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    Libre opinion: Quand deux analystes se font une belle jambe avec le concept d'«inclusion»

    25 juillet 2005 |Michel Paillé - Démographe, chercheur associé à la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec, UQAM
    L'entrevue que Alexandre Stefanescu et Pierre Georgeault ont accordée récemment au journal Le Devoir (15 juillet 2005, p. A1) pose problèmes. Sans rechercher l'exhaustivité, voici quelques commentaires portant sur leur conclusion de l'ouvrage collectif que le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) vient de publier (Le français au Québec — Les nouveaux défis, Fides, p. 589-608).

    M. Stefanescu et M. Georgeault recommandent de se doter «d'une nouvelle définition de ce qu'est un francophone». Selon eux, devrait être considérée comme francophone «toute personne, quelle que soit la langue de sa vie privée, qui utilise le français dans sa vie publique» (p. 597). Leur définition résulterait d'une «démarche d'inclusion» à la majorité d'expression française du Québec. À l'opposé, ils perçoivent les données sur la langue parlée à la maison de Statistique Canada et de l'Institut de la statistique du Québec comme étant «exclusives». (Sur le partage des sphères privée et publique, mieux vaut s'en remettre à José Woehrling (p. 258-261) qui a collaboré à cet ouvrage.)

    Au Québec comme au Canada, on a coutume de répartir la population en trois groupes linguistiques: français, anglais, autre. Selon Stefanescu et Georgeault, répartir ainsi la population selon la langue parlée au foyer, c'est «exclure» certaines personnes du groupe français. Par contre, s'il s'agit de la langue du travail ou de celle utilisée chez le dépanneur, c'est «inclure». Notons que Stefanescu et Georgeault «excluent» à leur façon. Pensons aux francophones qui font leur vie publique en anglais: cessent-ils d'être francophones pour autant? Et que dire des milliers d'immigrants qui n'en sont qu'au stade de l'apprentissage du français?

    La définition Stefanescu-Georgeault serait fort mal accueillie par les francophones du Canada anglais. Selon la langue maternelle en 2001, ils étaient près de un million de personnes (980 300). Mais à cause de l'anglicisation de centaines de milliers, ils n'étaient plus que 613 000 à parler habituellement le français à la maison. Le Conseil supérieur de la langue française serait fort mal avisé de leur dire qu'ils sont encore beaucoup trop nombreux à son goût. En effet, puisque seulement 40 % des francophones hors Québec travaillent le plus souvent en français, il y a gros à parier que leurs effectifs selon la langue d'usage public en prendrait un sérieux coup!

    En se plaçant du côté des «inclusifs», les auteurs se targuent d'un large esprit d'ouverture dans le but de faire mal paraître les prétendus «exclusifs», jadis appelés les «frileux». Mais à trop vouloir «inclure» au Québec — jusqu'à considérer comme francophone, de gré ou de force, une importante partie de la minorité d'expression anglaise —, ils finissent par «exclure» de très nombreux francophones ailleurs au Canada!

    Mais pourquoi définir ce qui n'a pas besoin de l'être? Dans la plupart des études s'intéressant à la question linguistique, ce que l'on cherche à connaître n'est pas l'identité linguistique des personnes, mais plutôt l'usage des langues dans des situations très diverses. Bien que la langue soit un important critère d'identification chez les francophones du Canada, les données statistiques tirées des recensements, des fichiers administratifs et des enquêtes ne portent pas sur des aspects identitaires. Ces données ne peuvent servir qu'à mesurer les progrès, le surplace ou les régressions de l'usage du français dans la vie privée ou dans le domaine public. Elles n'ont rien à voir avec le sentiment d'appartenance à un groupe linguistique.

    Bref, dans toutes les études sur les langues, nul n'est exclu. Tout chercheur, selon sa spécialité, rend compte de comportements qui peuvent varier selon le lieu d'occurrence ou selon les interlocuteurs en présence. Les études sur la question linguistique se complètent les unes les autres plutôt que de s'opposer. Elles apportent, chacune à leur façon, un éclairage particulier sur un sujet très complexe. En affirmant que «la langue d'usage public [est] la variable clé de l'analyse» (p. 594), Stefanescu et Georgeault hiérarchisent nos connaissances et ont le culot de se faire une belle jambe avec leur concept d'«inclusion».



    Des propositions stupéfiantes ou inutiles

    Messieurs Stefanescu et Georgeault auraient été bien avisés de mieux conceptualiser leur conclusion avant de la rédiger. Ils nous auraient ainsi épargné des propositions stupéfiantes ou inutiles.

    Dans l'extrait que voici, ils formulent une recommandation qui n'a pas sa place dans une loi: «De nouvelles dispositions pourraient être ajoutées à la Charte de la langue française pour favoriser une dynamique sociale qui rende possible la création d'un espace commun de communication au sein duquel des citoyens de toutes origines culturelles pourraient se rencontrer, s'apprivoiser et débattre des orientations de la communauté politique québécoise» (p.595). Point n'est besoin d'être juriste pour saisir que cette suggestion emphatique, qui déborde manifestement le mandat du Conseil, est pour le moins navrante.

    M. Stefanescu et M. Georgeault proposent par ailleurs ce que le Québec a déjà réalisé depuis longtemps: «La diversité linguistique conduit à [...] une reconnaissance des droits linguistiques des peuples autochtones et de la communauté historique anglophone, ainsi que l'affirmation du droit à l'apprentissage de la langue commune pour tous les immigrants» (p. 595).

    À propos de la communauté anglophone — minorité linguistique pourtant la mieux choyée au monde —, ces analystes précisent qu'il faudrait lui donner «l'assurance de la reconnaissance de ses droits en les constitutionnalisant» (p. 596). Ont-ils oublié la Loi constitutionnelle de 1982 et les jugements de la Cour suprême depuis? Quant à une constitution québécoise, encore faudrait-il préciser s'ils ont à l'esprit une constitution provinciale ou nationale!

    En ce qui a trait à l'apprentissage du français par les immigrants, le problème ne vient pas de la reconnaissance du droit d'apprendre le français, car ce droit est acquis (Stefanescu et Georgeault, p. 593). Les retards cumulés viennent du gouvernement québécois qui ne respecte pas ses propres engagements formulés dans le «contrat moral» de 1990.

    En effet, les immigrants sont très nombreux à «attendre des mois, voire des années, avant de pouvoir recevoir des cours» élémentaires de français (p. 596-597). En cette époque de mondialisation, les Québécois ont toujours soif d'apprendre l'anglais, l'espagnol et d'autres langues, même s'ils sont déjà champions en ce domaine. Mais il serait dans l'ordre naturel des choses de donner rapidement la priorité à l'enseignement du français aux immigrants, que nous accueillons justement pour assurer notre pérennité.












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