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11 septembre - Que faire de Ground Zero?

«Il est très difficile de maintenir vivante la singularité des défunts dans le cadre de la sacralisation de la mémoire»

Régine Robin - Historienne et sociologue, l'auteure est professeure à l'Université du Québec à Montréal. Elle a publié plusieurs ouvrages dont Berlin chantiers. Essai sur les passés fragiles, publié en 2001 aux Éditions Stock, Paris.  7 septembre 2002 
Un an déjà. On en aura les oreilles rebattues. Les images de l'avion percutant la seconde tour tandis que la première est déjà en feu vont revenir en boucle, sans arrêt. On commémorera. En fait, derrière ces cérémonies, on le sait, se trament des préparatifs de guerre. L'attention est bien sur les vivants, ceux qui sont à anéantir, les terroristes vrais ou faux, l'introuvable ben Laden mort ou vif et Saddam Hussein.

Ces morts, il faut leur construire un mémorial, un lieu sur les lieux mêmes où ils ont disparu, volatilisés ou déchiquetés, ou simplement corps absents. Pour qu'ils ne deviennent pas des fantômes, morts non apaisés qui réclament éternellement de vraies sépultures, il faut leur construire un tombeau. C'est bien là que les problèmes commencent. À un an de l'événement, comment patrimonialiser les victimes de l'attentat, les figer dans une image?

Faire le deuil en inscrivant leur nom dans un mémorial s'est révélé beaucoup plus délicat qu'il n'y paraissait au premier abord. Cette future construction se trouve, en effet, à la croisée de demandes et d'exigences contradictoires. La sacralisation même des lieux rend difficile la conciliation des différents projets.

Il y a la demande des familles, tout d'abord, et cette demande est loin d'être homogène. Ce que les familles veulent, tout simplement, c'est que la mémoire de leurs proches soit honorée dignement, que le Ground Zero soit transformé en mémorial, peu importe pour le moment la forme qu'il prendra. Il y a les exigences du marché, du profit, de tous ceux qui — propriétaires, actionnaires, gestionnaires des espaces de bureau et de commerce — veulent que l'endroit, un des plus lucratifs de New York, retrouve sa fonction première, commerciale et financière.

Après tout, les terroristes s'étaient attaqués à un symbole fort du capitalisme américain et mondial. Il y va de millions de dollars et on ne voit pas comment ces actionnaires et propriétaires, ces assureurs, n'obtiendraient pas en partie gain de cause. Il y a les autorités portuaires et politiques, ceux qui doivent veiller à ce que le futur quartier installé sur le Ground Zero soit accessible par le métro, les bus, qu'il soit bien desservi, ce qui implique la prise en compte de données spécifiques et des contraintes d'ordre public.

Il y a les architectes et urbanistes locaux et internationaux qui ont des projets, des visées propres, pour lesquels, au-delà de la tragédie, cet endroit représente (comme Berlin après la réunification) une expérience hors pair, une chance unique à saisir.

Il y a enfin ces milliers de simples citoyens qui se sentent impliqués par les événements, le quartier, New York, et qui veulent avoir leur mot à dire dans l'affaire. On les a du reste conviés à donner leur avis sur les premières maquettes proposées très récemment. Ils étaient plus de 4000 à réagir et à critiquer ces premiers projets. C'était, la plupart du temps, des tours, un peu moins hautes que celles du WTC, avec des espaces commerciaux, une promenade, mais rien qui pût revenir à ce qu'avait été la vie du quartier avant sa mise en coupe réglée à la fin des années 60 pour la construction de l'esplanade du WTC.

Manque d'imagination, a-t-on dit partout avec raison. Un concours international va être lancé. On a promis de tenir compte des remarques de la population, de l'associer d'une façon ou d'une autre, mais les décideurs ont fait la moue. La démocratie est «un vrai bordel», disent-ils. Pas facile, surtout avec de telles contraintes et dans un espace aussi lucratif, d'honorer ces quelque 2819 morts.

Il faudra sans doute négocier le caractère hybride de la place: mémorial, espace commercial et financier, espaces de circulation, promenade et espace vert, remise à niveau des rues reliant le Ground Zero au reste du Lower Manhattan, pour lui redonner vie.

Puisqu'il est trop tôt pour que cette négociation prenne place, imaginons. Ce serait un immense espace sans doute en sous-sol, mais éclairé par la lumière du jour ou par une lumière imitant la luminosité naturelle. Espace très dépouillé. Sur les murs, des écrans vidéo, grands comme des écrans de télévision, avec le visage des morts et disparus. Des visages avec, au bas de l'écran, leur nom et leur prénom. Simplement des noms.

Biographies

Les visiteurs qui s'approcheraient seraient arrêtés par une rampe contenant des boîtes miniatures avec des boutons et des écouteurs. Prenant un de ces écouteurs, ils navigueraient jusqu'à ce qu'ils rencontrent le nom et le visage désirés. Ils entendraient alors une courte biographie de ce visage qu'ils auraient sous les yeux, ces biographies que le New York Times a établies et qui depuis ont été publiées en recueil.

Plus de 2819 biographies, hommes et femmes anonymes ou connus, des vies ordinaires, des vies singulières. Ces biographies pourraient être lues par des membres de leur famille ou dites par un acteur ou un tiers, peu importe. C'est cette singularité du «un par un», chacun ayant droit à son unicité, que ce simple mémorial restituerait. Il est, en effet, très difficile de maintenir vivante la singularité des défunts dans le cadre de la ritualisation du souvenir et de la sacralisation de la mémoire; difficile, voire impossible, d'éviter leur instrumentalisation, leur dissolution au service des causes les plus diverses.

Il y aurait aussi un dispositif par lequel les visiteurs pourraient faire des commentaires, dire leur émotion, et un autre qui leur permettrait d'écouter les commentaires que d'autres visiteurs auraient émis dans la même journée. Le tout s'effacerait chaque soir, laissant place aux commentaires du jour suivant.

L'ensemble de cette installation, faisant office de mémorial, pourrait elle-même se transformer. Au bout de quelques années, on peut imaginer que les familles ou quelque commission responsable veuillent mettre à la place des biographies ou autre chose, des enregistrements de la voix du défunt, ou des poèmes ou tout ce que l'imagination créatrice suscitera.

Relation interactive, mais aussi préservation de quelque chose d'éphémère, de mouvant, pour bien signifier que si les sociétés ont besoin de rituels et de cérémonies, de lieux pour se souvenir collectivement, elles doivent aussi prendre en considération que la mémoire est faite d'oubli, qu'elle s'altère, évolue, se trouble. On romprait par là avec les illusions fétichistes d'éternité.

On peut imaginer, au-dessus de ces salles du souvenir, une promenade, un espace vert, avec des amoureux, des mères de famille avec leur landau, des promeneurs solitaires ou des bureaucrates venus fumer subrepticement, prenant une pause. On peut imaginer aussi les milliers de passants sortant non loin d'une immense bouche de métro et des tours — ou d'une tour aux formes les plus diverses (les architectes et spécialistes trancheront) — et de leurs immenses espaces de bureau, comme avant. La vie qui continue comme toujoursÉ

Mais au moins, ils auront eu un visage, un nom, une biographie. Leur passage sur terre aura laissé une trace et il y aura trace à travers eux de nos investissements imaginaires des présences du passé. On ne pourra pas si facilement les utiliser, d'autant plus que les commentaires des visiteurs empêcheront qu'une union sacrée trop facile et factice ne s'établisse autour de leurs ombres. En novembre dernier, deux faisceaux lumineux rappelant les tours du WTC avaient illuminé le ciel de New York. Cette construction éphémère, immatérielle, diaphane était un appel à la réflexion et au recueillement au-delà des bavardages.

Regarder de près l'installation de Jochen Gerz: Eine kleine Zeit. Il avait demandé à plus 62 artistes, architectes, musiciens, membres de l'Académie des arts de Berlin de lui donner leur point de vue sur les controverses et les débats entourant le problème de la construction du fameux mémorial en hommage aux six millions de juifs européens assassinés par l'Allemagne nazie. Pendant que les artistes parlaient, il les filmait et les enregistrait. Au montage, il s'aperçut que les seuls moments intéressants et authentiques étaient ceux où, passant d'une idée à une autre, d'un argument à un autre, ils se taisaient.

Jochen Gerz n'a gardé pour son installation que ces moments d'arrêt, de silence. Cela donne 62 visages en assez gros plan, en train de se taire. S'inspirer du silence. En attendant, des bruits de bottes, sans doute en leur nom.
 
 
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