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Famille et enfants au coeur du mandat

Paul Martin a été «extrêmement impressionné» par Michaëlle Jean

Alec Castonguay   5 août 2005 
La nouvelle gouverneure générale, Michaëlle Jean, en compagnie de son mari, le cinéaste Jean-Daniel Lafond, et de leur fille, Marie-Éden, hier à Ottawa.
La nouvelle gouverneure générale, Michaëlle Jean, en compagnie de son mari, le cinéaste Jean-Daniel Lafond, et de leur fille, Marie-Éden, hier à Ottawa.
Ottawa — «J'espère, Marie-Éden, que tu aimeras ta nouvelle maison», a lancé un Paul Martin tout sourire, penché au-dessus de la fille de Michaëlle Jean, la nouvelle gouverneure générale du Canada nommée hier et qui prendra officiellement ses fonctions le 27 septembre prochain. La petite de six ans souriait elle aussi à belles dents depuis le début de la conférence de presse, qu'elle commençait toutefois à trouver un peu longue, se tortillant dans tous les sens à côté du lutrin.

C'est qu'à 48 ans, l'ancienne journaliste de Radio-Canada amène avec elle une réalité que le pays n'a pas connue depuis plus de 20 ans: une famille à Rideau Hall, une première depuis le mandat d'Edward Schreyer (1979-84), qui, à 43 ans, avait deux petites filles. Le premier ministre n'a pas manqué de le souligner, visiblement fier de cette nomination-surprise.

Il y a trois semaines, il est tombé sous le charme de Michaëlle Jean lors d'une rencontre dans sa propriété des Cantons-de-l'Est. Ils devaient discuter une petite heure afin de voir si le poste lui convenait. Ils y ont passé cinq heures. C'était fait, c'était elle. «Il a été extrêmement impressionné», a confié au Devoir Mélanie Gruer, la porte-parole de Paul Martin.

Michaëlle Jean a alors posé deux conditions: elle devait pouvoir rendre visite à sa mère gravement malade et continuer d'envoyer sa fille à l'école publique francophone. Le premier ministre a acquiescé. Marie-Éden, la fille de Michaëlle Jean et de son mari, le cinéaste Jean-Daniel Lafond, avait elle aussi une demande spéciale: Rideau Hall, la résidence officielle de la gouverneure générale, devait pouvoir accueillir un chien, le grand souhait de la petite fille. Même réponse positive du premier ministre.

Déjà, Paul Martin sentait que la famille et les enfants prendraient de la place dans le nouveau mandat de Michaëlle Jean. Elle l'a confirmé hier, ce sera le coeur de sa mission. «Quand je vais prendre mes fonctions, dans huit semaines, je vais être plus en mesure de définir quel type de mandat je vais faire et quels objectifs je vais poursuivre, a-t-elle affirmé. Mais je peux déjà dire que je suis très préoccupée par le sort des jeunes enfants dans ce pays, comme je l'ai toujours été. En tant que journaliste, j'ai toujours pris du temps pour les enfants. Je veux écouter leurs préoccupations. [...] Je veux être aussi près que possible de mes concitoyens. C'est mon idée, mon but, ça l'a toujours été. C'est une responsabilité.»

Elle a avoué avoir été très surprise de se faire proposer le poste de gouverneur général. «Je ne m'attendais pas à ce que le destin frappe de cette façon-là à ma porte. [...] C'est une grande distinction, mais à laquelle il m'a fallu réfléchir. Je me suis demandé: en quoi et comment une Canadienne, une Québécoise comme moi qui suis très consciente de mes droits mais aussi de mes devoirs et de mes responsabilités de citoyenne, peut contribuer à l'histoire, au présent et à l'avenir de ce très vaste pays.»

Elle y a vite répondu. «La grande force de ce pays, c'est qu'il se transforme. Durant toutes ces années où j'ai oeuvré comme journaliste, j'ai vu les préjugés reculer et les mentalités évoluer. Fini le temps où l'on osait penser et dire qu'une personne de race noire n'avait aucune crédibilité en information aux yeux du public. Il faut continuer d'avancer. Et c'est dans cet esprit que j'acquiesce à la proposition qui m'est faite et que j'entends exercer le rôle de gouverneur général», a-t-elle affirmé.

Hier, contrairement à son habitude, le premier ministre a lancé sa conférence de presse avec un long discours en français, conscient de la retransmission en direct des réseaux québécois. Car, au-delà de la personnalité et de la compétence de Michaëlle Jean pour remplir le rôle de représentante de la reine au Canada, il y a la politique et des élections prévues dans six mois. Aimée et respectée, Michaëlle Jean pourrait aider les libéraux à redorer leur blason au Québec depuis le très dommageable scandale des commandites. C'est du moins ce qu'on espère au PLC. Mais le premier ministre n'a pas voulu s'avancer sur ce terrain miné hier. «Je pense que la nomination de Mme Jean est une nomination qui certainement va donner confiance à la population envers le gouvernement, mais pas de façon partisane, pas dans le gouvernement qui existe mais dans l'institution du gouvernement. Ça, c'est sûr. Mais je n'irai pas plus loin que cela. Mme Jean a été nommée à cause de ses qualités personnelles, à cause de son histoire et à cause qu'elle incarne le Canada dans lequel nous croyons», a-t-il dit.

Paul Martin ne tarissait d'ailleurs pas d'éloges envers l'ancienne journaliste d'origine haïtienne, qui remplacera Adrienne Clarkson le 27 septembre prochain. «Michaëlle Jean représente l'histoire du Canada. Elle représente ce que nous sommes, ce que nous voulons être. Elle représente l'évolution de notre pays, la façon dont on veut se présenter au monde à l'extérieur de nos frontières et la façon dont on veut se présenter aux générations futures. Elle s'est impliquée vraiment dans les causes qui lui tiennent beaucoup à coeur, notamment la cause des femmes et des enfants. Comme journaliste, elle a pu démontrer à la population canadienne ce que nous sommes et ce que nous voulons être. C'est pour cela que je l'ai nommée», a-t-il affirmé.

Mais déjà, une première critique a retenti. Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, prenant bien soin de souligner la compétence et la prestance de Michaëlle Jean, a néanmoins affirmé hier que «la fonction même de gouverneur général du Canada représente une institution archaïque, passéiste et coûteuse qui n'a pas sa place dans un État moderne», a-t-il dit par voie de communiqué. Selon M. Duceppe, «il est toujours décevant de constater qu'une personne reconnue pour son respect inconditionnel de la démocratie accepte une nomination à un poste strictement honorifique, au sein d'une institution non démocratique».

Et de son côté, comment Mme Jean voit-elle la monarchie? Un peu mal à l'aise, un grand sourire gêné au visage, elle a répliqué prudemment. «Vous savez, je suis appelée comme gouverneure générale à représenter la couronne au Canada. C'est la plus ancienne institution et je veux en faire une institution ouverte pour permettre le dialogue. Ça fait partie de notre système parlementaire et de notre démocratie et c'est dans cette perspective que j'assumerai cette responsabilité.»

Mais dans l'immédiat, Mme Jean devra composer avec un gouvernement minoritaire qui peut tomber à tout instant et l'obliger à trancher pour déterminer si des élections doivent avoir lieu. Elle en est consciente, même si Paul Martin ne lui en a pas soufflé mot. «Ça n'aurait pas été approprié de le faire, a expliqué le premier ministre. Mme Jean est une femme de grande compétence et elle a ses conseillers constitutionnels qui vont lui donner des conseils. C'est une femme qui est très forte, très indépendante. Elle va prendre ses propres décisions.»

Même réplique de la principale intéressée, qui, grâce à son ancienne profession, sait à quoi s'en tenir avec les médias. Visiblement à l'aise, ce premier bain médiatique ne semblait pas l'intimider. Une bonne chose, puisque le mandat du gouverneur général est principalement médiatique de nos jours. «Je crois que mon rôle sera crucial. Évidemment, ce n'est pas le premier gouvernement minoritaire dans l'histoire du pays et je compte m'appuyer sur l'enseignement de cette histoire. Je vais m'entourer d'experts et il me sera possible de porter un jugement réfléchi.»

Michaëlle Jean deviendra le 27e gouverneur général du Canada, la première femme noire à occuper ce poste et la première personnalité québécoise depuis 21 ans à entrer à Rideau Hall, puisque Jeanne Sauvé (1984-90) est née en Saskatchewan, même si elle a représenté un comté du Québec à la Chambre des communes.
 
 
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