Réplique à Christian Rioux - Qui a peur de la diplomatie ouverte?
Claude Laverdure - Ambassadeur du Canada en France
22 juillet 2005
Dans un article publié le 4 juillet 2005, votre correspondant à Paris, Christian Rioux, fait état des craintes de certains chercheurs français quant à une éventuelle récupération politique, par le gouvernement canadien, des relations entretenues par l'ambassade avec les centres d'études canadiennes en France, sous le couvert de notre politique de «diplomatie ouverte». L'article fait un amalgame trompeur entre plusieurs éléments qui méritent d'être distingués et que je voudrais ici corriger.
Pour le bénéfice de vos lecteurs, précisons tout de suite que les 18 centres d'études canadiennes en France, regroupant quelque 400 chercheurs, sont membres d'un réseau de 250 centres à travers le monde, regroupés dans 26 associations nationales et internationales. Appuyés par le ministère des Affaires étrangères, ces centres financent et regroupent des chercheurs universitaires désireux de mener des recherches sur le Canada. Ni plus, ni moins. L'Association française des études canadiennes collabore d'ailleurs étroitement et en bonne intelligence avec l'Association des études québécoises en France, intéressée plus spécifiquement à l'encouragement de la recherche universitaire sur le Québec.
Pour une ambassade — c'est son rôle traditionnel — chercher à assurer le «rayonnement» du pays qu'elle représente fait bien sûr partie de sa mission. Ce n'est en rien une révélation. S'il en était autrement, les contribuables et la presse auraient bien raison de s'en inquiéter. Que des chercheurs aient noté un discours plus «offensif» de l'ambassade du Canada en France à cet égard, comme votre journaliste le rapporte, ne peut que nous réjouir et prouve que l'argent des Canadiens, y compris des Québécois, est bien dépensé en France. Conséquence de ce «rayonnement»: les coopérations et les échanges entre les Canadiens, y compris évidemment les Québécois, et les Français ont continué de croître ces dernières années, au bénéfice de l'action gouvernementale et des liens économiques, culturels et académiques entre nos pays.
Que certains voient dans nos relations avec les centres d'études canadiennes en France une volonté du gouvernement canadien de «prouver que le Québec est moins important et qu'il est oublié» relève cette fois-ci de la malhonnêteté intellectuelle. D'une part, parce que plusieurs des initiatives de «diplomatie ouverte» mettent fortement en évidence la qualité de l'expertise et des réalisations du Québec et des Québécois. D'autre part, parce qu'en aucun cas ces initiatives visent à influencer le travail de chercheurs, français et canadiens. Nous ne pouvons que souscrire à la volonté d'autonomie des chercheurs. D'ailleurs, tous les chercheurs cités dans l'article notent qu'en aucun cas, ils n'ont eu à déplorer une quelconque ingérence politique dans le choix et le cours de leurs recherches. Ce serait faire insulte à leur intelligence et à leur esprit critique que de tenter de le faire. De même, il serait inacceptable qu'une critique semblable soit faite à l'égard de nos collègues de la Délégation générale du Québec à Paris face aux chercheurs associés à l'Association des études québécoises en France.
Une définition
Pour bien comprendre la démarche de l'ambassade, il faut revenir à la définition de ce qu'est la «diplomatie ouverte». Cette pratique n'est pas propre au Canada. De plus en plus de pays y ont recours, sous des vocables différents. Cette nouvelle pratique découle de l'éclosion, ces dernières années, des moyens de communication, de la fin de la guerre froide, de l'affirmation forte d'une société «civile» (lire non gouvernementale). Elle veut aller au-delà des liens habituels et traditionnels entre gouvernements et chancelleries, mieux répondre aux défis posés par des sociétés de plus en plus mondialisées, à une nouvelle gouvernance internationale plus décentralisée, pour ne pas dire plus éclatée. La «diplomatie ouverte» veut mettre en relation, en «réseaux», non seulement deux pays mais deux sociétés, dans toutes leurs composantes. L'objectif est simple: deux sociétés, deux pays qui se comprennent mieux et respectent leur diversité seront mieux à même d'affronter ensemble les défis de gouvernance que notre monde est appelé à relever — tout en encourageant le maximum de participation des citoyens. C'est une approche novatrice qui figure dans le nouvel énoncé de politique internationale du Canada, «Fierté et influence: notre rôle dans le monde», annoncé au printemps.
Une bonne partie des actions de l'ambassade du Canada en France s'inscrit dans cette optique. Nous encourageons en effet toute initiative visant à mettre en relation les divers acteurs de nos sociétés, dans les sphères gouvernementales et politiques, bien sûr, mais aussi, et de plus en plus, dans le monde académique, associatif, économique, culturel. Elle vise, par exemple, à faire travailler des fonctionnaires des deux pays sur les méthodes de gestion des fonctions publiques ou, dans un tout autre ordre d'idées, à aider des organisations non gouvernementales montréalaises et de la région parisienne à apprendre les unes des autres en matière de lutte contre la délinquance ou d'intégration des immigrants. Elle encourage également les rencontres — qui peuvent d'ailleurs être musclées (vive la liberté universitaire!) — entre chercheurs et décideurs politiques sur des grandes questions de société.
Cette action de diplomatie ouverte va bien au-delà des Centres d'études canadiennes. Mais, avec leur expertise, leur expérience, et leur réseaux, elle les inclut. C'est donc dans un esprit de coopération — et non pas d'ingérence politique — que l'ambassade cherche à optimiser les occasions d'échanges, de collaboration et d'ouverture entre elles et les autres partenaires. Un effort d'ailleurs pleinement appuyé par l'Association française des études canadiennes elle-même.
Le Canada dont on se fait ici l'ambassadeur, on le voit, dépasse, et de loin, tel ou tel gouvernement. Il cherche plutôt modestement à concourir à une nouvelle forme de gouvernance, moins cloisonnée, davantage... «ouverte».
***
Note du journaliste
Monsieur l'ambassadeur, puisque vous reconnaissez sans détour le rôle plus «offensif» de l'ambassade, et vous en félicitez d'ailleurs, vous comprendrez certainement aussi que venant d'une autorité politique comme la vôtre, dans un pays où les affrontements France-Québec jalonnent l'histoire des 40 dernières années, il puisse justement inquiéter ce que vous appelez la «société civile». Notre article visait à rendre compte de cette inquiétude réelle et nous ne voyons pas quel «amalgame trompeur» a pu s'y glisser. Les rapports avec les chercheurs français ne relevant malheureusement pas d'un organisme neutre (comme un conseil des arts, par exemple) mais directement de l'autorité politique, il est normal que les chercheurs tiennent à rappeler leur indépendance et s'inquiètent qu'on veuille dorénavant les inclure dans une démarche diplomatique, qu'elle soit «ouverte» ou «fermée».
Christian Rioux
Correspondant du Devoir à Paris
Pour le bénéfice de vos lecteurs, précisons tout de suite que les 18 centres d'études canadiennes en France, regroupant quelque 400 chercheurs, sont membres d'un réseau de 250 centres à travers le monde, regroupés dans 26 associations nationales et internationales. Appuyés par le ministère des Affaires étrangères, ces centres financent et regroupent des chercheurs universitaires désireux de mener des recherches sur le Canada. Ni plus, ni moins. L'Association française des études canadiennes collabore d'ailleurs étroitement et en bonne intelligence avec l'Association des études québécoises en France, intéressée plus spécifiquement à l'encouragement de la recherche universitaire sur le Québec.
Pour une ambassade — c'est son rôle traditionnel — chercher à assurer le «rayonnement» du pays qu'elle représente fait bien sûr partie de sa mission. Ce n'est en rien une révélation. S'il en était autrement, les contribuables et la presse auraient bien raison de s'en inquiéter. Que des chercheurs aient noté un discours plus «offensif» de l'ambassade du Canada en France à cet égard, comme votre journaliste le rapporte, ne peut que nous réjouir et prouve que l'argent des Canadiens, y compris des Québécois, est bien dépensé en France. Conséquence de ce «rayonnement»: les coopérations et les échanges entre les Canadiens, y compris évidemment les Québécois, et les Français ont continué de croître ces dernières années, au bénéfice de l'action gouvernementale et des liens économiques, culturels et académiques entre nos pays.
Que certains voient dans nos relations avec les centres d'études canadiennes en France une volonté du gouvernement canadien de «prouver que le Québec est moins important et qu'il est oublié» relève cette fois-ci de la malhonnêteté intellectuelle. D'une part, parce que plusieurs des initiatives de «diplomatie ouverte» mettent fortement en évidence la qualité de l'expertise et des réalisations du Québec et des Québécois. D'autre part, parce qu'en aucun cas ces initiatives visent à influencer le travail de chercheurs, français et canadiens. Nous ne pouvons que souscrire à la volonté d'autonomie des chercheurs. D'ailleurs, tous les chercheurs cités dans l'article notent qu'en aucun cas, ils n'ont eu à déplorer une quelconque ingérence politique dans le choix et le cours de leurs recherches. Ce serait faire insulte à leur intelligence et à leur esprit critique que de tenter de le faire. De même, il serait inacceptable qu'une critique semblable soit faite à l'égard de nos collègues de la Délégation générale du Québec à Paris face aux chercheurs associés à l'Association des études québécoises en France.
Une définition
Pour bien comprendre la démarche de l'ambassade, il faut revenir à la définition de ce qu'est la «diplomatie ouverte». Cette pratique n'est pas propre au Canada. De plus en plus de pays y ont recours, sous des vocables différents. Cette nouvelle pratique découle de l'éclosion, ces dernières années, des moyens de communication, de la fin de la guerre froide, de l'affirmation forte d'une société «civile» (lire non gouvernementale). Elle veut aller au-delà des liens habituels et traditionnels entre gouvernements et chancelleries, mieux répondre aux défis posés par des sociétés de plus en plus mondialisées, à une nouvelle gouvernance internationale plus décentralisée, pour ne pas dire plus éclatée. La «diplomatie ouverte» veut mettre en relation, en «réseaux», non seulement deux pays mais deux sociétés, dans toutes leurs composantes. L'objectif est simple: deux sociétés, deux pays qui se comprennent mieux et respectent leur diversité seront mieux à même d'affronter ensemble les défis de gouvernance que notre monde est appelé à relever — tout en encourageant le maximum de participation des citoyens. C'est une approche novatrice qui figure dans le nouvel énoncé de politique internationale du Canada, «Fierté et influence: notre rôle dans le monde», annoncé au printemps.
Une bonne partie des actions de l'ambassade du Canada en France s'inscrit dans cette optique. Nous encourageons en effet toute initiative visant à mettre en relation les divers acteurs de nos sociétés, dans les sphères gouvernementales et politiques, bien sûr, mais aussi, et de plus en plus, dans le monde académique, associatif, économique, culturel. Elle vise, par exemple, à faire travailler des fonctionnaires des deux pays sur les méthodes de gestion des fonctions publiques ou, dans un tout autre ordre d'idées, à aider des organisations non gouvernementales montréalaises et de la région parisienne à apprendre les unes des autres en matière de lutte contre la délinquance ou d'intégration des immigrants. Elle encourage également les rencontres — qui peuvent d'ailleurs être musclées (vive la liberté universitaire!) — entre chercheurs et décideurs politiques sur des grandes questions de société.
Cette action de diplomatie ouverte va bien au-delà des Centres d'études canadiennes. Mais, avec leur expertise, leur expérience, et leur réseaux, elle les inclut. C'est donc dans un esprit de coopération — et non pas d'ingérence politique — que l'ambassade cherche à optimiser les occasions d'échanges, de collaboration et d'ouverture entre elles et les autres partenaires. Un effort d'ailleurs pleinement appuyé par l'Association française des études canadiennes elle-même.
Le Canada dont on se fait ici l'ambassadeur, on le voit, dépasse, et de loin, tel ou tel gouvernement. Il cherche plutôt modestement à concourir à une nouvelle forme de gouvernance, moins cloisonnée, davantage... «ouverte».
***
Note du journaliste
Monsieur l'ambassadeur, puisque vous reconnaissez sans détour le rôle plus «offensif» de l'ambassade, et vous en félicitez d'ailleurs, vous comprendrez certainement aussi que venant d'une autorité politique comme la vôtre, dans un pays où les affrontements France-Québec jalonnent l'histoire des 40 dernières années, il puisse justement inquiéter ce que vous appelez la «société civile». Notre article visait à rendre compte de cette inquiétude réelle et nous ne voyons pas quel «amalgame trompeur» a pu s'y glisser. Les rapports avec les chercheurs français ne relevant malheureusement pas d'un organisme neutre (comme un conseil des arts, par exemple) mais directement de l'autorité politique, il est normal que les chercheurs tiennent à rappeler leur indépendance et s'inquiètent qu'on veuille dorénavant les inclure dans une démarche diplomatique, qu'elle soit «ouverte» ou «fermée».
Christian Rioux
Correspondant du Devoir à Paris
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