Le Québec à l'ère du développement durable
Corinne Gendron - Titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable, École des sciences de la gestion, Université du Québec à Montréal
3 août 2005
Une quinzaine d'années après le lancement du plan vert canadien par le gouvernement fédéral conservateur en 1990, le ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs du Québec, Thomas Mulcair, vient de soumettre un plan de développement durable à la consultation publique. Ce plan a été salué avec beaucoup d'enthousiasme par les groupes environnementaux au moment où il a été rendu public, en novembre 2004. La tournée de consultation du ministre fut néanmoins l'occasion pour certains groupes environnementaux et sociaux de questionner cette nouvelle politique à la lumière d'une compréhension approfondie du concept de développement durable et de ses principes.
On l'a souvent dit, le développement durable est un concept flou dont la mise en application est difficile. Il traduit un changement de cap revendiqué par des acteurs, puis par des institutions, qui ont souhaité rompre avec le modèle de développement industriel productiviste. [...]
Le caractère flou du concept de développement durable n'est pas étranger à son succès et à sa large diffusion. L'adhésion généralisée dont il est l'objet traduit la rupture qui s'opère actuellement au niveau de la conception du développement et du bien-être dans nos sociétés: l'idéal industriel est en train de basculer vers une autre conception du développement et du progrès qui inclut la préservation de l'environnement.
Définitions de référence
Au-delà des débats d'interprétation, deux définitions du développement durable sont reconnues comme étant les définitions de référence: celle proposée par l'Union mondiale pour la conservation de la nature (1980), pour laquelle «le développement durable est un développement qui tient compte de l'environnement, de l'économie et du social», et celle popularisée par le rapport Brundtland (1987) qui énonce que «le développement durable est un développement qui permet de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs». [...]
Ces définitions et les textes qui les commentent érigent généralement le développement durable en nouveau paradigme de développement. Or les discussions entourant le concept de développement durable réfèrent rarement à l'imposant corpus théorique du développement, comme si elles s'en étaient tenues à sa marge. Situer l'émergence du développement durable dans les débats qui ont cours aujourd'hui au sujet du développement apporte sans contredit un éclairage indispensable à la compréhension de la signification et de la portée de ce concept.
Qu'est-ce que le développement?
Rappelons tout d'abord que, même si on l'emploie souvent, le terme développement au sens où on l'entend aujourd'hui est assez récent. Polysémique, sa signification a changé au cours de l'histoire. [...]
L'invention du développement au sens social date de la période de reconstruction de l'après-guerre. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont acquis un poids politique qui leur permet de s'imposer face aux anciennes puissances coloniales. Ils mettent de l'avant un nouvel ordre mondial dans lequel la dichotomie colonisateur-colonisé cède le pas à un discours d'entraide en vue du développement de tous. [...] Cette vision du développement comme processus culmine dans l'ère de la consommation de masse, stade ultime de développement des sociétés. [...]
À la même époque et en réponse aux thèses de la modernisation s'est développé le courant des dependentistas porté par Raul Prebish du CEPAL (Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes). En opposition quasi symétrique avec les thèses de la modernisation, les théories issues de ce courant réaffirment le caractère conflictuel des rapports Nord-Sud et avancent que le sous-développement s'explique d'abord et avant tout par les liens historiques et le colonialisme subis par les pays du tiers-monde. Il est donc attribuable aux rapports de domination et aux échanges inégaux entre les pays. [...]
Au milieu des années 1970, une nouvelle génération de théories prend forme autour de l'idée d'un «système monde» proposée par Emmanuel Wallerstein. Selon ce courant, le développement et le sous-développement s'inscrivent tous deux dans la dynamique d'expansion et d'intensification du capitalisme à l'échelle mondiale. Le monde est soumis à un processus auquel sont assujettis tous les pays, et se subdivise en trois zones: centrale, semi-périphérique et périphérique, alors que les échanges entre ces pays sont inégaux.
Mais c'est l'avènement de la crise économique amorcée par le choc pétrolier des années 1970 et le processus de mondialisation qui s'en est suivi pendant les décennies 1980-1990 qui marqueront une rupture fondamentale dans la conception du développement. Alors que les économies du Nord sont déstabilisées et que la crise sonne le glas des Trente Glorieuses, le tiers-monde éclate en trois blocs: les pays pétroliers, les nouveaux pays industrialisés et les pays moins avancés. Les années 1980 sont qualifiées de décennie perdue pour le développement, alors que les pays du Nord tentent de sauver les meubles et que les pays du Sud se voient imposer des politiques d'ajustement structurel draconiennes.
Réinterprétation du concept
Le processus de mondialisation économique et financière vient transformer l'ordre international et bousculer les modes de régulation. Au coeur de cette mondialisation s'affrontent deux visions antinomiques du développement et de ses modalités.
Héritière de la modernisation, la première prône un développement porté par l'intensification des échanges qui nie la thèse des échanges inégaux et repose sur des politiques de libre-échange, de privatisation et de déréglementation. La seconde est portée par l'idée d'une autre mondialisation reposant sur des contre-pouvoirs issus d'une société civile de mieux en mieux organisée et à la source de partenariats Nord-Sud inédits. Cette seconde vision s'inscrit dans la mouvance d'une réinterprétation du développement désormais dissocié de la croissance économique, de l'industrialisation et de la consommation, mouvance à laquelle participent la littérature et les discours sur le développement durable. [...]
Les débats entourant le développement durable s'articulent généralement autour de trois définitions que, par commodité, on peut qualifier de conservatrice, modérée et progressiste. La première définition, conservatrice, est courante dans les discours des gens d'affaires mais aussi chez certains responsables gouvernementaux. On y assimile croissance et développement en utilisant notamment les expressions «croissance durable», «rentabilité durable», etc. Cette représentation du développement durable s'appuie sur l'idée que «rentabilité et environnement vont de pair» et nie la contradiction possible entre l'intensification de l'activité économique et la préservation de la biosphère.
La deuxième définition puise sa source dans les travaux de plus en plus nombreux de l'économie environnementale et de l'économie écologique, pour lesquelles le développement durable nécessite un nouvel arrimage entre l'économie et l'écologie. [...] Mais en prônant la croissance zéro, cette seconde proposition n'emporte pas une large adhésion [...].
La troisième définition, dite progressiste, inclut la dimension du social comme élément incontournable du développement durable et se traduit par une conception tripolaire où le social acquiert une importance égale à l'environnement et à l'économie. Popularisée par l'Union mondiale pour la conservation de la nature et explicitée par plusieurs chercheurs, la conception tripolaire du développement durable s'est aujourd'hui institutionnalisée au point d'être reprise par la plupart des textes officiels et de servir de définition de référence, comme l'illustre bien le Plan de développement durable du Québec. [...]
***
Premier de deux textes
Le texte intégral de cet article se trouve dans le numéro juillet-août 2005 de la revue Options politiques, disponible sur www.IRPP.org.
On l'a souvent dit, le développement durable est un concept flou dont la mise en application est difficile. Il traduit un changement de cap revendiqué par des acteurs, puis par des institutions, qui ont souhaité rompre avec le modèle de développement industriel productiviste. [...]
Le caractère flou du concept de développement durable n'est pas étranger à son succès et à sa large diffusion. L'adhésion généralisée dont il est l'objet traduit la rupture qui s'opère actuellement au niveau de la conception du développement et du bien-être dans nos sociétés: l'idéal industriel est en train de basculer vers une autre conception du développement et du progrès qui inclut la préservation de l'environnement.
Définitions de référence
Au-delà des débats d'interprétation, deux définitions du développement durable sont reconnues comme étant les définitions de référence: celle proposée par l'Union mondiale pour la conservation de la nature (1980), pour laquelle «le développement durable est un développement qui tient compte de l'environnement, de l'économie et du social», et celle popularisée par le rapport Brundtland (1987) qui énonce que «le développement durable est un développement qui permet de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs». [...]
Ces définitions et les textes qui les commentent érigent généralement le développement durable en nouveau paradigme de développement. Or les discussions entourant le concept de développement durable réfèrent rarement à l'imposant corpus théorique du développement, comme si elles s'en étaient tenues à sa marge. Situer l'émergence du développement durable dans les débats qui ont cours aujourd'hui au sujet du développement apporte sans contredit un éclairage indispensable à la compréhension de la signification et de la portée de ce concept.
Qu'est-ce que le développement?
Rappelons tout d'abord que, même si on l'emploie souvent, le terme développement au sens où on l'entend aujourd'hui est assez récent. Polysémique, sa signification a changé au cours de l'histoire. [...]
L'invention du développement au sens social date de la période de reconstruction de l'après-guerre. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont acquis un poids politique qui leur permet de s'imposer face aux anciennes puissances coloniales. Ils mettent de l'avant un nouvel ordre mondial dans lequel la dichotomie colonisateur-colonisé cède le pas à un discours d'entraide en vue du développement de tous. [...] Cette vision du développement comme processus culmine dans l'ère de la consommation de masse, stade ultime de développement des sociétés. [...]
À la même époque et en réponse aux thèses de la modernisation s'est développé le courant des dependentistas porté par Raul Prebish du CEPAL (Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes). En opposition quasi symétrique avec les thèses de la modernisation, les théories issues de ce courant réaffirment le caractère conflictuel des rapports Nord-Sud et avancent que le sous-développement s'explique d'abord et avant tout par les liens historiques et le colonialisme subis par les pays du tiers-monde. Il est donc attribuable aux rapports de domination et aux échanges inégaux entre les pays. [...]
Au milieu des années 1970, une nouvelle génération de théories prend forme autour de l'idée d'un «système monde» proposée par Emmanuel Wallerstein. Selon ce courant, le développement et le sous-développement s'inscrivent tous deux dans la dynamique d'expansion et d'intensification du capitalisme à l'échelle mondiale. Le monde est soumis à un processus auquel sont assujettis tous les pays, et se subdivise en trois zones: centrale, semi-périphérique et périphérique, alors que les échanges entre ces pays sont inégaux.
Mais c'est l'avènement de la crise économique amorcée par le choc pétrolier des années 1970 et le processus de mondialisation qui s'en est suivi pendant les décennies 1980-1990 qui marqueront une rupture fondamentale dans la conception du développement. Alors que les économies du Nord sont déstabilisées et que la crise sonne le glas des Trente Glorieuses, le tiers-monde éclate en trois blocs: les pays pétroliers, les nouveaux pays industrialisés et les pays moins avancés. Les années 1980 sont qualifiées de décennie perdue pour le développement, alors que les pays du Nord tentent de sauver les meubles et que les pays du Sud se voient imposer des politiques d'ajustement structurel draconiennes.
Réinterprétation du concept
Le processus de mondialisation économique et financière vient transformer l'ordre international et bousculer les modes de régulation. Au coeur de cette mondialisation s'affrontent deux visions antinomiques du développement et de ses modalités.
Héritière de la modernisation, la première prône un développement porté par l'intensification des échanges qui nie la thèse des échanges inégaux et repose sur des politiques de libre-échange, de privatisation et de déréglementation. La seconde est portée par l'idée d'une autre mondialisation reposant sur des contre-pouvoirs issus d'une société civile de mieux en mieux organisée et à la source de partenariats Nord-Sud inédits. Cette seconde vision s'inscrit dans la mouvance d'une réinterprétation du développement désormais dissocié de la croissance économique, de l'industrialisation et de la consommation, mouvance à laquelle participent la littérature et les discours sur le développement durable. [...]
Les débats entourant le développement durable s'articulent généralement autour de trois définitions que, par commodité, on peut qualifier de conservatrice, modérée et progressiste. La première définition, conservatrice, est courante dans les discours des gens d'affaires mais aussi chez certains responsables gouvernementaux. On y assimile croissance et développement en utilisant notamment les expressions «croissance durable», «rentabilité durable», etc. Cette représentation du développement durable s'appuie sur l'idée que «rentabilité et environnement vont de pair» et nie la contradiction possible entre l'intensification de l'activité économique et la préservation de la biosphère.
La deuxième définition puise sa source dans les travaux de plus en plus nombreux de l'économie environnementale et de l'économie écologique, pour lesquelles le développement durable nécessite un nouvel arrimage entre l'économie et l'écologie. [...] Mais en prônant la croissance zéro, cette seconde proposition n'emporte pas une large adhésion [...].
La troisième définition, dite progressiste, inclut la dimension du social comme élément incontournable du développement durable et se traduit par une conception tripolaire où le social acquiert une importance égale à l'environnement et à l'économie. Popularisée par l'Union mondiale pour la conservation de la nature et explicitée par plusieurs chercheurs, la conception tripolaire du développement durable s'est aujourd'hui institutionnalisée au point d'être reprise par la plupart des textes officiels et de servir de définition de référence, comme l'illustre bien le Plan de développement durable du Québec. [...]
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Premier de deux textes
Le texte intégral de cet article se trouve dans le numéro juillet-août 2005 de la revue Options politiques, disponible sur www.IRPP.org.
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