dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 01h01
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Libre opinion: Une journée à l'hôpital Saint-Luc

Habib Zaatouti - Montréal  29 juillet 2005 
Après une violente rechute d'une colite ulcéreuse chronique, mon médecin de famille m'avait suggéré de me rendre le plutôt possible à l'hôpital Saint-Luc, où je suis sur une liste d'attente depuis plusieurs mois pour un scan abdominal. Il suspectait une anomalie au foie, légèrement enflé, qui pourrait être à l'origine de ma perte subite de poids (95 livres pour 6 pi 2 po).

Le lendemain, à 7h du matin, je me suis inscrit à l'urgence. L'infirmier de la réception, atterré par mon état inquiétant, m'a placé sur une civière avec des couvertures chaudes et «entreposé» dans un corridor sombre, animé de passants, et réfrigéré à une température qui me faisait claquer des dents (faute de gras protecteur sur mon corps!).

Trois heures plus tard, une jeune femme s'occupait d'un patient sur une civière qui attendait déjà à mon arrivée. Sauf qu'il était là depuis la veille. Il n'arrêtait pas de tousser. Apparemment, il souffrait de tuberculose et s'attendait à subir un scan pulmonaire.

Enfin, un docteur!

Une demi-heure plus tard, à 10h30 juste, la même jeune femme apparaissait à mon chevet. Elle allait être le premier docteur à m'ausculter, pour la première fois... et la dernière.

Après l'avoir suivi péniblement dans une autre pièce fermée, loin du corridor et des passants, je m'allonge sur le dos sur une autre civière. Sans crier gare, preste comme l'éclair, et avec une force herculéenne malgré son air fragile, elle a enfoncé de solides doigts jusqu'au fin fond de mes entrailles, à la recherche d'une anomalie quelconque. Le contact était violent et déshumanisé, à un point tel qu'une force incroyable m'a fait soulevé le dos pour tenter d'absorber le choc que je venais de subir.

Indifférente à ce que je ressentais, elle a hoché la tête d'un signe affirmatif sans cesser de prendre des notes à n'en plus finir, me priant de revenir à ma première civière.

Vers 11h, une jeune infirmière attentionnée m'a branché à un attelage de tubes grâce auxquels elle revenait de temps à autres me prendre du sang. Entre-temps, il me fallait uriner dans des contenants pour des tests successifs. Ensuite, on m'a transféré dans un autre corridor, numéroté 43, aussi sombre mais plus froid, juste en face d'une porte aussi empruntée que celle de l'oratoire Saint-Joseph.

Court espoir

Vers les 13h, un grand gaillard bien nourri m'a prié de le suivre pour une radiographie abdominale. Tout de suite après, j'ai été pris en charge par une autre infirmière. Une Gaspésienne débordante de joie et d'humour. Lui parler me réchauffait le coeur. Mon espoir renaissait. L'humanité existe!

D'autres tests sanguins et d'autres tests d'urine s'ensuivirent. Enfin, le même gaillard est revenu pour m'accompagner afin de prendre une radiographie pulmonaire.

Une fois de retour à ma civière, vers les 15h, un jeune médecin interne est apparu à mon chevet. Après m'avoir écouté répéter ce que j'avais débité à sa collègue muselée et fragile du matin, il m'a enfoncé de solides doigts au fond des entrailles de la même manière qu'elle. Le choc était moins violent, mais des larmes ont failli surgir de mes yeux.

Son pronostic fut immédiat. Il avait la certitude que j'avais un cancer du côlon. Selon lui, c'est tout à fait normal. Tous les patients qui souffrent d'une colite ulcéreuse finissent par avoir un cancer. Au maximum 10 ans plus tard. Dans mon cas, ça ne fait que cinq ans.

Je m'étais présenté à Saint-Luc pour un examen du foie, mais ma colite a apparemment viré en cancer du côlon. Situation grave mais pas désespérée.

M'en aller

On doit absolument me garder à l'hôpital, dit le jeune médecin, parce que mon cancer pourrait devenir inopérable. Si je passais la nuit sous surveillance, on aurait la possibilité de faire des recherches plus approfondies, ajoute-t-il. Il n'était plus certain qu'il allait me faire le scan ce jour-là. Il était lancé dans des supputations qui dépassaient mon entendement.

Foudroyé de rage et d'impuissance, je me suis retenu péniblement, en lui disant le plus calmement possible que mon médecin exigeait un scan sur l'état de mon foie avant celui de mon côlon. De toute façon, je ne pouvais passer la nuit là-bas, puisque j'avais des obligations personnelles qui m'en empêchaient.

Mon attitude l'a presque figé, au point qu'il m'a menacé que mon état pourrait empirer. Après une rude négociation, le jeune médecin interne est allé consulter son supérieur. Une heure plus tard, le gaillard solide mais de plus en plus nonchalant était venu m'extirper de ma civière pour finalement me faire passer un scan. J'étais le dernier de la liste.

Il était 18h et j'attendais toujours le résultat du scan. Une odeur de cuisine a soudainement embaumé le corridor sombre et frigorifié. C'était l'heure du souper.

Même si j'étais à jeun et que je mourais de faim, j'étais incapable de toucher à la nourriture. Rien que de la nourriture sans vie. Il n'y avait rien de frais. Je regardais les autres patients dans leur civière se nourrir comme si de rien n'était, et mon coeur se déchiquetait.

Enfin, le jeune médecin interne est réapparu avec son supérieur vers les 18h30 pour m'avouer, sans s'excuser, que je n'avais ni un cancer de côlon ni un cancer du foie.

Il ne me restait qu'un seul test à passer avant de me libérer, puisque j'avais refusé catégoriquement de passer la nuit à l'hôpital. C'était le test le plus humiliant de la journée. Dans une pièce fermée, le jeune interne, sans aucune délicatesse, a introduit son index jusqu'à ma prostate. Il n'avait presque pas mis de lubrifiant. La douleur a été atroce et des larmes ont jailli de mes yeux devant sa mine déçue par ma prostate et mon côlon en bon état. Dehors, 12 heures après mon arrivée, même s'il pleuvait des clous rue de la Gauchetière, je me suis senti heureux de n'être ni médecin ni sur un lit d'hôpital.

Une semaine plus tard, je faisais encore des cauchemars en pensant à ma journée passée sur une civière et à tous les patients nourris de boîtes de conserve et de viande peu ragoûtante...
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012