplies en choisissant plutôt une personne issue du milieu des communications. D'emblée, il avait invité la nouvelle gouverneure générale à rompre avec la passivité de ses prédécesseurs pour, tout en respectant les limites de la fonction, être très présente dans tous les milieux. Michaëlle Jean n'aura aucune difficulté à suivre la voie tracée par Adrienne Clarkson. Elle dispose de toutes les qualités qu'avait celle-ci.
À tous égards, Mme Jean représente la candidate idéale pour ce poste: sa relative jeunesse, son origine sociale, son parcours de réfugiée politique au Canada, son intégration réussie à la société québécois, sa réussite professionnelle, tout concourt pour qu'elle soit l'icône parfaite du Canada auquel rêve le premier ministre Martin. Son choix apparaîtra spontanément sympathique aux Québécois qui la connaissent par son rôle de journaliste à Radio-Canada. Le Canada anglais la découvrira avec d'autant plus de plaisir qu'elle lui apparaîtra plus modeste que Mme Clarkson à qui on reprochait d'avoir un train de vie aristocratique. Dans le contexte pré-électoral où se trouve le gouvernement, il s'agit d'un coup parfait pour le premier ministre qui, quoi qu'il en dise, espère des retombées positives aussi bien au Québec que dans l'ensemble des communautés culturelles à travers le Canada, dont le poids électoral est de plus en plus important.
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La nomination de Michaëlle Jean a surpris puisque personne ne l'avait pressentie. L'étonnement est tout aussi grand. Journaliste possédant un esprit indépendant, on ne peut manquer de noter qu'en acceptant ce poste, elle consent à être utilisée à des fins politiques. On s'étonnera par ailleurs qu'une personne aussi engagée se soumette au voeu de silence auquel l'astreindra son rôle de monarque du Canada, sauf pour soutenir les politiques du gouvernement du jour, quelles qu'elles soient. Habituée à défendre des causes sociales, elle ne pourra, tel que le spécifie les lettres patentes créant son poste, s'engager qu'auprès des organismes philanthropiques et dans des causes humanitaires.
Évoquant le rôle qu'elle souhaite jouer comme gouverneure générale, Michaëlle Jean disait hier vouloir «faire de cet espace institutionnel un lieu où la parole citoyenne trouve un écho». Cela suppose qu'elle puisse réellement dialoguer avec ses concitoyens et s'exprimer ouvertement avec eux. À quelques reprises, Adrienne Clarkson a tenté de le faire, se faisant vite rabrouer par les députés dont une majorité veut que le gouverneur général s'en tienne à un rôle de figurant. Pour qu'il en soit autrement, Mme Jean devra oser franchir les limites que lui imposent la tradition. Le pourra-t-elle?
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